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EntretienCOP30

COP30 : « L’Europe, “chevalier blanc de la transition” ? Quelle hypocrisie ! »

LE président de la COP30, André Correa do Lago, lors de la clôture le 22 novembre 2025.

En tentant d’intégrer la sortie des énergies fossiles dans l’accord de la COP30, l’UE s’est présentée comme le « chevalier blanc de la transition », explique le chercheur Édouard Morena, qui dénonce « l’hypocrisie » de l’Europe.

Une gueule de bois bien difficile à camoufler. Le 22 novembre au soir, la 30e conférence onusienne sur le climat s’est achevée dans la confusion à Belém. Frappant trois fois de son marteau, le président de la COP, André Correa do Lago, a officialisé l’adoption de l’accord final par pseudo consensus.

Pseudo, car les objections de nombreuses délégations — dont l’Union européenne, la Colombie et le Panama — ont été ignorées. « Comme beaucoup d’entre vous, je n’ai pas dormi et cela n’a probablement pas aidé, tout comme mon âge avancé », s’est simplement excusé le chef des négociations, face au tollé provoqué par la scène.

À l’origine de ces objections figurait un dossier brûlant : l’absence de la très attendue feuille de route de sortie des énergies fossiles dans la déclaration finale. Aussitôt la COP terminée, la presse internationale s’est empressée de qualifier ce manquement de véritable échec.

Pour Édouard Morena, maître de conférences en science politique à l’université de Londres et auteur de Fin du monde et petits fours (éd. La Découverte, 2023), la concentration de l’attention médiatique sur cet aspect précis est le résultat d’une stratégie de l’Union européenne : « Elle savait que ça créerait un clivage colossal, et que tout le monde ne regarderait plus que ça. » Et pendant ce temps-là, celle-ci aurait eu tout le luxe de « bloquer ou traîner des pieds sur les autres sujets de négociation ».


Reporterre — En amont de ce grand raout, le président brésilien Lula a maintes fois promis devant les caméras du monde que la COP30 serait « la meilleure de toutes ». Elle devait nous plonger dans une nouvelle ère des COP, celle du passage à l’action. Comment sonnent ces paroles au lendemain du clap de fin ?

Édouard Morena — À mon avis, la présidence brésilienne ne s’attendait pas à un tel scénario. Comparé aux ambitions qu’elle s’était fixées, le bilan de cette COP est clairement en demi-teinte.

La stratégie portée par le Brésil et les défenseurs de l’Accord de Paris était claire. Il fallait réaffirmer à travers ces quinze jours de rassemblement que le modèle de gouvernance climatique né il y a dix ans lors de la COP21 fonctionne, et propulser le multilatéralisme dans une nouvelle phase. Celle de la mise en œuvre des accords conclus lors des précédentes COP.

L’UE, un « chevalier blanc de la transition et de l’ambition » ? « Quelle hypocrisie ! »

D’où l’accent mis par la présidentielle brésilienne sur ce que l’on a appelé le « programme d’action », ou « action agenda » en anglais. Il ne s’agissait plus de négocier un nouvel accord retentissant, mais d’inciter à respecter les engagements déjà existants. Du début à la fin de la COP, ont ainsi été lancées de nouvelles initiatives concrètes et volontaires en lien avec la décarbonation et impliquant des gouvernements, des entreprises, des fondations philanthropiques ou encore des villes.

Malheureusement, j’ai le sentiment que cela n’a pas vraiment fonctionné. Ou du moins, cela n’a pas eu une résonance forte au niveau médiatique.


Pourquoi ?

Disons qu’un autre sujet a davantage accaparé l’attention. Un sujet qui n’était pourtant pas à l’ordre de jour, et qui a été inséré en cours de route : l’intégration ou non d’une référence à la sortie des énergies fossiles dans la déclaration finale, baptisée cette année « Mutirão » [un terme issu du dialecte indigène tupi]. Cette improvisation n’a pas abouti, puisqu’aucune mention des hydrocarbures n’a finalement été ajoutée au texte.

La presse internationale a choisi de faire ses gros titres sur ce point précis. Dans toutes les émissions de télévision et de radio, la COP30 a été qualifiée d’échec et a été perçue comme une déception, en s’appuyant sur l’absence de cette référence. Quel dommage de s’être focalisé là-dessus ! Le résultat est certes décevant, mais il y a quand même eu des avancées intéressantes, et celles-ci sont passées sous les radars médiatiques.

Lire aussi : COP30 : rester mobilisés malgré des « accords insuffisants, voire meurtriers »

À commencer par le sujet de la « transition juste » : fruit de la mobilisation intense d’ONG, de syndicats, d’organisations féministes ou encore de peuples vulnérables, le texte obtenu reconnaît pour la première fois une série de droits aux communautés autochtones, aux femmes et aux travailleurs. Il accorde la création d’un mécanisme qui aura des répercussions positives très concrètes.

Et où retrouve-t-on les références à cette avancée importante dans la presse ? Au pied des articles, en à peine deux phrases. Ça laisse aux citoyens une image un peu tronquée de ce qui s’est passé à Belém, et renforce l’idée que les COP ne servent à rien.



À quoi bon avoir intégré cette question, si elle a porté plus de préjudices qu’autre chose à la crédibilité de la COP ?

La question mérite d’être posée. Je pense qu’il y a eu une sorte de tentative de coup de force. Ce qui m’énerve le plus, c’est que l’Union européenne était aux avant-postes de cette tentative de mettre les énergies fossiles à l’ordre du jour de la COP30. Quelle hypocrisie ! Les Vingt-Sept se sont présentés comme une sorte de chevalier blanc de la transition et de l’ambition... et ça m’interroge. Je pense sérieusement qu’il s’agissait d’une stratégie pour complètement détourner le regard des gens.

Comment ? En cristallisant toute l’attention sur un dossier brûlant. Ils savaient pertinemment que cette question allait braquer à la fois les États pétroliers comme l’Arabie saoudite, mais aussi des dizaines d’autres pays dont l’économie et la société dépendent directement de ces hydrocarbures. Ils savaient que cela créerait un clivage colossal, et que tout le monde ne regarderait plus que ça.

« L’UE incarnait l’ambition et ceux qui bloquaient étaient d’affreux irresponsables »

Et que se passait-il pendant ce temps-là ? Eh bien l’Union européenne bloquait ou traînait des pieds sur les autres sujets de négociation. Elle freinait des quatre fers à tous les niveaux, à commencer par celui de la finance, où elle refuse de mettre la main à la poche pour aider les pays les plus vulnérables et les moins responsables de la crise. En jouant ce coup de poker, l’Europe s’est payé une virginité. Ils incarnaient l’ambition et ceux qui bloquaient étaient d’affreux irresponsables.

Seulement, il suffit de se pencher deux secondes sur les faits pour s’apercevoir qu’elle n’est en rien exemplaire. Au même titre que d’autres pays, comme l’Australie, ayant poussé à l’intégration de cette feuille de route sur l’abandon des énergies fossiles alors même que leur production d’hydrocarbures ne cesse d’augmenter depuis la signature de l’Accord de Paris. Cette manœuvre est grossière. J’ai vraiment halluciné en observant se jouer cette comédie où ces États se distribuaient les beaux rôles, tout en bloquant d’autres dossiers en parallèle. Résultat ? On termine avec une lecture dominante selon laquelle la COP a échoué.


Toujours est-il que voilà trente ans que des COP sont organisées et dix ans que l’Accord de Paris a été adopté pour limiter le réchauffement à 1,5 °C. Résultat : les onze années écoulées ont été les plus chaudes de l’histoire, et nous filons droit vers une hausse des températures de 2,8 °C d’ici 2100. Faut-il continuer à miser sur ces conférences ou considérer ce mécanisme inefficace ?

Il faut continuer à miser sur elles. Je ne crois pas que ce soit les COP le problème, mais plutôt le modèle de gouvernance institué par l’Accord de Paris. Celui-ci repose grandement sur la production de signaux censés inciter les États, mais aussi les entreprises et les investisseurs, à agir. C’est ce que j’appelle, avec d’autres collègues chercheurs, un modèle de gouvernance incantatoire : les COP doivent convaincre tout le monde qu’il y a urgence à agir et que la transition est inévitable et inarrêtable. D’où cette focalisation, à Belém, sur la mention de la sortie des énergies fossiles dans le texte.



Est-ce une mauvaise chose, selon vous ?

Disons que cette stratégie a des limites. La Convention-Cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), à l’origine des COP, défend le principe de justice climatique et de responsabilités différenciées entre les pays. Tant que les États riches refuseront de pleinement assumer leur implication historique dans la crise climatique et ne mettront pas d’argent sur la table pour aider les plus vulnérables à décarboner leurs économies, ce qu’on a vu à Belém se reproduira.

Beaucoup d’entre eux continuent d’imaginer que cette transition s’opérera à travers les investissements privés. C’est se mettre un doigt dans l’œil. Les pays les plus pauvres en ont marre d’attendre des financements qui n’arrivent pas. Ils ne veulent plus jouer à ce jeu-là. Et le choix de Donald Trump d’abandonner les COP pourrait compliquer l’équation. Je pense que jusqu’ici, les États-Unis arrivaient à tordre le cou aux pays réfractaires pour les obliger à suivre cette partition. Désormais, plus personne ne semble en mesure de les contraindre ainsi.

Le déséquilibre jusqu’alors très favorable aux pays riches et à leur vision pour résoudre la crise climatique est peut-être en train de s’effacer. Une forme de rééquilibrage pourrait s’opérer, et s’accompagner d’une forte remise en question du modèle de gouvernance mis en place par l’Accord de Paris. On a pu commencer à l’observer lors de la COP30, où l’Union européenne n’a pas été capable d’exercer la même influence qu’auparavant. Le rapport de force avec des pays comme l’Arabie saoudite n’est plus le même. Les Vingt-Sept ne peuvent plus se cacher derrière les États-Unis. Ils sont mis à nu, et résultat : ils s’en sont pris plein la tête pendant quinze jours et leur stratégie d’inclure les fossiles dans la déclaration finale a foiré.

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