« Quel désastre ! » : les peuples autochtones vent debout contre la COP30 des lobbies
Des militants autochtones exigeant le respect de l'Amazonie à côté d'une image du chef Raoni, leader autochtone, lors de la grande marche populaire lors de la COP30 à Belém, au Brésil, le 15 novembre 2025. - © Pablo Porciuncula / AFP
Des militants autochtones exigeant le respect de l'Amazonie à côté d'une image du chef Raoni, leader autochtone, lors de la grande marche populaire lors de la COP30 à Belém, au Brésil, le 15 novembre 2025. - © Pablo Porciuncula / AFP
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Alors que les discussions patinent à la COP30, des milliers d’autochtones, de paysans sans terre et autres militants ont marché dans les rues de Belém, au Brésil, pour crier leur désillusion.
Belém (Brésil), reportage
10 heures du matin, et 31 °C. Au cas où certains l’auraient oublié, la chaleur était là pour leur rappeler le motif de leur venue. Le 15 novembre, entre 50 000 et 70 000 manifestants arrivés de toute la planète ont défilé dans les rues de Belém, au Brésil, à l’appel de la COP des peuples. Objectif : faire pression sur les négociateurs de la COP30, débutée cinq jours plus tôt.
Dans cette marée humaine, où apparaissaient ici et là des colliers de perles, des arcs, des flèches, des maracas et moult pancartes badigeonnées de punchlines contre les climatosceptiques, s’échappait un chant traditionnel. Celui du peuple autochtone Munduruku de l’État amazonien du Pará.
Elisa, 27 ans, couronne de plumes et maquillage noir sur le visage, en décrit l’essence. « Ce chant est notre cri de lutte, dit-elle dans un portugais rudimentaire. Celui que l’on entonne quand on sort affronter l’ennemi. » Et ici, l’ennemi a un visage : « [Celui] des grandes entreprises, qui endommagent nos terres. Nous n’acceptons pas leurs projets qui tuent notre forêt et nos enfants. »
Promesse non tenue
La veille déjà, Elisa et les Mundurukus avaient pacifiquement bloqué l’entrée de la « zone bleue » — espace de négociations notamment réservé aux diplomates — pour demander la démarcation claire de deux de leurs territoires. Une opération couronnée de succès : les militants autochtones ont obtenu une réunion avec André Correa do Lago, président de la COP30, et Sônia Guajajara, ministre brésilienne des Peuples autochtones.
Sous pression, ces derniers ont déclaré que les démarcations — dont les demandes sont déjà en cours auprès du ministère de la Justice depuis plus de vingt ans pour l’une d’entre elles — devraient être officialisées d’ici à la fin 2025. « C’est une grande conquête pour nous », se réjouit Elisa. Seulement, ce succès n’est qu’une maigre avancée dans un océan de revendications.
Début novembre, le président brésilien Lula promettait de faire de la COP30 « la meilleure de toutes » et d’y intégrer les peuples autochtones et la société civile. Promesse tenue ? Pas pour le moment. Une concentration record de lobbyistes des hydrocarbures a été observée lors des premiers jours de la conférence, marquée par une scène de heurts entre la sécurité de la COP30 et des militants autochtones désireux qu’on écoute leur voix.
« Les communautés indigènes, pas seulement d’Amazonie, ont mis beaucoup de pression et ont réussi à attirer l’attention des médias, félicite dans la foule Jiten Yumnam. Mais il reste beaucoup de préoccupations. » Lui vit au Manipur, un État du nord-est de l’Inde où le peuple Meitei fait face à des projets d’exploitation de pétrole et d’huile de palme.
Trois ans d’interdiction
Défiler dans les rues de Belém et crier leur désillusion au terme de cette première moitié de COP30 s’avérait donc indispensable. D’autant que cette marche, inscrite dans la tradition des conférences de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur le climat, avait été interdite à trois reprises lors des précédentes éditions. Ni l’Égypte, ni les Émirats arabes unis, ni l’Azerbaïdjan — pays hôtes des COP27, 28 et 29 — n’avaient autorisé pareille manifestation de la société civile en dehors du site des négociations protégé et régi par l’ONU.
« Gouvernement Lula, quel désastre ! »
Si les pays occidentaux se refusent toujours à financer la transition climatique des pays en développement à la hauteur des enjeux, certains de leurs citoyens figuraient dans le cortège pour réclamer des comptes à leurs dirigeants. À l’image de Kate Dooley, venue d’Australie exprimer son mécontentement : « Le climat se dérègle dans le monde entier, nous sommes tous affectés. Pourtant, il y a un très grand décalage entre les discussions à l’intérieur et les manifestations dehors. »
Alors que son pays est pressenti pour accueillir la prochaine COP, elle espère que l’événement pourra servir à éveiller les consciences de ses compatriotes sur l’urgence de la protection des populations autochtones. « L’Australie est un des seuls pays à ne pas avoir de traité avec ses populations Natives, pointe-t-elle. Nous avons fait bien moins de progrès qu’un pays comme le Brésil, qui a un ministère des Peuples autochtones. »
Cinq jours pour tenir une promesse
À quelques pas de Kate, certains militants brésiliens ne cachaient pas pour autant leur frustration à l’égard de leur chef d’État : « Gouvernement Lula, quel désastre ! Il détruit l’Amazonie et ne fait pas de démarcation », scande en boucle Alex Pinheiro, ouvrier de la construction civile, accompagné d’une douzaine de camarades. Agitant une banderole contre l’agronégoce et réclamant la fin de l’exploitation du pétrole, il ajoute : « Nous attendions beaucoup plus d’un gouvernement qui se présente comme une alternative pour les travailleurs. »
Une demande en partie satisfaite par… un pays voisin. La Colombie a annoncé l’abandon de tous les projets d’exploitation minière et pétrolière sur son territoire amazonien. Une victoire accueillie avec joie par Elisa, du peuple Munduruku : « Ça nous pousse à continuer, car nous souffrons tous des mêmes impacts. C’est pour ça que nous devons joindre nos forces ! » Dans la foulée, une mise en scène de funérailles était organisée autour de trois cercueils, symbolisant le charbon, le pétrole et le gaz.
Toujours est-il que, dans les coulisses de la grand-messe climatique, l’heure est aux doutes. Les négociations piétinent de l’aveu même du président André Correa do Lago : « Les enjeux sont trop élevés pour permettre que des tactiques procédurales ou des discussions bloquées entravent les progrès », a-t-il déclaré. Une note détaillant les positions antagonistes des parties devait être publiée le 16 novembre, et servir de terreau aux ministres arrivant à Belém ce jour. Eux auront devant eux cinq jours de pourparlers, pour sauver la promesse de Lula de faire de cette COP « la meilleure de toutes ».