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Francis Hallé, l’homme qui parle avec les arbres

13 novembre 2013 / Marie Astier (Reporterre)



Le film Il était une forêt sort mercredi 13 novembre sur les écrans. A l’origine de ce film racontant les forêts tropicales, un grand botaniste, Francis Hallé. Reporterre a rencontré cet amoureux de la sylve originelle, alarmé par sa disparition rapide.

Quand on rencontre Francis Hallé pour la première fois, on se dit que passer sa vie en forêt conserve en bonne santé : il est en pleine forme. Et à 75 ans, pour les besoins du film Il était une forêt (sortie le mercredi 13 novembre, réalisation : Luc Jacquet, sur une idée originale de Francis Hallé), ce botaniste a montré qu’il est encore capable de grimper aux arbres et de passer six mois en forêt tropicale.

Calepin de dessin à la main, il étudie les arbres depuis plus de cinquante ans. Ils semblent lui avoir transmis une de leurs qualités : la patience. Il a su attendre plus de vingt ans que son projet de film germe et s’épanouisse. Il est d’abord allé voir des cinéastes connus : "Mais Jacques Perrin venait de se lancer dans Océans, il ne pouvait pas s’occuper des forêts." Il s’est donc tourné vers des jeunes moins expérimentés : "Ils ne trouvaient pas d’argent."

Puis un jour, il a rencontré Luc Jacquet. Le cinéaste était plutôt habitué à filmer des animaux, comme les manchots de son documentaire oscarisé La marche de l’empereur. Mais la parole de Francis Hallé a su le convaincre.

Ce passionné des arbres en parle comme un conteur, un mot après l’autre, le ton grave mais pas dramatique : "L’idée de ce film vient d’un constat assez tristouille : les forêts primaires disparaissent. Quand j’étais jeune chercheur, il y en avait partout : en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud. Ça aurait fait rigoler si j’avais dit que dans la durée d’une vie tout cela allait disparaître..." Paradoxe, il arrive enfin à réaliser son film sur les forêts primaires tropicales au moment où elles ont quasiment disparu. "Il n’en reste que quelques-unes en montagne, déplore le botaniste. Les coupeurs de bois n’en ont que faire, car elles sont difficilement accessibles, et les arbres y sont petits et tortueux."

Le terme "forêts primaires" désigne tout simplement celles qui n’ont jamais été touchées par l’homme. Dès qu’il évoque le sujet, le regard s’évade, part en ballade au milieu des arbres : "C’est un endroit calme et agréable. Vous êtes entouré d’arbres aux troncs épais, il fait sombre, il y a peu de végétation au sol. On peut marcher aisément et même courir. Il y a tellement d’espèces différentes et peu de représentants pour chaque espèce que vous êtes entouré de choses rares. C’est magnifique et passionnant."

Botaniste et biologiste, Francis Hallé est un des spécialistes mondiaux des forêts primaires tropicales. Il est considéré comme le découvreur de ce qu’il appelle « l’architecture des arbres ». C’est aussi lui qui a conçu, avec des amis, le radeau des cimes : une structure gonflable qu’il est allé poser au sommet des forêts, sur la cime des arbres qui forment la canopée. « Le sommet de la diversité biologique sur cette planète », s’enthousiasme le chercheur.


- Le radeau des cimes -

Mais quand on aborde le sujet de la déforestation, le regard bleu de Francis Hallé s’assombrit : "On est en train de détruire un bien commun à toute l’humanité." Il y pense avec "colère et tristesse", comme il l’explique dans le film. D’ailleurs, les images de Il était une forêt n’ont pas pu être tournées dans une forêt primaire. Il a fallu se contenter de forêts secondaires, au Gabon et au Pérou.

Pour Francis Hallé, c’est donc un film patrimonial, une tentative de montrer au grand public la beauté de ces forêts, avant qu’elles ne disparaissent. Car elles ont été "calomniées", dénonce-t-il. "On les a présentées comme un enfer vert : laides, malsaines, dangereuses. Cette image profite à ceux qui veulent les détruire."

Ce défenseur des forêts primaires a pris conscience de la menace dans les années 1980. "J’habitais en Côte d’Ivoire, se rappelle-t-il. Ils ont commencé à couper des arbres qu’on n’aurait pas exploité vingt ans avant, parce qu’ils n’étaient pas très précieux." Il dit avoir vu des forêts disparaître en quatre ans, alors que le film montre qu’il faut sept cents ans pour que pousse une forêt primaire. "On croit que c’est indestructible mais en fait, c’est très fragile. La forêt tropicale est un énorme réseau de liaisons entre des êtres vivants. Si vous tirez un bout de cet écheveau, tout s’écroule."

Ses ennemis, il les appelle les « coupeurs de bois ». Il les a souvent rencontrés au hasard de ses explorations. « J’ai vu les plus grands chantiers d’abattage du monde à Bornéo, se souvient-il. Des norias de camions qui sortent de la forêt pratiquement jour et nuit, avec d’énormes grumes [troncs d’arbres coupés-NDLR]. »

Un business du bois précieux qui profite à beaucoup d’entreprises allemandes, britanniques et aussi françaises : "L’exploitation des forêts reste une démarche coloniale". Francis Hallé n’hésite pas à citer Leroy Gabon, Rougier, Thanry, Bolloré. "Y’a du beau linge, là dedans !"

"Mais c’est plus que ça : une partie de nos impôts sert à la déforestation. Quand vous êtes une jeune entreprise d’abattage de bois tropicaux, vous pouvez aller voir l’Agence française de développement. Elle va vous donner les premiers financements et vous assurer des contacts sur place. Et ensuite vous abattez des arbres que vous n’avez même pas pris la peine de planter, c’est trop facile !"

Alors comment protéger les forêts primaires tropicales ? Les politiques, il a abandonné depuis longtemps : "Mitterand, Pasqua, Chirac... Ils ont tous profité des réseaux de la Françafrique. Ils ramenaient l’argent quand il fallait. De l’argent qui venait de l’abattage des arbres du Gabon par exemple."

Alors, il a voulu s’adresser au grand public, grâce au cinéma. A un moment, il a même tenté de financer le film grâce à un mouvement citoyen : "J’aurais rêvé que ce soit l’argent du peuple, pas celui d’un producteur." Il a créé une association et récolté une certaine somme. "Elle m’a tout de même permis d’aller voir Luc Jacquet."

Avec Il était une forêt, il veut que les gens soient "bouleversés par la beauté de ces forêts." Il se permet même un espoir un brin utopique : "je vois bien que nos politiques sont sensibles à l’opinion publique. Sous la pression, ils pourraient prendre de bonnes décisions." Mais il l’admet, "il faudrait que le film secoue vraiment la population, comme Le Monde du silence de Cousteau il y a cinquante ans."

D’ailleurs, qu’il s’agisse des océans ou des forêts, le problème est le même : "Pour sauver notre planète, il faut changer notre conception du temps. Aujourd’hui on a les moyens technologiques d’aller trop vite. S’il n’y a pas d’autocontrôle, il ne restera bientôt plus rien." Il faudrait que les hommes apprennent à "raisonner avec le temps des arbres."

Francis Hallé ne cesse de répéter qu’il est de nature optimiste, mais il l’admet : "Je suis horrifié par l’ampleur de la dégradation de la planète dans la durée de ma vie. Que restera-t-il dans quatre générations ?" Ses enfants ont grandi au milieu des forêts primaires tropicales. "Mais mes petits enfants, eux, risquent de ne jamais les voir..."




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Lire aussi : Amazonie : le secret surprenant de sa biodiversité

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
- Tristan Jeanne-Valès Bonne Pioche Cinéma 2013
. Radeau des cimes : Laurent Pyot.

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