Jets privés, flotte luxueuse : une avalanche d’avions a pollué la COP30
Le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné, le prince William, le prince Albert II de Monaco, les présidents Lula et Emmanuel Macron. - Montage © Mélissa Germany / Reporterre
Le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné, le prince William, le prince Albert II de Monaco, les présidents Lula et Emmanuel Macron. - Montage © Mélissa Germany / Reporterre
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Selon une enquête de Reporterre et du collectif Mémoire vive, 274 vols en jets privés, avions d’affaires et d’État ont été réalisés à destination de l’aéroport de Belém, à l’occasion de la COP30.
Trois coups de marteau, et on remballe. Le 22 novembre, la 30e édition des conférences onusiennes sur le climat a pris fin dans une totale confusion, devenue coutumière de ces grands raouts. À l’heure d’établir le compte rendu de cette quinzaine prédomine le goût amer d’un rendez-vous manqué… et celui d’un embarrassant paradoxe. Quelque 274 trajets en jets privés, avions d’affaires et d’État à destination de Belém ont été effectués sur la seule période de la COP30.
À l’origine du compte Instagram intitulé L’Avion de Bernard, Mémoire vive accumule des centaines de données pour mieux recenser le ballet d’avions privés se jouant au quotidien dans l’atmosphère. Cette fois-ci, leurs radars se sont braqués sur les vols à destination de la capitale amazonienne, ville hôte de la conférence, du 5 au 23 novembre. Une fourchette temporelle débutant à la veille du sommet des dirigeants et s’achevant au lendemain du clap de fin de la COP30.
La carte prend en compte la fin des trajets, après une escale éventuelle. Il est possible de se déplacer sur la carte avec deux doigts sur mobile, de zoomer-dézoomer et de cliquer sur un vol pour voir les détails de son empreinte carbone. © Mémoire vive
En clair, trois catégories d’appareils ont été analysées. Premièrement, les jets privés classiques. 135 vols ont été dénombrés en direction de la capitale du Pará. Deuxièmement, les avions d’affaires, qui ne sont pas considérés comme des jets à proprement parler faute de moteur à réaction. Ils ont opéré 112 déplacements. Enfin, il faut ajouter 27 trajets d’engins dérivés d’avions de ligne classiques et réaménagés avec des suites luxueuses, des salons et des bureaux pour transporter des personnalités VIP, des chefs d’État ou encore des délégations gouvernementales.
Appartenant à la flotte présidentielle française, l’Airbus A330-200 immatriculé F-RARF est l’un d’eux. Il a été utilisé le 6 novembre par Emmanuel Macron pour se rendre à Belém. Les vols commerciaux réguliers, opérés par des compagnies aériennes et ouverts au grand public, ont en revanche été exclus de nos données.
Tirées d’une enquête conjointe de Reporterre et du collectif Mémoire vive, ces nouvelles données illustrent l’éternelle difficulté des COP à s’extirper de l’emprise des plus grands pollueurs de cette Terre. En dépit des promesses formulées par le président brésilien Lula, d’après lesquelles les autochtones et la société civile devaient être au cœur des discussions, les patrons et lobbyistes de multinationales polluantes ont envahi par centaines les couloirs de Belém.
Plus de 1 600 émissaires des hydrocarbures ont été accrédités, d’après la coalition d’ONG Kick Big Polluters Out. Une concentration inédite, à laquelle il est nécessaire d’ajouter les plus de 300 lobbyistes de l’agrobusiness. Ces défenseurs d’industries dévastatrices n’ont pas sauté dans un voilier pour naviguer jusqu’aux côtes brésiliennes sans polluer...
Le PDG de TotalEnergies détecté
En s’attardant sur l’immatriculation des avions détectés, nous avons identifié certains de leurs propriétaires. À commencer par celui du F-HTTO. Enregistré au nom de Flying Service, ce Bombardier Global 5000 appartient à la multinationale TotalEnergies. Le 14 novembre, l’engin a opéré une liaison Paris-Belém.
Qui se trouvait à bord ? Sûrement le PDG du géant pétrolier, Patrick Pouyanné, filmé dès le lendemain dans les couloirs de la COP en pleine envolée climatosceptique. Difficile pour lui, et ses quatre collègues, de refuser l’opportunité en or offerte par la délégation française. D’après les informations de Mediapart, tous les cinq ont obtenu des badges onusiens leur permettant d’accéder à des espaces pourtant réservés aux négociateurs.
L’un des plus grands groupes d’extraction de minerai de fer, Fortescue Metals Group, a aussi fait escale dans la capitale du Pará. En Australie, pays désigné pour piloter la prochaine COP, la communauté autochtone Yindjibarndi accuse la multinationale d’exploiter ses terres sans son consentement. Autre exemple : l’une des banques brésiliennes les plus puissantes, Banco Bradesco a elle posé ses bagages à la conférence pour signer un partenariat sur les crédits carbone. Un mécanisme inefficace, mais qui allège certainement la mauvaise conscience des grands pollueurs.
Identités masquées
Sûrement y avait-il encore pléthore d’identités croustillantes à débusquer. Malheureusement, quelque 135 vols affichaient « Propriétaire privé » et plus de 60 autres étaient rattachés à des compagnies privées de location. Affichant une communication teintée de greenwashing, à l’image d’Amazon Green Taxi Aereo et de Solar Taxi Aereo — dont les engins carburent bel et bien au kérosène — celles-ci offrent à certaines personnalités tout le luxe de dissimuler leur identité et masquer l’ampleur de leurs déplacements.
Outre les richissimes hommes et femmes d’affaires, au moins quinze délégations nationales ont atterri à Belém à bord de jets privés ou d’avions de ligne luxueusement réaménagés. Dans cette liste, figurent — côté européen — l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, la principauté de Monaco et la Suisse. Et aussi la Colombie, l’Indonésie, la République démocratique du Congo, la Turquie, la Namibie et le Qatar. Le Brésil se hisse au sommet de ce classement avec une trentaine de vols à son compteur.
Dès lors, la déclaration de certains chefs d’État sonne faux. À peine sauté de son Falcon 8X, le 6 novembre, le prince Albert II de Monaco a lui exhorté le monde à « redoubler d’efforts » pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Défenseur affiché de la lutte climatique, le Souverain avait déjà dévoilé ses paradoxes en août 2021… lors d’une escapade en jet privé de Monaco à la Dordogne pour une journée canoë en famille. Citons aussi le conseiller fédéral suisse, Albert Rösti, n’ayant pas rougi d’envoyer sa délégation à Belém en classe économique… tandis que lui a pris les airs à bord du Bombardier Global 7500 immatriculé T-787. Un luxueux joujou de 118 millions d’euros.
Les folles virées de Ronaldinho
Au total, ces vols ont émis 4 049 tonnes d’équivalent dioxyde de carbone. Pour définir ce chiffre, les émissions horaires de chaque modèle d’aéronef ont été multipliées par la durée du vol. La quantité obtenue a ensuite été multipliée par deux, pour prendre en considération l’effet des traînées de condensation. Ce, conformément aux recommandations de l’Ademe. Et encore, il s’agit-là d’une estimation basse, les vols avec escales n’ayant été comptabilisés que sur leur dernier tronçon. Celui emprunté par Emmanuel Macron, le 6 novembre, mentionne ainsi uniquement un trajet entre le Salvador et Belém.
En 2024, lors de la COP29 à Bakou en Azerbaïdjan, Reporterre et Mémoire vive avaient mené pareille enquête. Avec 150 trajets en avions privés et d’État observés contre 66 l’année précédente, le trafic avait cette fois-là plus que doublé. Les folles virées de la légende brésilienne du football, Ronaldinho, avaient notamment été épiées. Atterri dans la capitale azerbaïdjanaise, il avait défilé une journée devant les caméras, avant de s’envoler à nouveau dès le lendemain pour un match de charité à Angers.
Les jets privés sont l’un des modes de transport les plus polluants. Selon l’ONG Transport & Environment, un passager en jet émet jusqu’à 14 fois plus de CO2 qu’un passager de ligne commerciale, et jusqu’à 50 fois plus qu’un passager en train. D’après une étude publiée en novembre 2024 dans la revue Communications Earth & Environment, affiliée à Nature, l’usage de ces appareils, désormais banalisé chez les élites économiques, a bondi de 46 % entre 2019 et 2023. En 2023, les jets privés ont émis autant de CO2 que près de trois millions de Français, alors que leurs utilisateurs représentent seulement 0,003 % de la population adulte mondiale.
UN AVION IDENTIFIÉ AU NOM DE GREENPEACE ?
Dès les premiers jours de nos enregistrements, la mention de « Greenpeace Brésil » est apparue à quelques reprises. Interrogée par Reporterre, l’ONG précise utiliser depuis vingt-cinq ans l’avion utilitaire Cessna Caravan 675 dans le cadre de campagnes visant à dénoncer le ravage des écosystèmes. « Il ne s’agit pas d’un jet privé », assure Lu Sudré, chargée de communication.
« L’utilisation de cet avion a été essentielle pour documenter visuellement la déforestation illégale, l’exploitation minière et les violations des droits fonciers des populations autochtones, poursuit-elle. L’avion nous permet d’être témoins des violations qui nuisent à la forêt et de vérifier les données fournies par nos satellites de surveillance. Il nous permet également de nous rendre dans des régions reculées inaccessibles par la route, où de nombreuses illégalités et impunités ont lieu, loin des regards du public. »
Les trajets opérés par cet avion ont été exclus de nos calculs, tout comme les treize vols opérés par des aéronefs appartenant à la police et à l’armée brésilienne.