Fort McMurray, le paradis de l’individualisme et de la bêtise

16 mai 2016 / Jean-François Hotte



L’auteur a travaillé à Fort McMurray, attiré par les possibilités d’enrichissement rapide. L’incendie qui a ravagé la forêt boréale de cet eldorado des sables bitumeux lui a inspiré ce texte. Il y décrit un « paradis de l’individualisme et de la bêtise » qu’il n’est pas nécessaire de reconstruire.

Jean-François Hotte est né en 1988. Il est Québécois et anime un blog « dédié à la politique, l’actualité, les affaires et [s]es textes d’opinion » (voir aussi sa page Facebook).

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Jean-François Hotte.

Je m’excuse à l’avance, il est possible que la poussière ne soit pas encore retombée.

Avant de lire ces quelques lignes, il faut mettre de côté la sensibilité et la compassion pour les gens qui ont perdu leur maison. Sans cœur, aussi immonde que ça puisse paraître, il faut faire abstraction de ces vies chamboulées. Il y a parfois des événements ironiques dans la vie. Des situations qui nous permettent de penser autrement, en perspective, à quelque chose de plus grand.

J’ai déménagé à Fort McMurray en 2009. Comme plusieurs autres canadiens, je cherchais un moyen facile de faire de l’argent. Un salaire de 100.000 $ canadiens [environ 68.000 euros] par année, c’était attrayant pour un jeune de 19 ans tout juste gradué du Cégep. « Je vais placer de l’argent de côté, payer mes dettes d’études, et je reviendrai au Québec avec un gros char. » C’est la même pensée qui traverse l’esprit de milliers de jeunes canadiens chaque année. Il n’en fallait pas plus pour nous attirer ! Mon ami et moi étions déjà en route pour le trou du cul du monde : Fort McMurray.

Jamais auparavant je n’avais vu autant de pick-up ! Que ce soit dans les rues, les entrées de maisons ou le stationnement du Walmart, il y en avait partout. À Fort McMurray, il y a plus de concessionnaires que d’organismes communautaires, de bibliothèques et d’écoles mis ensemble.

On se le répétait, bientôt, nous allions être riches ! Quelques nuits difficiles à dormir dans notre vieille caravane, le temps de trouver un emploi… et le tour est joué !

En investissant dans cette ville éloignée, le Canada participe au génocide intellectuel d’une nation 

Quelques jours plus tard, nous avions trouvé une chambre à louer chez une famille de Québécois. Le visage de Fort McMurray, c’était cette famille de la Beauce. Ils avaient déclaré faillite, ils étaient sans ressource et sans moyen. Pour eux, avec leurs deux adolescents, « Le Mac », c’était leur dernier espoir.

Ces Beaucerons n’avaient aucune éducation, toute la famille était obèse, à chaque soir ils commandaient du poulet frit ou de la pizza. Les caisses de Coca Cola et de Molson Canadian faisaient partie intégrante de la décoration. Bref, une famille colonisée, des truckers de Fort Mc.

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Des villas de Fort McMurray, en 2005.

Maurice nous demandait 1.000 $ [685 euros] pour une petite chambre avec deux lits simples. Un pied séparait les deux lits, on s’entendaient péter. Ça allait faire la job ! Une maison fièrement achetée 500.000 $ [342.000 euros] par les propriétaires, payée par les chambreurs, nous étions 8 ! Maurice nous l’avait bien dit : « Le Québec, c’est de la marde, jamais j’aurais pu m’acheter une grosse cabane là-bas. »

Même après une faillite, c’est très facile de trouver un prêteur dans le Mac, surtout avec un revenu de 100.000 $ pour chauffer un camion ou ramasser les ordures.

Maurice allait faire fortune, il était en train de construire quatre nouvelles petites chambres au sous-sol pour les prochains arrivants, il planifiait de s’acheter une deuxième maison. Maurice avait des rêves.

Ça ne faisait même pas un mois que nous étions là qu’il augmenta notre loyer à 1.200 $ [820 euros] par mois. Si l’on refusait, nous devions quitter le lendemain matin. C’est ce qu’on a fait, salut mon cher Maurice !

À Fort McMurray, il fait toujours gris, les gens boivent beaucoup d’alcool. Cette ville connaît un grave problème de prostitution, de jeu et de drogue. Pour la plupart, des gens peu éduqués qui veulent s’enrichir rapidement : c’est un mélange toxique pour n’importe quelle société. En investissant dans cette ville éloignée, le Canada participe au génocide intellectuel d’une nation.

Une tragédie environnementale, et un poison pour le progrès humain

Comme au far west, les hommes se promènent en pick-up neuf, le menton bien haut, c’est ça la vie. Il y a souvent des bagarres, les gens consomment beaucoup de drogue pour oublier l’ennui, beaucoup de drogue.

Lorsque j’ai commencé à travailler comme agent de sécurité dans une mine, tout le monde avait un seul but : faire fortune sans étude en se renseignant le moins possible sur le monde autour. La sélection naturelle renversée.

Fort McMurray, c’est le paradis de l’individualisme et de la bêtise. Jean Chrétien [1] nous l’a dit, c’est ça, le plus meilleur pays au monde.

Je me sentais comme dans un livre de Orwell, une société sans culture, sans personnalité, un objectif commun : dépenser son argent dans les bars, les voitures et sur les tables de Blackjack du Boomtown.

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Installation pétrolière près de Fort McMurray, en 2012.

C’est là-bas que j’ai rencontré Ashley, une trentenaire de l’Ontario venue habiter à Fort McMurray pour payer ses dettes exubérantes. Elle était là depuis seulement quatre mois, sa première décision fut d’emprunter 50.000 $ [34.000 euros] pour s’acheter une Mustang de l’année. Flambette ! Comment vas-tu payer tes dettes, Ashley ? « Pas grave, avec mon gros salaire, je vais finir par tout payer. »

Dernièrement, j’ai entendu des politiciens dire à quel point nous devrions être fiers de Fort McMurray. Non, il y a aucune raison d’être fier de Fort McMurray. Il m’est arrivé souvent de penser que cet endroit allait exploser, être abandonné ou même brûler avec tout ce pétrole qui lui sortait par les oreilles.

Non seulement, c’est une tragédie environnementale, mais c’est aussi un poison pour le progrès humain. Lorsqu’on investit dans le pétrole, on détruit des milliers d’âmes créatives. Au lieu d’étudier et participer au progrès, des milliers de jeunes vont mourir là-bas ; pour quelques dollars additionnels. Le coût de renonciation pour le Canada est énorme. Ça prend de l’imagination et du cran pour faire autrement.

Nous l’aurions peut-être notre grande innovation, notre grand succès commercial, notre voiture électrique, si ce n’était pas du pétrole. Nous l’aurions peut-être notre indépendance énergétique, notre belle utopie scandinave.

Fort McMurray n’amène à aucune innovation, aucun progrès social, aucune matière grise 

Lorsqu’on fait le choix facile du pétrole, au nom de la productivité, au nom du développement économique, on enterre des futurs scientifiques, on intensifie notre déclin. L’ère des hydrocarbures est révolue au moment où nous devrions investir dans l’économie du XXIe siècle.

Après ce feu, pourquoi reconstruire ? Pourquoi réinvestir des milliards de dollars à Fort McMurray ? Selon plusieurs études, dont celle du National Energy Board, les ressources pétrolières seront totalement épuisées en 2050 et le baril de pétrole restera sous la barre de 100 $ [68 euros] jusqu’en 2040. C’est un pari trop risqué.

Fort McMurray n’amène à aucune innovation, aucun progrès social, aucune matière grise. Fort McMurray enrichit les concessionnaires et les compagnies de construction, tout cet argent est jeté à la poubelle.

Ce feu remet les choses en perspective. Je vais vous le dire franchement, Fort McMurray, c’est le trou du cul du monde.

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L’incendie de Fort McMurray, le 1er mai.

Aussi cru que ça puisse paraître, je ne reconstruirais rien, je laisserais le courant naturel des choses faire son œuvre : le feu de Fort McMurray, c’est l’opportunité de nous sortir des hydrocarbures. Pourquoi dépenser plusieurs milliards, encore, dans une industrie destinée à mourir ? Pour stimuler la productivité et le PIB par la dette ? Pour créer des emplois dans la construction ? Pour épuiser une ressource de moins en moins rentable dans un endroit qui n’existera plus dans 40 ans ?

Dans un monde idéal, ce serait le moment de recommencer sur de nouvelles fondations ; dans un monde meilleur, il serait temps de relocaliser et former ces gens dans l’économie du XXIe siècle. Ce feu est une grande ironie.

Monsieur Trudeau [2], vous avez tout un défi devant vous. Faire le choix facile de l’économie du pétrole et perpétuer cette tradition toxique. Ou alors, faire le choix du progrès humain. La balle est dans votre camp.


Ne méprenez pas mes propos, je suis triste pour les gens éprouvés dans cette tragédie, mais je suis de ceux qui croient que ce malheur en cache un autre bien plus important.




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[1Jean Chrétien a été le Premier ministre canadien entre 1993 et 2003.

[2Justin Pierre James Trudeau est l’actuel Premier ministre canadien.


Lire aussi : L’incendie de l’Alberta, parabole de l’époque

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. villas : Flickr (Gord McKenna/CC BY-NC-ND 2.0)
. installation pétrolière : Flickr (kris krüg/CC BY-NC-ND 2.0)
. fumée : Flickr (jasonwoodhead23/CC BY 2.0)

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