« Guyane », la série qui met en lumière le drame de l’exploitation de l’or

26 septembre 2018 / Hélène Ferrarini (Reporterre)

La série « Guyane » médiatise l’exploitation minière qui ronge ce territoire français ultramarin. Par l’implication des membres de l’équipe de tournage, elle devient une caisse de résonance des luttes des peuples autochtones contre l’extraction aurifère, autant illégale que légale. 

La série Guyane, dont le premier épisode de la saison 2 a été diffusée sur Canal+ lundi 24 septembre, raconte l’histoire de l’exploitation illégale d’un gros filon d’or et les luttes pour son contrôle. « En Guyane, l’or, on sait où il est. La question, c’est de savoir combien il en reste et si le site est toujours rentable », annonçait le maître de stage du jeune Vincent Ogier au début de la première saison diffusée en janvier 2017 sur la chaîne payante. « Le plus compliqué, c’est le trafic. Faut être un voyou ou une grosse boîte comme Cayenor. » C’est justement dans le trafic que se lance Vincent Ogier, interprété par Mathieu Spinosi, sans son maître de stage rapidement abattu, première victime d’une longue série.

Dans la saison 1, il s’agissait d’exploiter de l’or alluvionnaire que les garimpeiros — les chercheurs d’or en brésilien — amalgament avec du mercure. « Cette eau dégueulasse, la chiasse de la forêt », disait le truand Antoine Serra, interprété par Olivier Rabourdin. C’est la technique employée dans les centaines de sites d’orpaillage clandestin qui rongent l’intérieur de la Guyane. D’après le procureur de la République de Cayenne, leur nombre a doublé au cours de l’année 2017 : en janvier 2018, Éric Vaillant recensait plus de 600 sites d’orpaillage illégaux, dont 171 dans le Parc amazonien de Guyane.

La saison 2 de la série tourne autour d’un gisement primaire mythique redécouvert par le jeune Vincent et qui aurait assuré la richesse d’un homme à la fin du XIXe siècle, lors de la première période de ruée vers l’or guyanais. C’est le cyanure qui est cette fois utilisé pour récupérer l’or primaire. Cette activité empoisonne des habitants amérindiens wayana, dont la détresse et la résistance sont des éléments importants de la saison 2.

« C’est le Moyen Âge avec des mitraillettes » 

Même si Guyane, coproduite par Shine Films et Mascaret Films, reste une fiction, l’histoire est nourrie d’inspirations piochées dans les actualités et la vie guyanaise. Accès aux soins difficiles, abandon des peuples autochtones par les services publics, pollution des fleuves et contamination des habitants amérindiens des hauts-fleuves qui affichent des taux de contamination au mercure largement supérieurs aux seuils fixés par l’Organisation mondiale de la santé… La violence et la dureté des conditions de travail sur les sites d’orpaillage illégaux y sont également finement dépeintes : « C’est le Moyen-âge avec des mitraillettes », commente le personnage de Nathalie, une médecin en site isolé interprétée par Anne Suarez. Tout comme la faiblesse et l’inefficacité des forces de gendarmerie, ou encore les connivences entre politiques, milieux économiques et justice.

Bénédicte Lesage, productrice de la série, estime que 70 % du casting s’est fait en Guyane, où les deux saisons ont été tournées. « Ces comédiens non professionnels nous apportent une vérité sur leur situation », décrit Bénédicte Lesage, pour qui il ne s’agissait pas de faire une série « réaliste » mais « vraie ». Ainsi d’anciens garimpeiros y jouent des rôles proches de leur propre vie.

La présence du réalisateur guyanais Marc Barrat au casting a certainement participé à ce choix judicieux. Lui-même avait déjà exploré le thème de l’or avec le film Orpailleur, sorti en 2009, un sujet qui lui tient à cœur puisqu’il fait partie du collectif Les Hurleurs de Guyane. Aujourd’hui en dormance, ce mouvement avait émergé pour mobiliser contre l’orpaillage illégal lors de la visite en Guyane de François Hollande alors président de la République, fin 2013. Marc Barrat, directeur de casting en Guyane et réalisateur de seconde équipe, mais également le producteur exécutif de la série en Guyane, Pierre-Olivier Pradinaud, ont compté parmi les membres actifs de ce collectif qui dénonçait les ravages de l’or clandestin.

En retenant dans le casting deux leaders des mouvements autochtones locaux (Christophe Pierre, porte-parole de la Jeunesse autochtone également connu sous son nom amérindien Yanuwana Tapoka, et Alexis Tiouka, juriste autochtone), la série offre une vitrine à certaines de leurs revendications.

« C’est peut-être une série, mais elle représente beaucoup de réalités » 

« On y parle des conditions amérindiennes : le vol de nos terres, la contamination de l’eau… Il était important que le déni des peuples autochtones soit présent », commente Christophe Pierre, qui joue Toko, un jeune Wayana révolté. Âgé de 25 ans, ce jeune Kalina de Saint-Laurent-du-Maroni est, dans la vraie vie, le porte-parole de la Jeunesse autochtone de Guyane, un mouvement très mobilisé contre le projet minier de la Montagne d’or et pour la reconnaissance des peuples autochtones.

De gauche à droite : Wataiman Nanuk (dans le rôle de Parana), Olivier Auguste (dans le rôle de Alupi) et Christophe Pierre (dans le rôle de Toko).

Pour Alexis Tiouka, « c’est peut-être une série, mais elle représente beaucoup de réalités. Les Amérindiens se battent de plus en plus contre les exploitations minières. C’est un combat quotidien », raconte le militant, qui explique avoir travaillé main dans la main avec les réalisateurs pour retoucher le scénario et " se rapprocher de la réalité"  ».

Même son de cloche du côté de Christophe Pierre. « Je me suis décidé à participer pour que l’on ne raconte pas trop de bêtises sur nous. Je crois que nous avons réussi à éviter l’image du bon sauvage et autres clichés qui nous collent à la peau. » « Si je n’étais pas en accord avec l’image des peuples autochtones et mes répliques, je serais parti », annonce le jeune militant.

« En définitive, on s’est dit que la place importante accordée aux peuples amérindiens dans la saison 2 allait nous permettre d’avoir un public plus large et qu’il fallait faire les choses proprement. Beaucoup de gens ignorent encore qu’il y a des peuples autochtones en Guyane. Il n’y a que comme cela que l’on peut tendre vers une reconnaissance de nos droits », commente Christophe Pierre.

Ces militants n’ont pas perdu d’occasion pour faire connaître leurs luttes lors du tournage. « Il a été beaucoup question de Montagne d’or », reconnaît Christophe Pierre. Le tournage de la saison 2 s’est déroulé de novembre 2017 à début mai 2018, alors que le débat public sur ce projet de mégamine industrielle porté par un consortium russo-canadien dans l’ouest guyanais s’est ouvert en Guyane en mars 2018. Sur son site, le collectif Or de question qui s’oppose à l’exploitation de ce site aurifère recense les acteurs et techniciens de la série Guyane ayant posé avec le mot d’ordre « non à la Montagne d’or », soit une soixantaine de personnes.

« L’exploitation de la Montagne d’or serait une catastrophe absolue, environnementale et humaine » 

La comédienne Marianne Denicourt, qui apparaît dans la saison 2 sous les traits de Viviane Muller, la directrice d’une importante compagnie aurifère, raconte avoir beaucoup parlé lors du tournage avec des Guyanais, « des Amérindiens, qui souffrent et qui se battent, des Brésiliens anciens garimpeiros ». « C’est un tout petit monde. Eux ou leurs proches sont concernés par l’or. » Ainsi, le pilote d’hélicoptère qui la transporte dans la série travaille également pour des opérateurs miniers guyanais. De ces conversations, elle est arrivée avec certitude à la conclusion que « l’exploitation de la Montagne d’or serait une catastrophe absolue, environnementale et humaine ».

Marianne Denicourt (dans le rôle de Viviane Muller).

Les acteurs Olivier Rabourdin et Anne Suarez n’hésitent désormais plus à se joindre à des mobilisations contre la Montagne d’or, comme place de la République à Paris le 16 juin dernier, où tous deux ont pris la parole contre le projet de mégamine nourrissant leur propos d’expériences guyanaises.

L’acteur Olivier Rabourdin lors d’une manifestation contre le projet de la Montagne d’or, place de la République, à Paris le 16 juin dernier.

La mobilisation des acteurs de la série est telle qu’elle pourrait bien commencer à dépasser Canal+ si l’on se réfère à un message d’Olivier Rabourdin dans lequel il commente une vidéo destinée à l’avant-première de la série à Cayenne, « avant censure par les bien-pensants de Canal et d’Endemol », précise-t-il. Dans cet extrait, vu 22.000 fois sur Facebook, l’acteur « souhaite du courage dans votre combat contre la Montagne d’or » et à ses « amis amérindiens, le succès dans leur lutte pour la reconnaissance des droits des peuples autochtones ».

La productrice Bénédicte Lesage assume avoir coupé ces mots. « Une avant-première n’est pas une démarche militante », explique-t-elle. Si elle n’a aucun souci à ce que techniciens et acteurs prennent personnellement position, elle « considère que la production ne peut pas afficher une prise de position ».

« On peut, à travers des émotions, intéresser des gens à des problématiques dont ils étaient éloignés » 

« Je dois respecter les gens de ce territoire. C’est un petit territoire et nous sommes obligés de faire appel à tout le monde. » La saison 2 a ainsi reçu 260.000 euros de subventions de la Collectivité territoriale de Guyane, dont les élus de la majorité, à commencer par son président, Rodolphe Alexandre, sont favorables à l’exploitation de la Montagne d’or.

« Ce qui m’intéresse dans la fiction, ce n’est pas d’émettre un jugement, mais comment cela nous interpelle. On peut, à travers des émotions, intéresser des gens à des problématiques dont ils étaient éloignés, explique Bénédicte Lesage. On peut aussi interroger les spectateurs qui ont des bijoux en or. Nous en avons tous dans nos téléphones portables. Mais d’où vient-il  » interroge la productrice.

Tournée pendant plusieurs mois en Guyane, en décor réel, la série donne à voir la beauté des paysages de cette région amazonienne et la majesté de sa forêt. Arbres centenaires, brume qui s’accroche à la canopée, pirogue glissant sur un fleuve… Les réalisateurs s’en sont donné à cœur joie. Et même les personnages principaux, pourtant tournés vers leur quête insatiable de l’or, n’y sont pas insensibles. Qu’en sera-t-il des spectateurs 

La première saison diffusée en janvier 2017 sur la chaîne payante avait atteint des records de téléchargement et « rejoint le cercle des créations originales les plus téléchargées en se hissant à la première place avec le score total à date de 3,2 millions de téléchargements », s’était félicité par communiqué de presse le groupe Canal+ fin février 2017. La saison 2 est très attendue et a déjà reçu des critiques positives dans la presse. « On va toucher une autre partie de la population, d’une manière différente », analyse Christophe Pierre.



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Source : Hélène Ferrarini pour Reporterre

Photos : © Jody Amiet/Shine Films
. Rabourdin : © Hélène Ferrarini/Reporterre
. Denicourt : © William Dupuy/Canal+

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