Ils protègent une zone humide et refusent l’enfermement des exilés
Dans le nord-est de Nantes, le Champ-de-Manœuvre fait les frais depuis plusieurs années d’une urbanisation croissante. - © Elsa Gambin / Reporterre
Dans le nord-est de Nantes, le Champ-de-Manœuvre fait les frais depuis plusieurs années d’une urbanisation croissante. - © Elsa Gambin / Reporterre
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Des balades naturalistes pour éveiller les consciences : à Nantes, des logements et un centre de rétention administrative (CRA) sont prévus sur une zone humide. Des militants écologistes et antiracistes ne l’entendent pas de cette oreille.
Nantes (Loire-Atlantique), reportage
À la place de sangliers ou de chardonnerets élégants, des milliers de logements seront construits et des hommes et des femmes en situation irrégulière enfermés dans un nouveau centre de rétention administrative (CRA). Dans le nord-est de Nantes, l’ancien bois du Bêle, aujourd’hui appelé le Champ-de-Manœuvre, fait les frais depuis plusieurs années d’une urbanisation croissante.
La ZAC du Champ-de-Manœuvre, dont la zone humide alimente plusieurs ruisseaux de la ville, prévoit la construction d’environ 2 000 logements d’ici 2032. Presque 9 hectares d’arbres anciens, fossés humides et habitats naturels ont déjà été détruits. Sur les 50 ha actuels, environ 6 resteraient « sauvages ». Et, adossé à la maison d’arrêt, sur un terrain appartenant à l’État, un CRA de 140 places, l’un des plus gros de France, est prévu pour fin 2027 et s’étendra sur 5 ha.
Depuis un an, l’association des riverains et amis de la Beaujoire (Aralb) propose des balades nature tous les quinze jours, le dimanche, sur cette zone proche du stade de foot de la Beaujoire, dans le quartier Nantes-Erdre. L’idée est de faire découvrir ce territoire composé de prairies, de bois et d’une zone humide. Ici cohabitent chevreuils, grenouilles agiles, tritons palmés, noctules communes...
Une zone « volontairement bousillée »
Ce dimanche-là, un petit groupe d’une dizaine de personnes, membres de l’association, familles et retraités arpentent un terrain défriché, se penchant ici et là vers de larges flaques, apercevant dans l’eau des salamandres juvéniles. Le vaste lieu, enchâssé entre des immeubles neufs et la maison d’arrêt, est régulièrement abîmé. Défriché, rasé, maltraité par de lourds engins qui créent des ornières qui se remplissent d’eau de pluie, où s’ébattent ces salamandres, qui meurent une fois les flaques évaporées.
« L’endroit est volontairement bousillé, régulièrement défriché pour que la vie ne s’y installe plus, affirme Nicolas, président de l’Aralb, qui existe depuis une dizaine d’années maintenant, et se bat contre le bétonnage de ce vaste quartier. C’est de l’ingénierie sociale pour permettre l’acceptabilité du projet. En gros, on va massacrer, puis venir nous dire “vous protégez quoi ? Il n’y a plus rien !” »
La préfecture, contactée par Reporterre, répond que la parcelle est classée en zone urbanisable et nous informe que le projet de CRA « fait actuellement l’objet d’une procédure d’autorisation environnementale unique, qui comprend des volets relatifs à la loi sur l’eau ainsi qu’aux espèces protégées ». Elle promet une consultation publique « prochainement ».
Les bénévoles du collectif écologiste Aralb ont rejoint ceux de Colère, qui luttent contre le CRA. Pour eux, ce projet est antinomique avec la défense du vivant. « Nous défendons la nature et le vivant, tout le vivant, pour nous un CRA est donc incompatible avec la qualité de vie, dit Nicolas à Reporterre. C’est une question de dignité humaine puisque ces centres enferment des personnes étrangères sans condamnation pénale. »
« C’est une question de dignité humaine »
L’association Aralb se fait accompagner par un avocat environnementaliste, et cherche tous les leviers juridiques pour freiner le projet. Déjà 56 espèces d’oiseaux ont été recensées par les bénévoles, qui ont également réussi, à force d’insistance auprès de la métropole, à faire installer des filets le long d’une route où les salamandres qui tentaient de la traverser finissaient massacrées.
Des balades pour « réenaturer » les gens
Pour autant, aucun passage à faune n’a été construit, cette demande restant sans réponse de la métropole. Erell Olivo, vice-présidente de l’Aralb et biologiste spécialisée dans les écosystèmes, balaye d’une main les « compensations ridicules » proposées, comme ces quelques arbres replantés le long de la maison d’arrêt, un « cache-misère » supposé être pour les chauves-souris, dans cette zone continuellement éclairée par les hauts murs du lieu de détention. Elle se questionne également sur la formation des écologues urbanistes participant au projet. « On ne peut pas séparer l’habitat des animaux de leurs nurseries, ils doivent pouvoir circuler d’un lieu à un autre. Ces écologues urbanistes n’ont aucune notion des liaisons entre les écosystèmes. »
Alors, patiemment, elle sensibilise habitants et habitantes intéressés et militantes et militants de Colère à la biodiversité du Champ-de-Manœuvre, qui déplorent les bois rasés. « L’idée, avec cette balade, c’est de (re)sensibiliser les habitantes et habitants au vivant, de "réennaturer" les gens, de venir avec les enfants et de leur apprendre cette nature et sa considération », résume auprès de Reporterre la biologiste.
La zone destinée au CRA, appelée le Bois dormant, est un îlot de fraîcheur où se réfugient les habitantes et habitants du quartier lors de pics de chaleur. Derrière les branches se profilent l’enceinte et le mirador de la maison d’arrêt. Dans cet espace ombragé encore sauvage perclus de ronces, où se devinent sur la terre sèche des empreintes de chevreuils et de sangliers, sont évoqués les enjeux liés au centre de rétention.
« Tous ces millions prévus pour le CRA pourraient plutôt être réaffectés à l’accueil, au logement et au soutien des associations humanitaires et d’hébergement d’urgence », indique ce jour-là lors de la balade Mélina, des Bienveilleurs 44, association de soutien aux personnes exilées membre de Colère.
« Sur les 50 hectares du site, 23 hectares d’espaces naturels — boisements, zones humides, prairies, haies bocagères — sont préservés et mis en valeur », assure de son côté Nantes métropole sur son site. « Les premiers habitants peuvent déjà profiter des 24 parcelles de jardins familiaux, de lieux de balade comme le bois sauvage et prochainement du parc du Champ-Libre. »
Après une consultation publique très largement défavorable au CRA, dont tous les Nantais et Nantaises savaient qu’elle n’était qu’une vitrine, un recours est prévu par les avocats de Colère et de l’Aralb contre le projet de classement en projet d’intérêt général (PIG) du CRA. Une nouvelle étape pour cette lutte de longue haleine.
Fermes anciennes et habitats légers
« Nous demandons la préservation du site, l’abandon des constructions et l’abandon pur et simple du projet de CRA, résume Guillaume, de l’Aralb. Face à la destruction d’un bois patrimonial, habitants et associations de protection de l’environnement demandent l’arrêt des travaux et un débat public, à défaut un moratoire. » La promenade de sensibilisation se termine par la traversée du Bois sauvage, irrigué de soleil, seule partie qui échappera, sans doute, à l’urbanisation. Un pic épeiche se fait entendre, quelque part au milieu de ces grands arbres, dont les pieds sont encore dans l’eau à la suite des fortes pluies du début d’année.
L’Aralb, elle, a des projets alternatifs en tête. Défendre et sauvegarder les fermes anciennes du quartier, ouvrir une ferme pédagogique, et s’il le faut, envisager quelques habitats légers à l’orée du Champ-de-Manœuvre, pour le moment encore un des derniers espaces naturels au cœur de la métropole.