123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

EntretienCOP30

COP30 : rester mobilisés malgré des « accords insuffisants, voire meurtriers »

La Marche mondiale des peuples autochtones lors de la COP30 à Belém, dans l'État du Pará, au Brésil, le 17 novembre 2025.

Les collectifs peuvent-ils influencer les COP ? Souvent décevantes, les conférences sur le climat restent de « puissants moments » pour les luttes, explique à Reporterre l’anthropologue Laurence Marty.

Faut-il déserter les conférences sur le climat (COP), au vu de leur issue souvent décevante ? Bien au contraire, soutient l’anthropologue Laurence Marty. Elles sont l’occasion d’y « faire entendre d’autres voix, celles qui ne sont jamais écoutées », selon la militante féministe et écologiste. À l’heure où se déroule la COP30 au Brésil, des milliers d’autochtones, de paysans sans terre et autres militants du monde entier manifestent ainsi dans les rues, formant un mouvement inédit.

L’anthropologue Laurence Marty a écrit Apprendre et lutter au bord du monde (La Découverte, 2025), qui a reçu le prix du livre d’écologie politique. Dans une série de récits sensibles écrits à la première personne, elle y raconte les mobilisations autour de la COP21 et de la justice climatique et les interrogations qui tiraillent les militantes et militants. Avec deux grandes questions intemporelles qui viennent faire écho à ce qui se joue aujourd’hui : quel est le « bon moyen » pour lutter contre le dérèglement climatique ? Et quel est le « bon sujet politique » du mouvement pour la justice climatique ?


Reporterre — Quels rôles peuvent jouer les mouvements sociaux et la société civile dans ces événements institutionnels que sont les COP ? A-t-on seulement une marge de manœuvre pour les influencer ?

Laurence Marty — La question traverse le mouvement climat depuis ses débuts. Il se la posait déjà en 2009 lors de la COP15 de Copenhague, qui avait vu se rejoindre les mouvements altermondialistes, écologistes et pour la justice environnementale. Ce fut l’une des premières grandes mobilisations du mouvement transnational pour la justice climatique, organisée dans l’espoir d’influencer les négociations onusiennes. Cette COP était déjà présentée comme le « sommet de la dernière chance ». Mais Copenhague n’a pas débouché sur l’accord global et contraignant qui était attendu.

Quand je rencontre cinq ans plus tard, en 2014, des militantes et militants de ce mouvement, beaucoup me parlent de la « gueule de bois post-Copenhague » qu’iels ont traversée, alors même qu’iels réfléchissent à comment se mobiliser autour de la COP21 de Paris, qui aura lieu un an plus tard, en décembre 2015. Comment utiliser la fenêtre médiatique et politique que représente ce sommet, sans nourrir trop d’espoir quant à un accord à la hauteur des enjeux ?

Les COP ne sont pas seulement un problème, elles sont aussi un levier : un espace de négociation multilatérale où tous les États ont le même poids, en théorie ; et un espace de mobilisation qui permet à des militantes et militants du monde de se retrouver, de se rencontrer et de s’organiser — l’argent qui afflue et les visas délivrés pour l’occasion aident !

« On sait que les accords signés seront insuffisants, voire meurtriers »

Le mouvement climat a toujours dû affronter ce dilemme. Avec en toile de fond, plus de questions que de certitudes : comment utiliser les COP pour renforcer le mouvement ? Pour impulser notre agenda, notre cadrage de la question climatique, et les solutions que nous portons ? On sait que les accords signés seront insuffisants, voire meurtriers. On ne peut pas pour autant cesser de se mobiliser.


Qu’attendez-vous de la COP à Belém ?

Les trois dernières COP se sont déroulées dans des États autoritaires, en Égypte, aux Émirats arabes unis et en Azerbaïdjan, qui sont aussi des pétro-États, où il n’y avait pas de possibilité de mobilisation. Là, c’est différent. La COP de Belém est l’occasion de s’organiser et de faire entendre d’autres voix, celles qui ne sont jamais écoutées. C’est l’idée du Sommet des peuples qui a lieu en parallèle de la COP.

Le fait que la COP se déroule en Amazonie est aussi très symbolique. Les peuples autochtones exigent d’être écoutés au même titre que les États. Ces derniers négocient chez eux, sur le territoire des peuples-forêts, leur possibilité de vie ou de mort, sans même leur donner de voix. C’est d’une violence inouïe. Ce territoire est l’un de ceux qui souffrent le plus de l’extractivisme et de la colonisation toujours en cours.

Lire aussi : « Quel désastre ! » : les peuples autochtones vent debout contre la COP30 des lobbies

Après, il n’y a rien à attendre en termes d’accord à l’issue de cette COP. Néanmoins, je pense que cela peut être un moment puissant d’inspiration et de renforcement pour les mouvements sociaux. Une manière de se nourrir, de se maintenir, de se transformer. C’est un temps d’apprentissage politique et de transmission. C’est une des choses qui m’a le plus marquée des mobilisations autour de la COP21 il y a dix ans et qui est au cœur d’un des récits de mon livre.


Déserter les COP n’est donc pas forcément une bonne idée ?

L’enjeu est de construire un mouvement et d’imposer une autre lecture de la question climatique, qui ne soit pas une vision culpabilisante, individualiste, dépolitisée, en pointant les responsables et les criminels climatiques, tout en dénonçant les fausses solutions technologiques.

Le dérèglement climatique, ce n’est pas un problème de capture de gaz à effet de serre, c’est tout un système capitaliste, néolibéral, colonial, raciste et patriarcal qui en est à l’origine. Comme le raconte le militant polynésien Jason Temaui Man, le réchauffement climatique, c’est l’énième bombe suite aux 193 bombes atomiques qu’a fait exploser l’État français dans le Pacifique. C’est la continuité d’une même violence, d’une même dépossession.

« Faut-il laisser la place aux seuls lobbyistes, aux multinationales ? »

Je comprends que l’on veuille déserter les COP, mais il faut aussi s’interroger d’où l’on parle. C’est plus facile de renoncer à cet événement pour des militantes et militants européens que pour des personnes dont l’île va peut-être disparaître d’ici quelques années si l’objectif de 1,5 °C n’est pas maintenu. Faut-il laisser la place aux seuls lobbyistes, aux multinationales ou à la partie la moins critique du mouvement climat ? C’est un débat, avec ses ambivalences et ses difficultés. Je ne crois pas qu’il faille le trancher de manière définitive. Il faut garder ces questions en tête et avancer à tâtons, avec humilité.


Vous avez étudié, en tant qu’anthropologue, les mobilisations autour de la COP21. Qu’en retenez-vous ?

La COP21 a marqué une étape clé pour le mouvement climat en France hexagonale. Ce fut un moment de transformation et d’amplification du mouvement où le thème de la justice climatique a pu être impulsé, au contact du mouvement transnational.

Un an avant, en septembre 2014, la marche de New York avait été très inspirante. Elle avait réuni 300 000 personnes, organisées par blocs. Tout devant, défilaient les premières et premiers impactés avec le slogan « Frontlines of crisis, forefront of change » (« En première ligne de la crise, à l’avant-garde du changement »). À savoir les habitantes et habitants des quartiers populaires, les personnes racisées, les populations indigènes, les jeunes, les femmes, etc. La marche racontait l’histoire de la justice climatique et désignait frontalement les responsables, tout en donnant du pouvoir aux personnes en tête de cortège.

Ce n’était pas juste une question de visibilité. Il y avait un geste d’empuissantement politique. Ça s’appuyait sur des décennies de travail mené par différents collectifs mobilisés sur la justice environnementale aux États-Unis. Le message envoyé et les alliances tissées lors de la marche ont interpellé les militantes et militants français.

« Il faut penser nos luttes dans un temps décolonisé »

Pendant la COP21, il y a eu cette volonté de s’en inspirer et d’interroger la crise climatique à l’aune des enjeux décoloniaux et antiracistes, féministes et de justice sociale. La Coalition Climat 21 a poussé ce cadrage-là. Dix ans plus tard, cette vision a irrigué et s’est épaissie dans le mouvement français, portée par de nombreux collectifs, de Radiaction aux Soulèvements de la Terre, et elle a pris corps dans des collectifs d’écologie décoloniale qui ont émergé depuis ou qui ont gagné en visibilité, comme Banlieues Climat, Génération lumière, Vietnam Dioxyne ou l’Observatoire Terre-Monde.

Lire aussi : « Le mouvement écologiste doit être réellement antiraciste »

En 2015, le mouvement climat cherchait à identifier les premiers et premières impactées sur le territoire français. Aujourd’hui, on ne peut plus ignorer celles et ceux qui se mobilisent depuis cette position. Une scène politique a émergé, et le mouvement majoritaire a été obligé de se déplacer et de se remettre en question. Ce qui s’est joué cet été au festival Les Résistantes sur la question de l’antiracisme [les mouvements antiracistes et décoloniaux ont appelé à « déblanchiser » les collectifs écologistes] en est un bon exemple.


Ce qui est frappant dans votre livre, c’est de voir que toutes les questions qui traversent actuellement le mouvement écologiste — l’antiracisme justement, le rapport à la violence, la répression, etc. — étaient déjà là, en puissance, en 2015...

Oui, tout était déjà en germe quelque part. Au fond, ce sont des questions intemporelles que le mouvement se posait — et se pose encore — et dont j’essaye de raconter les réponses apportées à un moment donné : quel est le « bon » moyen de lutter contre le dérèglement climatique (et continuer à lutter dans un monde qu’on ne croit plus pouvoir sauver) ? Et quel est le « bon » sujet politique de ce mouvement (avec en creux la critique de la blanchité du mouvement climat) ?

L’un des points les plus importants pour moi est de sortir de l’idée qu’il y aurait des réponses univoques et absolues à ces questions, et de donner plutôt à voir comment les militantes et militants, en situation, tentent d’apporter des réponses, toujours pratiques, sensibles, bricolées. Et comment on peut apprendre de ces tentatives, même si nous ne sommes plus tout à fait dans le même monde.

En 2015, ni Greta Thunberg ni Donald Trump n’étaient encore des figures politiques. Il n’y avait pas eu les marches massives pour le climat, ni les grèves scolaires, ni le Covid. En 2015, on pouvait dire : « Il reste tant d’années pour agir avant que les mégafeux et les inondations se multiplient, et que le fascisme gagne en puissance. » L’hiver 2015, c’est aussi la mise en place de l’état d’urgence suite aux attentats du 13 novembre en France, et l’entrée dans un cycle de répression des mouvements sociaux qui n’a cessé de se renforcer depuis. C’est depuis ce monde que nous luttons aujourd’hui.


Comment ne pas être sidéré par l’époque ?

Je n’ai pas la solution, l’époque est désespérante… Mais le geste de mon livre justement est de raconter des récits de résistance, de montrer humblement comment certaines et certains ont tenté de faire des choses et ont appris chemin faisant, essayé, raté, réessayé encore.

Nous avons tendance à peu ou pas connaître l’histoire des mouvements qui nous précèdent, et à les résumer à 2 ou 3 courants idéologiques qui s’opposaient — en nous demandant sans cesse et aussi au présent de choisir notre « camp ». Dans la pratique politique, c’est évidemment beaucoup plus complexe et emmêlé. Nous avons besoin d’honorer nos mémoires et nos héritages. Nos aînés nous ont transmis des histoires incroyables de lutte. Et nous ne savons pas de quoi nous pouvons nous rendre capables.

Je pense aussi qu’il faut se donner du temps, ne pas répondre à l’urgence par l’urgence, s’autoriser à définir nos objectifs et la vision que nous souhaitons pour notre mouvement sur dix ans. C’était une des choses que nous ont transmises les membres de la délégation nord-américaine It Takes Roots en 2015 : il faut du temps pour construire un mouvement.

Et penser nos luttes dans un temps décolonisé qui va au-delà de l’échelle de nos vies, empreint du temps de nos ancêtres comme des vies humaines et plus qu’humaines à venir. Cela permet de se donner de la force et d’entretenir l’espoir malgré les violences. Ce à quoi nous participons, ce pour quoi nous nous battons, nous dépasse, infiniment.

On fait du mieux que l’on peut. Lutter contre la sidération implique, je crois, de remettre la question du soin et de la joie au cœur des luttes, de remettre de la créativité dans nos combats, et du jeu aussi. C’est ce qui m’a profondément marquée en 2015 dans les Climate Games, qui n’étaient rien d’autre qu’un grand jeu de désobéissance civile grandeur nature, ou dans l’organisation d’un Pink Bloc à Ende Gelände. Ce sont ces apprentissages sensibles et ces moments de joie que j’essaie de raconter dans le livre, et qui nous donnent la force de continuer à lutter.

Apprendre et lutter au bord du monde — Récits de mouvements pour la justice climatique, de Laurence Marty, aux éditions La Découverte, mai 2025, 400 p., 22 euros.

legende