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L’histoire d’un herbier fabuleux

14 mars 2016 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



Pendant plus de deux siècles, la famille Vilmorin a fait commerce de graines. Sa connaissance des plantes s’est concrétisée dans un magnifique herbier. Christine Laurent raconte dans un livre séduisant et instructif l’histoire de ce recueil de la botanique, indissociable de celle de la famille, et le rend à nouveau accessible au public.

Il y a quelque chose de rassurant et d’apaisant à tourner les pages d’un herbier ou celles d’un livre qui en reproduit les planches. L’ouvrage consacré à l’herbier Vilmorin, un ensemble constitué au fil des générations par la famille éponyme, n’échappe pas à la règle. Il incitera ceux qui ont l’âme voyageuse à rêver comme on le ferait devant une carte de géographie ancienne. Car parcourir les pages d’un herbier comme celui-ci, c’est s’embarquer pour un voyage pacifique qui peut vous mener du Japon au pourtour méditerranéen, du Turkménistan à la région parisienne, et vous faire franchir des siècles.

Rien n’est plus beau, plus délicat, plus fragile aussi qu’une planche d’herbier : offerts à nos regards, les spécimens de plantes, de fleurs, de feuilles séchés y reposent couchés, comme alanguis, et figés par les minuscules bouts de papier qui les enserrent. Les étiquettes qui les accompagnent, souvent manuscrites, ajoutent au mystère. Outre le nom du botaniste collectionneur, elles portent, délicatement calligraphiées, des noms latins ainsi que le lieu et la date de la collecte. On peut ne pas connaître Holcus lanatus, ne rien savoir d’Alopecurus geniculatus, n’avoir jamais vu de Spiranthes aestivalis et néanmoins s’extasier devant ces plantes momifiées venues de si loin dans le temps et l’espace.

L’une des toutes premières femmes botanistes au monde

L’herbier Vilmorin est inséparable de la famille Vilmorin. Parler de l’un, c’est raconter l’autre. Pendant plus de deux siècles et six générations, une famille parisienne a cherché à élargir et à améliorer le catalogue des graines proposées par elle à la vente, et l’herbier a vu le jour. Il fallait satisfaire tous les goûts d’un public d’amateurs éclairés et de professionnels exigeants, leur proposer des variétés de céréales adaptées aux terroirs, des fleurs à même de rafler les premiers prix des concours d’horticulture, des fruits dignes de figurer sur les plus grandes tables… L’entreprise supposait d’inventorier les plantes existantes, d’en échanger avec d’autres maisons installées à l’étranger, de partir en récolter, aussi, au fil de pérégrinations plus ou moins lointaines.

Le plus étonnant est que, chez les Vilmorin, cette chaîne de botanistes a perduré du milieu du XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle sans se briser. Elle a traversé l’histoire, survécu à la chute de la monarchie et aux tourments révolutionnaires, résisté aux déménagements de l’entreprise et aux querelles familiales supposées.

Quelques belles figures en émergent. Il y a là Philippe-Victoire de Vilmorin, l’ancêtre, contemporain de Louis XVI et ami de Parmentier, dont le jardin d’essai était installé non loin de l’actuelle place de la Nation, à Paris ; à la fin du XIXe siècle, Élisa de Vilmorin, l’une des toutes premières femmes botanistes au monde ; Maurice de Vilmorin, passionné d’arbres et créateur d’une collection d’arbustes à l’arboretum des Barres, toujours en place (et dont on ne saurait trop conseiller la visite, à moins de deux heures de Paris) ; Philippe de Vilmorin, qui créé un musée Vilmorin à Verrières, en banlieue parisienne, où la famille a acquis un parc appelé à devenir un des hauts lieux de la recherche agronomique et horticole internationale.

L’appui du flamboyant André Malraux

La suite est moins rutilante. Avec les trente Glorieuses, le domaine de Verrières, soit plus d’une centaine d’hectares, a été la proie des promoteurs immobiliers, qui l’ont amputé ; entreprise familiale, Vilmorin a perdu son indépendance et est passée sous la coupe du semencier Limagrain – l’un des poids lourds mondiaux du secteur ; enfin, les collections de l’herbier ont failli disparaitre. Seule la mobilisation d’associations et l’appui du flamboyant ministre de la Culture du général de Gaulle, André Malraux – compagnon à la fin de ses jours de Louise de Vilmorin – ont permis de limiter les dégâts : une partie du domaine de Verrières a été sauvé tout comme l’herbier qui, après avoir été « légué » et oublié à la faculté d’Orsay à la fin des années 1960, a retrouvé quarante ans plus tard le chemin de Verrières. Il est aujourd’hui sauvé. Sa numérisation est en cours qui, une fois achevée, permettra, espérons-le, à tout un chacun d’en mesurer la richesse et la beauté.

L’ouvrage – magnifique – de Christine Laurent (qui assure dans Reporterre la chronique du Jardin sans pétrole) pour le texte, et de Johannes Von Saurma, pour les photographies, permet de prendre la mesure de cette richesse.



- L’herbier Vilmorin. Deux siècles de passion pour les plantes comestibles et d’ornement par Christine Laurent, Belin, 192 p., 29,9 €.




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Lire aussi : Pierre Lieutaghi, l’homme qui aime les plantes

Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photos :
. chapô : fleurs séchées. Pixabay (Domaine public/CC0)

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