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Tribune — Culture et idées

L’année où nous avons suffoqué

Incendies gigantesques, émeutes meurtrières sur fond de débâcle du Covid-19, en 2020, Portland, la plus grande ville de l’Oregon, dans le nord-ouest des États-Unis, a vécu un condensé symbolique d’une année terrible. Récit.

Jon Raymond vit à Portland. Il est l’auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles, dont Wendy et Lucy et La Vie idéale, parus en France aux éditions Albin Michel (traduction Nathalie Bru). Il a par ailleurs coécrit les scénarios de cinq films de la réalisatrice Kelly Reichardt. Une rétrospective Kelly Reichardt est organisée au Centre Pompidou, à Paris, du 23 janvier au 7 février 2021.

Traduction de ce texte par Zacharie Boissau et Nathalie Bru.

Jon Raymond.

Celles et ceux vivant ailleurs que sur la côte ouest-américaine auront sans doute du mal à saisir pleinement l’ampleur de ce qui s’est passé ici, cette année. Pas sûr que nous autres, habitants, soyons déjà en mesure de mieux nous en rendre compte, d’ailleurs. Entre le 16 août et le 15 septembre 2020, plus d’un million d’hectares de forêts ont brûlé dans l’État de l’Oregon, soit environ 200 millions d’arbres. En Californie, d’autres continuent de partir en fumée à l’heure où j’écris ces lignes. Rien que dans l’Oregon, la poussière de cendre née des pyrocumulonimbus, ces nuages orageux en rotation, générés par une intense source de chaleur, est équivalente à celle qu’aurait pu produire une bombe de plusieurs mégatonnes larguée sur nos forêts humides. Autrement dit, en septembre 2020, la chaîne montagneuse des Cascades a tout simplement été atomisée.

C’est une idée insupportable, presque assez pour nous faire oublier que les événements qui ont précédé de quelques semaines ce mois épouvantable n’étaient pas non plus fantastiques. Ici, à Portland, nous avons passé l’été plongés dans une incessante guérilla urbaine, des dizaines de nuits d’échauffourées entre policiers et manifestants, ponctuées par les fréquentes apparitions de milices fascisantes débarquées de l’arrière-pays les armes à la main. Si ce sont bien les revendications progressistes du mouvement Black Lives Matter qui ont occupé le cœur de ce chaos, les affrontements à répétition ont rappelé à maints égards les vieilles querelles entre fascistes et communistes du début du XXe siècle. En cette année 2020, Little Beirut [1] est devenu un Little Weimar, et nous y avons vécu notre propre petite guerre d’Espagne. Les divisions idéologiques y étaient à peu près identiques, anarchistes et syndicalistes, nationalistes xénophobes, ivrognes et romantiques y tenaient chacun leur rôle, et dès le début des hostilités flottaient déjà dans l’air les pulsions de meurtre que ce genre de confrontation ne manque jamais de raviver. Tout le monde n’avait cessé de le prédire : « C’est sûr, quelqu’un va se faire tuer. »

Les forces de police avancent dans les gaz lacrymogènes et face à des feux d’artifice pour disperser les manifestations contre le racisme et la brutalité policière, à Portland, le 5 septembre 2020.

Le 29 août, le désir de mort est devenu réalité. Un partisan de Trump dénommé Aaron « Jay » Danielson a été abattu en pleine rue. Quatre jours plus tard, le 3 septembre, à Lacey, petite bourgade de l’État de Washington, Michael Reinoehl, son meurtrier, a été assassiné par un escadron de la mort. Dans le flot nauséabond de mauvaises nouvelles qui se déverse quotidiennement sur tous nos écrans, beaucoup ne s’en sont peut-être pas rendu compte, mais il convient de prendre toute la mesure de ce qui s’est produit : le meurtre de Michael Reinoehl par des agents de l’US Marshall est le résultat d’une véritable expédition punitive — William Barr, procureur général des États-Unis, étrennant ses bottes de petit Pinochet. Un jour, peut-être, l’histoire établira clairement les faits mais, bien sûr, tout dépendra de qui écrira le livre.

L’été n’avait donc pas démarré sous les meilleurs auspices, mais ces neuf jours de septembre où nous avons tous mijoté dans une marmite de vapeurs toxiques nous ont enfoncés dans des abîmes d’une profondeur inédite (à ce jour en tout cas). Confinés dans nos maisons face à ces murs de flammes qui nous encerclaient, nous avons assisté, impuissants, à l’effondrement de mère Nature telle que nos parents et nos grands-parents l’avaient appréhendée, en proie — forcément — à une profonde angoisse existentielle. Je sais que, face à ces arbres qui partaient en fumée, je ne suis pas le seul à m’être demandé : et maintenant, quoi ? Qui peut encore garder espoir, putain ?

Un tapis d’humanité pour étouffer un système intolérable

De l’espoir il y en avait eu pourtant, dans le courant du mois de juin, si tant est qu’on se souvienne encore d’une époque si lointaine. Après le meurtre de George Floyd, la révolte Black Lives Matter avait rapidement gagné tout Portland comme les autres métropoles du pays, fissurant le barrage érigé dans nos vies par le Covid et déversant dans les rues un flot de citoyens en colère, réclamant la justice. De toutes les manifestations auxquelles j’ai participé dans ma vie, les rassemblements pour George Floyd, Breonna Taylor et les autres victimes du racisme de la police, sont sans équivalent. C’est ainsi que j’imaginais la Révolution de velours ou les premiers jours du Printemps arabe : un tapis d’humanité collective tendu pour étouffer un système devenu intolérable.

Les manifestations plus ou moins violentes se sont succédé, chacune bien couverte par les différents médias locaux et nationaux tout au long de l’été. Les Fédéraux ont débarqué, on les a dégagés. Les cortèges se sont scindés en fonction des affinités. Pour certains rassemblements, nous pouvions sans crainte venir avec nos enfants, pour d’autres, mieux valait les garder à la maison. Et pendant toutes ces semaines, il n’y avait qu’un seul sujet de conversation, partout, sous différentes formes, dans les parcs, dans nos maisons, à la radio, sur les réseaux sociaux, partout des variantes de ce même dilemme : quelle est la réponse adéquate à la période que nous traversons ?

Un manifestant court les pieds en feu après l’explosion d’un cocktail molotov, le 5 septembre 2020 à Portland.

Et puis, les premiers incendies sont arrivés. Jusqu’ici nous étions parvenus à passer un été relativement normal malgré tout. Nous allions régulièrement à la rivière, nos enfants pouvaient traîner dans le quartier sans être trop dérangés par les histoires des adultes. Nous avons pique-niqué, bu des coups sur la terrasse, les enfants ont même campé quelques nuits dans le jardin. Faute d’activité d’intérieur à cause du Covid, tout se passait dehors. La météo était clémente et le travail plutôt rare.

Je ne me souviens plus très bien de l’instant où notre monde a vraiment basculé. Le premier jour des incendies, nous étions partis à la rivière Hood et, à mi-chemin, un drôle de brouillard est tombé. Nous nous sommes baignés dans une brume de poussière grisâtre. Ce n’est peut-être qu’un jour plus tard, de retour à la maison, que nous avons vraiment compris ce qu’il était en train de se passer : un feu immense dévorait les montagnes environnantes. Disparu, le petit chalet que nous avions loué quelques semaines auparavant sur la rivière Santiam. Anéantie Opal Creek, l’une des dernières zones de la région où l’on trouvait encore des arbres centenaires, préservés. Désintégrées, les sources chaudes de Bagby et les falaises qui les surplombent. Ce couloir qui longe l’autoroute Interstate 5 est mon pays, c’est là d’où je viens. Cette route, je l’ai empruntée à tous les âges de ma vie et ces derniers temps plus encore, pour sillonner ces paysages carbonisés, jusqu’aux crêtes des monts Siskiyou où les souches fument encore sur un sol carbonisé. À présent, sur cette route, je n’allais plus traverser autre chose que des ruines.

« Tout ce que j’avais passé les dernières années à croire impossible s’est réalisé »

Pendant quelques jours, nous avons craint que le feu ne rase entièrement notre ville. Dans les quartiers voisins, la peur de l’évacuation s’emparait des habitants. Connaissant la topographie des environs, je jugeais impensable que le pire puisse advenir, mais comment en être sûr ? Tout ce que j’avais passé les dernières années à croire impossible s’est réalisé cette année, et de la pire des manières. Qui aurait imaginé par exemple que, quelques heures à peine après les appels à l’évacuation, des dizaines de milices d’extrême droite surarmées viendraient dresser, sans la moindre autorisation, des postes de contrôle sur les voies publiques ? Pour ajouter à l’angoisse générale, c’est pourtant ce qu’ils ont fait. Les nouvelles qui nous arrivaient de ce que certains parmi nous subissaient étaient terribles. Des gens fuyaient leurs maisons en ruines, titubants et couverts de cendres. Un homme n’a même pas reconnu sa propre femme lorsqu’on l’a extraite des broussailles en flammes. Cet article-là, je n’ai pas réussi à le lire en entier.

Avec toutes ces familles qui fuyaient, toutes les sorties de la ville étaient bloquées par des embouteillages monstres. Les parkings de centres commerciaux se sont mués en camps de réfugiés. Les jeunes militants antifas ont proposé leur aide aux associations humanitaires, les Proud Boys d’extrême droite, à ma connaissance, n’en ont pas vraiment fait autant. Mais si la souffrance des gens me touchait et les élans de générosité populaire me rendaient fier de ma communauté, je dois bien admettre qu’au fond je plaignais surtout les arbres. Il n’y avait rien de plus démoralisant que la destruction de toute cette nature. Des études ont montré que pendant le seul mois de septembre, davantage d’arbres ont brûlé sur la côte Ouest que durant tout le XXe siècle. Cela dépasse l’entendement.

La chaîne montagneuse des Cascades nimbée de la fumée des incendies, le 21 septembre en Oregon.

Les forêts de l’Ouest américain sont des monuments bâtis et entretenus par l’homme au même titre que les cathédrales Sainte-Sophie ou Notre-Dame — des œuvres architecturales dépendant de l’activité humaine, et qu’à ce titre nous sommes chargés de protéger, pour les transmettre à nos enfants, à nos petits-enfants et aux enfants de nos petits-enfants, si nous en avons la volonté. Les arbres d’ici, comme ceux de tant d’autres endroits dans le monde, transcendent les générations d’humains, ils nous lient collectivement à notre passé et à notre avenir. Lorsque la fragilité de nos lignes électriques a embrasé la chaîne des Cascades, un pacte fondamental entre l’homme et la vie terrestre s’est trouvé rompu.

Au cours de ces longues journées où nous restions prostrés dans ce brouillard de gaz toxique, à scruter les fantômes de 200 millions d’arbres frapper à nos carreaux (pour ceux qui avaient la chance d’en avoir), c’est à peine si nous comprenions ce qu’il était en train de se produire. Les oiseaux avaient disparu. Les abeilles avaient disparu. Quand nous sortions marcher, à l’affût de la moindre bouffée d’air pur, nous ne trouvions que ce brouillard statique, brûlant, sans ombre. Alors nous retournions à l’intérieur pour consulter les indices de qualité de l’air et ce que pouvaient nous dire les cartes sur Internet. Personnellement, je n’avais pas la force de suivre la propagation du feu partout dans les montagnes, je m’en tenais aux fronts de feu qui menaçaient directement la ville. Je regardais le feu se rapprocher dangereusement du parc de Silver Falls, là où passait le circuit des sept cascades. À peine quelques jours plus tôt, nous nous baladions sur ce chemin. À présent, les flammes tambourinaient aux portes de la réserve naturelle. Le feu gagnait comme une hémorragie. Je voyais se réaliser sous mes yeux bon nombre de fantasmes d’apocalypse que j’avais toujours jugés idiots.

« L’apocalypse n’est pas pour bientôt, elle est déjà passée »

Je ne suis pas du genre à élaborer des théories sur la fin du monde. J’ai construit ma vie sur le pari que l’apocalypse ne se produirait jamais. Je me suis toujours bien gardé d’apprendre à bricoler en prévision d’une catastrophe. Je n’ai jamais compris cette soudaine fascination pour le survivalisme, nouvelle lubie des jeunes en mal de courant alternatif dans les années 90. Dans les décennies qui ont suivi, la littérature sur le sujet a gagné du galon. Et ça continue, encore aujourd’hui, dans les livres comme dans les films, auteurs et réalisateurs rivalisent d’imagination pour de nouveaux scénarios de destruction de l’humanité. Ces cinquante dernières années, l’anéantissement de la planète a probablement été le lieu commun le plus fréquemment revisité dans les fictions populaires américaines. Ces fantasmes m’ont toujours donné l’impression qu’ils recyclaient la vieille fin des temps chrétienne : des sortes de diatribes religieuses qui ne diraient pas leur nom. Ou même pire, le symptôme d’une paralysie émotionnelle. Car que sont, dans la plupart des cas, la littérature ou le cinéma apocalyptique sinon des représentations stylisées du profond égoïsme si caractéristique de notre pays ? Une façon comme une autre de faire glisser encore et toujours sur d’autres épaules que les nôtres, le poids de la responsabilité. Allez parler de la fin du monde à mon grand-père, allez en discuter avec un rescapé du Rwanda. L’apocalypse n’est pas pour bientôt, elle est déjà passée. Confronté à toutes ces visions de l’eschaton, je me disais, comme Sun Ra : « Nous vivons déjà dans l’après-fin du monde, qui êtes-vous donc pour l’ignorer encore ? »

L’autoroute Oregon Route 22, au niveau de Salem, au sud de Portland, le 10 septembre 2020.

Mais, alors que tout brûlait à Portland, dans cette atmosphère irrespirable, ce jaune couleur d’urine, je sortais marcher sur la terrasse devant ma maison. Le soleil avait disparu, nous traversions un hiver nucléaire. La fumée s’infiltrait dans tous les pores de ma peau, elle provoquait chez moi des angoisses insoupçonnées, presque bestiales. La terre n’avait plus d’odeur. Je retournais à l’intérieur. La ventilation tournait à plein régime pour renouveler l’air, mais le filtre était foutu. Les vapeurs toxiques s’insinuaient jusque dans ma maison, où mes enfants suivaient leurs cours sur leurs ordinateurs. Assis face à ce brouillard, les mêmes questions tournaient en boucle dans ma tête : quand va-t-il pleuvoir ? Ils ont dit qu’il allait bientôt pleuvoir. Et mes gosses, où est-ce qu’ils vont vivre, putain ?

Le 18 septembre, le vent a fini par emporter l’épaisse fumée. Et avec lui son souvenir s’est rétracté en une petite boule dure, un cocon jaune post-traumatique. Que s’est-il passé ? Je n’arrive même plus à me le rappeler précisément. La vie a repris son cours, l’avenir s’est — brièvement — ouvert sur de nouveaux horizons. Brièvement, car quelques jours plus tard, des fascistes se regroupaient à nouveau en ville. J’ai aussi aperçu les membres d’une cellule antifa, en tenues de miliciens, qui patrouillait dans les rues avec fusils et mitraillettes. Peu après, l’élection présidentielle est venue, puis l’élection présidentielle est passée, suivie d’une tentative de coup d’État que beaucoup prédisaient et qui, dans toute sa splendide idiotie, a fait chavirer notre expérience de l’autorégulation en politique vieille de plusieurs siècles. Voilà où nous en sommes. Et pendant ce temps-là, un peu plus au sud, les arbres continuent de brûler.

Spectateurs du dernier chapitre du récit de l’extinction de notre planète

Ici, ça ne brûle presque plus, mais dans les têtes, les séquelles sont bien là. Pendant toute une semaine, nous avons eu l’impression d’assister au dernier chapitre du récit de l’extinction de notre planète. Aux scènes finales, celles où tout brûle et disparaît, celles de notre dernier souffle à tous. La suffocation, pour nous, fut le thème de l’année. Un virus invisible envahit la nation par la gorge, les bronches et les poumons ; le débat autour du port du masque devient un champ de bataille symbolique où se déversent des flots insensés d’injures et de crachats ; George Floyd suffoque sous le poids de Derek Chauvin ; des volutes lacrymogènes ondulent dans les rues puis s’incrustent dans le bitume, répandant jusque dans la lumière du jour l’âcreté de leurs odeurs ; des mégafeux se déclenchent un peu partout et rejettent de gigantesques quantités de fumées au large du Pacifique ; le président contracte le Covid et se voit contraint de respirer par la bouche. L’auteur de ce roman-là n’y va pas de main morte. Même écrire cet article me donne l’impression de contribuer à la nocivité de l’intrigue, d’ajouter un filament ténu de gaz asphyxiant supplémentaire dans l’incontrôlable panache de fumée.

Mais puisque nous sommes maintenant là, au fond de ce trou, j’ai l’impression que je vous dois un soupçon d’optimisme. Un encouragement à vous engager, à militer, à agir, mais vous connaissez déjà le topo : votez, plantez des arbres, prenez soin les uns des autres. Je pourrais aussi la jouer cosmique, mais le spirituel a si vite fait de virer au fatalisme, au renoncement, ou à la gaieté décérébrée. L’univers est éternel, comme chacun le sait, mais cette information ne nous sera d’aucune utilité pour ce qui nous occupe.

Alors à la place, je dirais juste ce que nous nous sommes tous dit, ici, pendant cette période : courage. La mine vient de s’effondrer, mais il y a de l’air là-haut. Il y a de la lumière. Si on continue de creuser, on s’en sortira peut-être, ensemble. On va continuer à travailler. On ne bâclera pas. On ne baissera pas les bras. Il faut ménager nos forces, car là-haut, à la surface, il reste encore du boulot.

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