Sauver le climat… en jet privé : le paradoxe qui plombe la COP30
211 jets privés et avions d'État ont atterri à Belém, ville hôte de la COP30, entre le 5 et 16 novembre 2025. - Wikimédia commons/ CC BY-SA 4.0 / Matti Blume
211 jets privés et avions d'État ont atterri à Belém, ville hôte de la COP30, entre le 5 et 16 novembre 2025. - Wikimédia commons/ CC BY-SA 4.0 / Matti Blume
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Défendre le climat à la COP30 tout en se déplaçant en jet privé ? C’est le paradoxe soulevé par une enquête exclusive de Reporterre et Mémoire vive, qui ont épluché les vols d’avions privés à destination de Belém.
Prétendre agir pour le climat... tout en polluant à outrance. Tel est l’étrange paradoxe auquel se prêtent moult invités à la COP30. Une enquête conjointe de Reporterre et du collectif Mémoire vive dévoile que 191 vols en jets privés, avions d’affaires et d’État ont atterri à Belém, ville hôte du grand raout, entre le 5 et 16 novembre.
La carte prend en compte la fin des trajets, après une escale éventuelle. Il est possible de se déplacer sur la carte avec deux doigts sur mobile, de zoomer-dézoomer et de cliquer sur un vol pour voir les détails de son empreinte carbone. © Mémoire vive
Dans le détail, trois catégories d’appareils ont été analysées. Tout d’abord, les jets privés classiques, qui ont effectué 98 vols en direction de la capitale du Pará. Ensuite, les avions d’affaires, qui ne sont pas à considérer comme des jets à proprement parler faute de moteur à réaction, qui ont opéré 69 déplacements. Auxquels il faut enfin ajouter 24 trajets d’engins dérivés d’avions de ligne classiques et réaménagés avec des suites luxueuses, des salons et des bureaux pour transporter des personnalités VIP, des chefs d’État ou encore des délégations gouvernementales.
Appartenant à la flotte présidentielle française, l’Airbus A330-200 immatriculé F-RARF est l’un d’eux. Il a été utilisé le 6 novembre par Emmanuel Macron pour se rendre à Belém. Les vols commerciaux réguliers, opérés par des compagnies aériennes et ouverts au grand public, ont en revanche été exclus de nos données.
Ces nouvelles données illustrent l’éternelle difficulté des COP à s’extirper de l’emprise des plus grands pollueurs de cette Terre. En dépit des promesses formulées par le président brésilien Lula, selon lesquelles les peuples autochtones et la société civile devaient être au cœur des discussions, cette 30ᵉ édition est semblable aux précédentes : les patrons et lobbyistes de multinationales polluantes pullulent dans les couloirs de Belém.
Plus de 1 600 lobbyistes des hydrocarbures
Le 14 novembre, la coalition d’ONG Kick Big Polluters Out a comptabilisé plus de 1 600 lobbyistes des hydrocarbures. Une concentration record, à laquelle s’ajoutent plus de 300 lobbyistes de l’agrobusiness.
Et ces émissaires d’industries dévastatrices ne sont pas venus sauver la planète en vélo. En braquant nos radars sur les vols à destination de Belém, Reporterre et le collectif à l’origine du compte Instagram nommé L’Avion de Bernard ont déniché des immatriculations bien connues.
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À commencer par le F-HTTO. Enregistré sous le nom de Flying Service, ce Bombardier global 5 000 appartient au groupe TotalEnergies. Le 14 novembre, l’engin a opéré une liaison Paris-Belém. Qui y avait-il à son bord ? Sûrement le PDG du géant pétrolier, Patrick Pouyanné, filmé dès le lendemain dans les couloirs de la COP en pleine envolée climatosceptique.
Difficile pour lui, et ses quatre collègues, de refuser l’opportunité en or offerte par la délégation française. D’après les informations de Mediapart, tous les cinq ont obtenu des badges onusiens leur permettant d’accéder à des espaces pourtant réservés aux négociateurs.
Les délégations nationales ne sont pas en reste
Autres exemples ? Fortescue Metals Group, grande multinationale d’extraction de mines de fer, a aussi posé ses bagages aux portes de l’Amazonie. En Australie, le groupe est accusé d’exploiter les terres de la communauté autochtone Yindjibarndi sans son consentement.
Banco Bradesco, l’une des banques brésiliennes les plus puissantes, a, elle, fait halte à la COP30 pour signer un partenariat sur les crédits carbone… mécanisme inefficace allégeant la conscience écologique des grands pollueurs.
Plus de 130 autres vols affichaient seulement « Propriétaire privé » ou étaient rattachés à des compagnies privées de location à la communication teintée de greenwashing, à l’image d’Amazon Green Taxi Aereo et de Solar Taxi Aereo – dont les engins carburent bien au kérosène. Par ce biais, certaines personnalités désireuses de dissimuler leur identité peuvent ainsi masquer la fréquence de leurs déplacements.
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Outre les lobbyistes et chefs d’entreprise, de multiples délégations nationales ont atterri dans la capitale du Pará en jets privés ou en avions de ligne luxueusement réaménagés. Dans cette liste figurent l’Allemagne, la France (dont l’Airbus A330-223 d’Emmanuel Macron), le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas, l’Espagne, la principauté de Monaco, le Brésil, la Colombie, l’Indonésie, la République démocratique du Congo, la Turquie, la Namibie et le Qatar.
Le 6 novembre, à peine descendu de son Falcon 8X, le prince Albert II de Monaco a exhorté le monde à « redoubler d’efforts » pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, à la tribune du sommet des chefs d’État précédant la COP. Défenseur affiché de la lutte contre la crise climatique, le souverain avait déjà révélé ses deux facettes antinomiques en août 2021, lors d’une escapade en jet en Dordogne pour une journée canoë en famille.
3 510 tonnes d’équivalent CO2
Au total, ces vols ont émis 3 510 tonnes d’équivalent dioxyde de carbone. Autrement dit, l’équivalent de l’empreinte carbone de 390 Français en un an... ou de 11 323 habitants du Mozambique, pays parmi les plus vulnérables au changement climatique. Pour définir ce chiffre, les émissions par heure de chaque modèle d’aéronef ont été multipliées par la durée du vol. La quantité obtenue a ensuite été multipliée par deux, conformément aux recommandations de l’Ademe, pour prendre en considération l’effet des traînées de condensation.
Et il s’agit là d’une estimation basse : les vols avec escales n’ont été comptabilisés que sur leur dernier tronçon en direction de Belém.
En 2024, lors de la COP29 à Bakou en Azerbaïdjan, Reporterre et Mémoire Vive avaient mené pareille enquête. Avec 126 jets privés et avions d’État observés contre 33 l’année précédente, le trafic avait cette fois-là augmenté de 290 % au cours de la première moitié des négociations.
Les folles virées du Brésilien Ronaldinho, l’un des plus grands footballeurs de l’histoire, avaient aussi été documentées, alors qu’il avait passé une journée à la COP, avant de s’envoler pour un match de charité à Angers le lendemain.
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Si le décompte a été stoppé à la mi-temps des négociations, le ballet aérien, lui, continue à Belém. À compter du 17 novembre, de nombreux ministres sont attendus aux portes de l’Amazonie pour participer au sprint final.
Tandis que sa délégation a rallié le Brésil en classe économique, Albert Rösti, conseiller fédéral suisse, a déjà prévu de traverser l’Atlantique à bord du Bombardier global 7 500… un luxueux joujou de 118 millions d’euros. Nous vous dévoilerons ainsi une mise à jour de ces chiffres dès la COP30 terminée.
Les jets privés demeurent l’un des modes de transport les plus polluants. Selon l’ONG Transport & Environment, un passager en jet émet jusqu’à 14 fois plus de CO2 qu’un passager de ligne commerciale, et jusqu’à 50 fois plus que le passager d’un train. D’après une étude publiée le 7 novembre 2024 dans la revue Communications Earth & Environment, affiliée à Nature, l’usage de ces appareils, désormais banalisé chez les élites économiques, a bondi de 46 % entre 2019 et 2023. En 2023, les jets privés ont émis autant de CO2 que près de trois millions de Français, alors que leurs utilisateurs représentent seulement 0,003 % de la population adulte mondiale.
Un avion identifié au nom de Greenpeace ?
Dans le tableur obtenu au terme de notre enquête, la mention de « Greenpeace Brésil » est apparue à quelques reprises. Interrogée par Reporterre, l’ONG précise utiliser depuis vingt-cinq ans le Cessna Caravan 675, un avion utilitaire, dans le cadre de campagnes visant à dénoncer le ravage des écosystèmes : « Il ne s’agit pas d’un jet privé », assure Lu Sudré, chargée de communication.
« L’utilisation de cet avion a été essentielle pour documenter visuellement la déforestation illégale, l’exploitation minière et les violations des droits fonciers des populations autochtones, poursuit-elle. L’avion nous permet d’être témoins des violations qui nuisent à la forêt et de vérifier les données fournies par nos satellites de surveillance. Il nous permet également de nous rendre dans des régions reculées inaccessibles par la route, où de nombreuses illégalités et impunités ont lieu, loin des regards du public. »
Les trajets opérés par cet avion ont été exclus de nos calculs, tout comme les dix vols opérés par des aéronefs appartenant à la police et à l’armée brésilienne.