La chasse peut-elle rimer avec biodiversité ? Conversation en forêt entre un naturaliste et un chasseur

27 février 2015 / Marie Astier (Reporterre)



Y’a-t-il une chasse protectrice de la biodiversité ? Reporterre se penche sur cette question sensible en compagnie d’un naturaliste et d’un chasseur dans un lieu unique en France : le domaine de Belval, où la protection de la nature s’allie à une pratique raisonnée de la chasse.

- Belval-Bois-des-Dames, Ardennes, reportage

De village en hameau, la route est de plus en plus étroite. Encore quelques kilomètres entre les pâturages, puis nous voici cernés par la forêt. C’est là qu’apparaît la maison d’accueil du domaine de Belval. Un épagneul breton vous souhaite la bienvenue, annonçant l’arrivée de son maître : David Pierrard est gestionnaire des lieux depuis quatre ans, et y travaille depuis dix-sept ans.

Gilet molletonné, pantalon vert foncé, coiffure soignée. Sa tenue, d’une certaine élégance, lui donne des airs de chasseur d’ancien régime. Mais aujourd’hui, il ne sort pas le fusil. A la place, en bandoulière, des jumelles.

C’est qu’un ornithologue vient nous accompagner dans la promenade. Nicolas Harter fait partie de l’association naturaliste Renard. Gros pull, chaussures de marche, barbe et cheveux en bataille, c’est un habitué des mares et autres zones humides de Belval, où il compte les oiseaux.


- Nicolas Harter et David Pierrard -

Chasse « raisonnée » et protection de la nature

Le domaine compte 600 hectares dont environ cinquante d’étangs et de marais, cinquante de prairies permanentes, et le reste de forêt. « C’est l’un des sites les plus riches en biodiversité du département des Ardennes, nous apprend le naturaliste. Pourtant la protection de la nature n’y dépend que de la bonne volonté du propriétaire. » L’endroit appartient à la Fondation François Sommer, qui allie promotion d’une chasse « raisonnée », pédagogie et conservation de la biodiversité. Dans les années 70, cet industriel ardennais passionné de nature a réintroduit les grands cervidés dans la région.

Ruchers d’abeilles noires (une souche locale, dont Reporterre vous a déjà parlé), suivi scientifique des oiseaux et des grands cervidés, réintroduction de fruitiers sauvages, de haies, etc. Ces démarches menées à Belval vont de soi, selon David Pierrard : « On ne peut pas être chasseur sans aimer la nature. Sinon, on est consommateur de chasse. »

Il nous invite à monter dans son 4X4, nous dépose au bord d’un étang. Au fond, les oiseaux d’eau jouent dans les roseaux. Foulques, canards divers, sarcelles, aigrettes, grues cendrées, pic vert et pic noir, corbeaux, etc. « Sur tout le site, on compte jusqu’à 84 espèces d’oiseaux différentes », note l’ornithologue.

Un peu plus loin, David désigne une parcelle d’arbres aux troncs imposants. « Pendant cinquante ans, la forêt a été consacrée aux grands cervidés, on a donc beaucoup de vieux arbres », explique le gestionnaire. « Ce n’est pas très intéressant pour un sylviculteur, en revanche c’est très favorable à la biodiversité », ajoute Nicolas.

Maintenir « une harmonie entre le cerf et la forêt »

Et la chasse dans tout cela ? « Ce n’est pas une fin en soi, mais un outil de gestion », affirme David. Il suit chaque cerf un à un, évalue constamment leur poids et leur état de santé. Lui seul décide des animaux que l’on peut tuer, principalement des vieux mâles. « Parfois, on met trois ans avant de tuer l’un de ceux que j’ai désigné », assure-t-il. Le cerf et le sanglier sont les seules espèces chassées dans le domaine, quelques jours par an. La chasse doit être « efficace », c’est-à-dire déranger le milieu le moins possible.

Car il faut que le nombre d’animaux soit adapté « à la capacité nourricière du milieu », explique le chasseur : « Enfermez un cerf et trois biches dans un bois, ils vont commencer par se reproduire, être de plus en plus nombreux, jusqu’à être trop pour la nourriture disponible. A partir de ce moment les animaux vont s’affaiblir. Revenez des années plus tard, il n’y aura plus ni de forêt, ni de cerfs. »

Selon lui, c’est exactement ce que révèle l’affaire des bouquetins en haute-Savoie : ils sont tombés malades parce que trop nombreux. Craignant les contaminations, la préfecture a décidé de les tuer. « Cela a coûté 700.000 euros au contribuable, regrette-t-il. Et en plus, on a mis la viande à la poubelle. C’est un gâchis total ! Alors que des gens sont prêts à payer très cher pour chasser un bouquetin. On pourrait leur dire lequel tuer pour réguler la population et utiliser cet argent pour la gestion de la biodiversité. »

Il essaye donc de maintenir « une harmonie entre le cerf et la forêt. Cela implique d’accepter de voir moins de cerfs dans sa forêt et de parfois faire un tableau de chasse zéro. »

Bavard, David multiplie les exemples de mauvaise gestion, comme celle des sangliers, accusés d’être trop nombreux et de provoquer beaucoup de dégâts dans les campagnes françaises. « L’homme devrait reproduire la prédation naturelle, estime-t-il. C’est-à-dire tuer principalement des jeunes et des vieux, pour avoir une forte proportion d’adultes dans la population. Mais on préfère chasser les adultes. Résultat, c’est comme si on laissait le monde aux enfants de douze ans, c’est le bordel. Alors qu’ici à Belval, on a une proportion de sangliers adultes beaucoup plus élevée qu’ailleurs. »

Autre problème, les renards. L’espèce est classée « nuisible » : elle peut être chassée en toute saison, par tous les moyens. « Avant à Belval on en tuait trente par an, raconte-t-il. Mais il y en avait toujours autant. Puis on a décidé de ne plus les chasser. Dix ans après, il y a moins de renards : quelques adultes ont pu s’installer et contrôlent le territoire. Donc le problème quand on tue un adulte, c’est qu’on laisse la place à plein de jeunes. »

Morale de l’histoire : « Cela ne sert à rien de classer des espèces comme nuisibles. Avant de chasser il y a tout un travail, il faut connaître les espèces pour savoir comment agir. L’intervention intelligente de l’homme, c’est le meilleur moyen de préserver la biodiversité. »

"Si la faune disparait, c’est à cause de la destruction des milieux de vie"

Face au discours du chasseur, Nicolas ne bronche pas. « Je suis ornithologue et je n’aime pas la chasse au canard, reprend-t-il. Mais si les oiseaux disparaissent, si la faune des grandes plaines agricoles s’effondre, ce n’est pas à cause de la chasse, ni même du changement climatique ou des prédateurs. C’est à cause de la destruction des milieux de vie. Il n’y plus de haies, plus de zones humides : les oiseaux ne peuvent plus s’abriter ni se nourrir. Et les chasseurs sont parfois les seuls à encore entretenir ces habitats qui sinon seraient depuis longtemps des champs de maïs... »

« La démarche de Belval est exemplaire, si c’était partout comme cela je n’aurais pas arrêté de chasser... » Car il a été chasseur. Difficile de faire autrement quand on a grandi dans un village des Ardennes. « Quand j’étais gamin, si je voulais que quelqu’un me montre la forêt je demandais à un chasseur », se rappelle-t-il. La chasse l’a amené à la nature.

Puis quand il est devenu naturaliste, il a décidé d’arrêter. Par manque de temps, mais aussi « parce qu’il y a un certain nombre de choses que je ne cautionne pas dans le milieu de la chasse. » Il déplore que plus d’une soixantaine d’espèces d’oiseaux soient chassables, dont certaines « dans un très mauvais état de conservation. A mon avis, cela vient concrètement du lobbying. Ce serait bien suffisant s’il y avait deux fois moins d’espèces chassables », estime-t-il.

Il dénonce aussi que dans certains endroits, « pendant dix dimanches de suite on ne puisse plus aller se promener à cause des chasseurs. Puis quand la saison est terminée, ils disent aux promeneurs de ne pas venir pour ne pas gêner la reproduction du gibier... »

« Après, dans la grande majorité des territoires de chasse, personne n’y fout jamais un pied parce que cela se trouve dans le trou du cul du monde », tempère David. « Dans les zones périurbaines, fréquentées, on ne devrait pas pouvoir chasser le week-end », tranche l’ornithologue.

L’ambiance de certaines sociétés de chasse communales a poussé plusieurs de ses amis à arrêter : « Quand on ne voit pas l’intérêt de tirer un renard, on peut vite être montré du doigt. »

Quant à notre chasseur, il reconnaît lui-même que parfois, « cela se passe comme dans le sketch des Inconnus ». Des chasseurs de « galinette cendrée » y expliquent la différence entre un bon et un mauvais chasseur : « Un mauvais chasseur, il voit quelque chose, il tire. Un bon chasseur, il voit quelque chose… il tire. »

« Bordels cynégétiques »

Pour la saison 2013-2014, l’ONCFS a comptabilisé 114 accidents de chasse, dont douze ont touché des non-chasseurs et quatorze ont été mortels. Mais surtout, 96 % des accidents auraient pu être évités car ils sont dus à un non-respect des consignes de sécurité…

Le permis de chasse est donc accusé d’être trop facile à obtenir. Surtout, quand la vue et l’ouïe de son détenteur baissent avec l’âge aucun contrôle n’est prévu. Le problème est le même que pour le permis de conduire.

David lui s’insurge contre ce qu’il appelle les « bordels cynégétiques » : autrement dit des terrains privés où les propriétaires font pulluler cerfs et sangliers, au détriment de la protection de la forêt. Des clients payent très chers pour venir y chasser. « Dans ces lieux ce qui prime ce sont les trophées, le nombre d’animaux que l’on tue », dénonce Nicolas. La situation se retrouve aussi de plus en plus dans les forêts publiques gérées par l’ONF (Office national des forêts – NDLR). Pour pouvoir y aller, les associations de chasseurs doivent payer un droit de chasse « Il est de plus en plus cher. Donc les chasseurs en veulent pour leur argent, et maintiennent artificiellement une très forte densité de gros gibier », explique le naturaliste.

Bref, « c’est tout le système qu’il faut changer », assure-t-il. Mais attention, « ce n’est pas l’activité en elle-même qui pose problème, c’est le comportement de certains », affirment en chœur le chasseur et le naturaliste.

« On a de moins en moins de chasseurs, admet David. Cela ne m’effraie pas du tout, autant en profiter pour mieux les former. » C’est l’une des missions que s’est donnée la Fondation François Sommer. Elle offre des stages gratuits aux jeunes chasseurs : « Tous ne peuvent pas devenir des scientifiques, mais il faut tirer les cadres vers le haut. Ici on réfléchit sur le rapport à l’animal, à la mort. Pour certains, la prise de conscience est brutale. On injecte dans le système des mecs qui gambergent. »

La mort, un tabou

« Ceux qui sont contre la chasse ne comprennent pas tout à la nature, assène-t-il. Tout à l’heure au bord de l’étang, en à peine un quart d’heure on a vu une buse tuer une souris, des canards manger des animaux dans la vase, etc. La mort, c’est courant, permanent et nécessaire dans la nature. En revanche, il y a une façon de donner la mort : elle doit être rapide, je n’admets pas qu’on estropie un animal, c’est une obligation morale. »

« Le problème, c’est qu’aujourd’hui dans nos sociétés, la mort est devenue taboue. Avant, tout le monde tuait le cochon ou le lapin à la ferme… On a anthropomorphisé notre rapport à l’animal, il est dicté par Walt Disney et Bambi. Les gens vivent la nature via un écran télé ! »

Dans ce contexte, on imagine que le chemin est encore long avant que chasseurs et naturalistes commencent vraiment à se parler. Nicolas avoue que certains de ses collègues ne pourraient pas venir à Belval pour réaliser les comptages d’oiseaux. « Dans mon association, les débats sur la chasse sont compliqués, je passe parfois pour un anti-écolo, admet-il. On a des propositions d’associations de chasse pour travailler avec elles. La moitié de l’association est d’office contre. »

Mais il ne constate pas plus de bonne volonté du côté des chasseurs : « Je fais une étude sur la gélinotte des bois. La Fédération de chasse ne voulait pas que je vienne sur son territoire parce qu’elle craignait que je demande à diminuer la densité de sangliers : ils sont trop nombreux et détruisent les sous-bois où se nourrissent les oiseaux... »

« Au fond, nos intérêts sont les mêmes », affirme pourtant David. « Il ne faut pas cacher les abus sinon on n’avancera pas, complète Nicolas. Mais il ne faut pas pointer du doigt sinon les gens vont se braquer. »




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Lire aussi : La folle chasse au grand tétras, espèce en voie de disparition

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : Jean-Michel Lenoir, sauf : portrait de Nicolas et de David, et allée dans la forêt : Marie Astier.

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