Grâce aux renouvelables, l’Espagne évite la hausse du prix de l’électricité
Une centrale solaire près de Tarragone en Catalogne. - © Albert Llop / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Une centrale solaire près de Tarragone en Catalogne. - © Albert Llop / NurPhoto / NurPhoto via AFP
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Alors que la crise énergétique causée par les guerres secoue le monde, le boom des énergies renouvelables en Espagne protège les consommateurs. Le pays produit la moitié de son électricité grâce à des énergies vertes.
Madrid (Espagne), correspondance
Alors que la guerre en Iran fait toujours rage, l’Europe retient son souffle face à une nouvelle crise énergétique. La fermeture du détroit d’Ormuz, où transite près de 20 % du gaz naturel liquéfié (GNL) du monde, a déjà fait grimper les prix du gaz de plus de 60 % en Europe. La facture d’électricité a aussi augmenté pour les habitants des pays qui dépendent de ce gaz pour produire de l’énergie.
En Europe, un pays ne succombe pas à l’inquiétude : l’Espagne. La multiplication des projets d’énergies renouvelables a permis au pays, en 2025, de produire 55,5 % de son électricité grâce à ces énergies (21,6 % d’origine éolienne, 18,4 % d’origine photovoltaïque, 12,4 % d’origine hydroélectrique). « L’Espagne est un pays privilégié en matière de ressources renouvelables, avec un grand ensoleillement et beaucoup de vent, et nous avons su l’exploiter », résume José María González Moya, directeur général de l’Association des entreprises d’énergie renouvelable (APPA Renovables).
Cette situation n’est pas seulement due aux bonnes prédispositions climatiques de l’Espagne, mais est plutôt le fruit d’années d’incitations politiques. Subventions, tarifs garantis, etc. [1] ont stimulé les investissements. « L’Espagne se trouve grâce à cela dans une situation bien plus favorable que le reste de l’Europe, car en cas de crise, les consommateurs espagnols sont moins exposés aux fluctuations des prix de l’électricité », explique José María González Moya.
Une stratégie ambitieuse
Grâce à ces investissements massifs dans l’éolien et le solaire, l’Espagne a ainsi réduit de 75 % l’influence des énergies fossiles sur le prix de l’électricité depuis 2019, selon un rapport d’Ember (en anglais), un groupe de réflexion énergétique. La mégaferme solaire Francisco Pizarro, du groupe espagnol Iberdrola, illustre bien cette stratégie. Située en Estrémadure, dans le sud-ouest du pays, elle est souvent citée comme l’une des plus importantes d’Europe avec 1,5 million de panneaux solaires capables de produire de l’électricité pour plus de 330 000 foyers annuellement.
Ce qui était d’abord présenté comme une manière de lutter contre le changement climatique est peu à peu devenu, aussi, un enjeu stratégique, surtout depuis la crise énergétique provoquée par l’invasion russe en Ukraine en 2022. « À l’époque, le lien entre les prix du gaz et de l’électricité était très fort en Espagne, car le pays dépendait davantage du gaz », explique Chris Rosslowe, analyste principal en énergie chez Ember, ajoutant que le pays était un de ceux qui avaient les tarifs d’électricité les plus élevés en Europe.
« L’Espagne a tiré les leçons de cette crise et a accéléré le développement des énergies renouvelables afin de se prémunir de la flambée des prix des énergies fossiles. C’est sans aucun doute l’une des croissances les plus importantes et rapides d’Europe dans ce domaine. » [2]
Le parti d’extrême droite VOX, qui ne cesse de monter dans les sondages, s’oppose farouchement aux grands projets d’énergies renouvelables qu’il qualifie de « fanatisme climatique ». Certains agriculteurs montrent aussi leur opposition, redoutant des expropriations de leur terre. Toutefois, selon un sondage publié en début d’année, plus de 80 % des Espagnols considèrent que l’énergie solaire représente une alternative viable et durable pour la production d’électricité dans le pays.
Des prix de l’électricité moins élevés
En étant moins dépendante des fluctuations du prix du gaz sur les marchés mondiaux, l’Espagne arrive donc à conserver des prix d’électricité moins élevés que ses voisins européens. « Elle figure parmi les pays les moins chers d’Europe en termes de prix de gros de l’électricité », résume José María González Moya. Les effets de la guerre en Iran sur les factures d’électricité des Espagnols seront plutôt modérés, explique l’expert. « Comme nous disposons d’importantes ressources en énergies renouvelables, nous n’avons besoin de gaz sur le marché qu’environ 15 % du temps, contre 90 % du temps en Italie ou 40 % en Allemagne. »
Le Premier ministre espagnol, qui s’est vivement opposé aux frappes américano-israéliennes en Iran, se réjouissait d’ailleurs, mi-mars, que l’Espagne avait alors un prix de l’électricité de 14 euros le mégawattheure, contre plus de 100 euros le mégawattheure en Italie et en France. « Malheureusement, il y a des gouvernements qui utilisent cette crise, cette hausse des prix, pour essayer d’affaiblir les politiques climatiques. Mais l’Espagne peut montrer le bon exemple », a continué Pedro Sánchez.
La facture reste effectivement moins salée en Espagne qu’en Italie et en Allemagne, selon des données d’Eurostat pour le premier semestre 2025.
Dépendance aux panneaux solaires chinois
Cette autonomie relative sur l’électricité ne signifie pas pour autant que l’Espagne est complètement indépendante. Le pays a accru sa dépendance aux panneaux photovoltaïques chinois : en Europe, plus de 95 % de ces capteurs photovoltaïques ont été importés de Chine en 2024.
« Il s’agit d’une dépendance similaire à celle du pétrole, explique Adolfo Núñez, professeur en énergies renouvelables et efficacité énergétique à l’université à distance de Madrid (Udima). Une interdiction d’exportation par la Chine n’aurait pas d’effet immédiat comme pour le pétrole, car les panneaux photovoltaïques ont une durée de vie de vingt à trente ans, mais elle ferait monter les prix et freinerait le développement de nouvelles centrales solaires. »
Des études ont aussi démontré que les mégaprojets d’énergies renouvelables peuvent avoir des conséquences néfastes sur l’environnement. En créant des barrières à la circulation des espèces, les fermes solaires peuvent par exemple fragmenter les habitats naturels. Les éoliennes en mer (offshore), que le gouvernement espagnol veut développer en attirant plus de 20 000 millions d’euros d’investissements, « ont des conséquences considérables sur l’environnement avec une perturbation des écosystèmes marins, du secteur de la pêche et du tourisme », explique Adolfo Núñez. Qui précise : « Le développement de l’énergie éolienne en mer s’explique par le fait que la plupart des sites avec un bon potentiel sont déjà occupés. »
Le gaz en énergie de secours
La panne de courant majeure qu’a connue le pays en avril 2025, due à une surtension sur le réseau électrique que le système n’a pas réussi à maîtriser, met au jour l’enjeu de la stabilité énergétique. Le pays accuse un retard dans ses capacités de stockage, avec environ 3,5 GW disponibles aujourd’hui, loin de l’objectif de 22,5 GW fixé par le Plan national intégré énergie-climat (Pniec) pour 2030. Avec des énergies vertes qui dépendent des conditions climatiques, le pays doit donc s’appuyer sur du gaz étranger, principalement en provenance d’Algérie, comme source d’énergie de secours.
« Il est impératif d’investir plus dans nos capacités de stockage d’énergie car c’est un point faible majeur, croit Adolfo Núñez. Nous devons pouvoir stocker l’énergie produite lors des pics de production, comme lors des périodes de forte production solaire, afin de pouvoir l’utiliser plus tard. Or, actuellement, l’énergie vendue par les centrales photovoltaïques sur le marché libre n’a aucune valeur à certains moments de la journée. »
Le pays a pour objectif ambitieux de produire 81 % de son électricité avec des sources renouvelables d’ici 2030 et 100 % à l’horizon 2050. Reste à résoudre cette question du stockage... et à veiller à prendre soin de la biodiversité.