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Reportage — Agriculture

Grippe aviaire : éleveurs plein air, ils refusent d’enfermer leurs animaux

Denis Surgey, éleveur de volailles bio à Saint-Saturnin-lès-Apt, dans le Vaucluse.

Contre la grippe aviaire, le ministère de l’Agriculture a ordonné l’enfermement de toutes les volailles. « Me voilà hors la loi », dit un éleveur plein air dans le Vaucluse : comme d’autres, il a décidé de pas appliquer cette norme de « biosécurité ».

Saint-Saturnin-lès-Apt (Vaucluse), reportage

Le visage de Denis Surgey, éleveur de volailles en agriculture biologique dans le sud du Vaucluse, est fermé ce matin du 6 novembre. Sur sa petite exploitation, perdue au milieu de la campagne provençale, poulets et pintades caquettent encore librement sur de larges étendues herbeuses. Peut-être plus pour longtemps. Depuis la veille, et le passage de la France en « risque élevé » de contamination à l’influenza aviaire, aucune volaille d’élevage n’est autorisée en parcours extérieur. Une mesure prise par le ministère de l’Agriculture pour empêcher la propagation du virus. Lors des migrations hivernales de l’avifaune sauvage, le virus peut être transmis aux volailles d’élevage. « Me voilà donc hors la loi », constate amèrement l’éleveur. Pour lui, alors qu’il n’a pas connu un seul cas d’influenza aviaire en cinq ans, aucune dérogation n’est possible. « C’est la première fois que les élevages plein air sont soumis à de telles restrictions », dit-il.

« Jusqu’ici, j’ai suivi toutes les réglementations, tous les besoins en matière de biosécurité [1] », dit l’éleveur. À la demande des autorités, ces cinq dernières années, il a fait installer des sas sanitaires, mis en place un système de collecte des eaux de pluie, et est régulièrement suivi par un vétérinaire agréé et les services de la direction départementale de protection des populations (DDPP). Mais, l’hiver dernier, alors que les services de l’État étaient débordés par l’épizootie, il fut tout de même contraint d’enfermer ses volailles quelques semaines, en attendant l’obtention de sa dérogation. Il en garde un souvenir douloureux : « C’était une catastrophe. Les animaux étaient stressés, ils s’attaquaient entre eux. Il y a même eu du cannibalisme. » Il perdit près de 400 volailles. « Ces conditions de “mise à l’abri” ne répondent ni aux exigences d’une agriculture biologique ni aux exigences de bien-être pour mes animaux », dit-il.

Les volailles de Denis Surgey caquetteront librement en extérieur cet hiver.

Alors, à la publication des trois arrêtés ministériels entre septembre et novembre [2], c’est la douche froide pour l’éleveur. « Les cahiers des charges bio et plein air imposent 4 m2 minimum par volaille et le ministère veut m’obliger à les enfermer toute la journée, avec un accès extérieur réduit à 0,5 m2 par tête », détaille Denis Surgey. Il lui est également demandé d’éviter l’utilisation de machines sur les parcours, de nourrir et d’abreuver ses animaux uniquement en intérieur, tout en limitant ses interventions dans les bâtiments. « Pour faire simple, on me demande de mettre des équipements industriels qui feront mon boulot à ma place », s’insurge l’éleveur. « C’est un choix politique et économique », estime André Lopez, porte-parole du collectif Sauve qui poule 84, qui observe une dangereuse dérive vers l’industrialisation des pratiques paysannes. « Le ministère continue d’écouter les industriels qui brassent des millions et exportent, plutôt que les éleveurs fermiers en circuit court qui permettent la résilience alimentaire des territoires. »

Sur l’exploitation de Denis Surgey, 4 000 volailles, principalement du poulet de chair et de la pintade, sont élevées chaque année. © Quentin Zinzius/Reporterre

« Notre seule chance, c’est de mobiliser les consommateurs »

Pourtant, l’implication des élevages industriels dans la propagation de l’influenza aviaire n’est plus à prouver. En effet, selon un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses) publié en mai 2021, la propagation du virus lors de l’hiver 2020 aurait été largement facilitée par les « mouvements » entre élevages, et la « densité » de ces derniers. L’accès aux parcours extérieurs n’aurait joué, quant à lui, qu’un rôle mineur dans l’introduction du virus (deux cas dans le Sud-Ouest). Des faits que la Confédération paysanne et le Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) ont signalés à plusieurs reprises au ministère de l’Agriculture, sans grand succès. « Une preuve de plus que ce sont les industriels qui tirent les ficelles », s’indigne Denis Surgey.

S’il appliquait les mesures imposées par le gouvernement, les volailles de Denis seraient entassées tout l’hiver dans leur abri, dans des conditions similaires à celles d’un élevage intensif. © Quentin Zinzius/Reporterre

Alors pour l’éleveur vauclusien, la décision est prise : cet hiver, il n’y aura pas de « mise à l’abri ». « Trop, c’est trop. Je n’ai rien contre les réglementations, mais il faut quand même nous laisser faire notre travail ! » Et il ne sera pas le seul à défier le ministère. « Dans le département, on a quatre producteurs très impliqués », indique André Lopez. Une mutinerie qui pourrait leur coûter cher : interdiction de production, de commercialisation, mise en demeure, obligation de travaux, amende… « Je sais ce qui m’attend en cas de contrôle, reprend Denis, mais je n’ai rien à perdre. »

En Bretagne, la biosécurité tue l’élevage paysan

Les agriculteurs ne sont pas les seuls à pâtir de la situation. « En achetant des produits estampillés bios ou plein air, le consommateur s’attend à de la qualité. Avec ces nouvelles normes sanitaires, il ne restera de “plein air” que le nom », constate André Lopez, amer. « On va organiser des manifestations, lancer des procédures judiciaires. Il est hors de question de laisser disparaître ces agriculteurs sans rien faire. » Car, à terme, la mesure pourrait bien faire mourir 30 % des exploitations, selon la Confédération paysanne. « C’est un plan de licenciement massif qui videra nos territoires et détruira les circuits alimentaires locaux », indique-t-elle sur son site internet. « Notre seule chance, c’est de mobiliser les consommateurs. Sans eux, ce sera la fin de l’élevage plein air », avertit Denis Surgey. Une manifestation, coorganisée par la Confédération paysanne, Agribio Var et le réseau des Amap de Provence aura lieu devant la sous-préfecture de Draguignan (Var) mercredi 17 novembre, dans le cadre d’un mouvement de contestation d’une semaine à l’échelle nationale.

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