La ferme qui guérit des addictions

Durée de lecture : 13 minutes

5 mars 2020 / Marie Astier et Mathieu Génon (Reporterre)



L’idée de la Bergerie de Berdine, créée en 1973 ? « Reconstruire les murs pour se reconstruire soi-même ». Dans ce hameau du Vaucluse, via le travail manuel et le soin aux animaux, des personnes en grande difficulté, notamment toxicomanes, reprennent doucement pied.

  • Saint-Martin-de-Castillon (Vaucluse), reportage

Les arbres dégarnis et le ciel d’humeur grisaille lissent les aspérités du paysage, estompant les reliefs du Lubéron. La route se faufile en fond de vallée. Là, on trouve l’arrêt de car le plus proche de la Bergerie de Berdine. Mais il faut encore, de lacet en lacet, se hisser vers le plateau. Puis dépasser le centre du village de Saint-Martin-de-Castillon (Vaucluse), s’aventurer sur une départementale étroite, ne pas rater le mince embranchement. Encore quelques centaines de mètres, et on aperçoit les basses maisons de pierre et les bâtiments agricoles.

Si arriver jusqu’au hameau reculé n’est pas chose aisée, à la Bergerie de Berdine, il n’y a pas besoin de prévenir, pas de dossier préalable. L’accueil est gratuit. Il suffit de toquer à la porte, et d’arriver par soi-même. « La meilleure façon de venir ici, c’est de se faire déposer en voiture à cent mètres, puis de marcher », conseille Anna Milliard, chargée de mission de l’association. « Il est déjà arrivé, par exemple, qu’une mère dépose son fils devant la porte, le jette presque de la voiture. Mais il faut que les gens aient vraiment envie. »

La fondatrice de l’association, Josiane, s’est installée sur ce pan de montagne il y a plus de quarante ans. « Quand j’ai commencé, j’avais 24 ans », raconte-t-elle. Yeux brillants encadrés par une chevelure argent, pommettes rosées par le grand air, elle ne fait pas ses 70 ans. « Je ne supportais pas l’idée d’avoir une rémunération pour un travail. L’évangile me parlait, bien que je vienne d’un milieu plutôt anticlérical. L’idée de vivre au milieu des pauvres me plaisait. » Éternelle bénévole, elle a dédié sa vie au projet de Berdine. Le hameau en ruines et les terres attenantes ont été achetés grâce à des aides publiques. Puis les murs ont été patiemment remontés.

Daniel, qui est là depuis 28 ans, est responsable de la brocante.

« On a aussi racheté peu à peu des lopins de terre », poursuit-elle. Désormais, l’association possède 70 hectares aux alentours et compte 75 chambres dans les maisons du village restauré, destinées à accueillir les personnes en grande difficulté. « 95 % souffrent d’une addiction à la drogue ou à l’alcool, ou sortent de prison », indique Anna Milliard. L’idée de Berdine, c’est « reconstruire les murs pour se reconstruire soi-même », résume-t-elle. Les habitants du hameau sont appelés les « Berdinois ». Parmi eux, les personnes accueillies et accompagnées sont « les résidents ».

« Ici, il n’y a pas de traitement, pas d’antidépresseurs pour dormir. C’est très dur les premiers jours »

Au coin de l’imposante cheminée de la salle commune, où certains ont eu l’attention d’allumer un bon feu, Stéphane nous attend. Son sourire atténue les marques de fatigue. Il est arrivé il y a seulement deux semaines. « J’étais chargé comme une bourrique, j’avais au moins cent kilos de bagages, se souvient-il. Je suis descendu du bus. Un monsieur m’a vu, m’a aidé. »

« C’est un but de guerrier », poursuit-il, nous laissant perplexes. Il s’explique : « Ici, il n’y a pas de traitement, pas d’antidépresseurs pour dormir. C’est très dur les premiers jours, je voulais partir. » Il est finalement resté. « En fait c’est le paradis. Je ne savais même plus que les étoiles existaient. Avec l’alcool, il y a toujours le diable derrière. Ici, on est protégé. »

La Bergerie de Berdine est un centre d’accueil au règlement particulier. « On est de loin les plus sévères », reconnaît Anna sans ambages. Une totale abstinence est demandée aux résidents. Ils n’ont même pas droit aux médicaments qui servent de substituts. « Ici, on essaye de se sevrer de tout », explique Josiane. Seule la cigarette reste autorisée.

Une des maisons rénovées dans le hameau.

Une sorte de coupure avec l’entourage est aussi imposée. Internet et téléphone sont proscrits. L’isolement apparaît comme un moyen de préserver momentanément les résidents d’une société qui les a malmenés. « Le seul moyen de correspondance autorisé à volonté est la lettre, ce qui est très contraignant dans la société dans laquelle on vit », détaille Anna. Il n’est pas non plus permis d’avoir une voiture. La première « sortie » est autorisée au bout de six mois. Bien sûr, il est possible de partir pour ceux qui ne souhaitent pas respecter ces règles. « Ici, les gens n’arrivent jamais en bon état », fait remarquer Anna.

La venue d’une journaliste et d’un photographe n’est donc pas anodine. Cela semble un événement pour le hameau. Certains se tiennent prudemment à l’écart, d’autres ont envie de parler, racontent leur histoire, l’enjolivant peut-être. Mais attention, la vie d’avant, les raisons de leur arrivée, sont évoquées... le plus souvent à condition que ce ne soit pas publié.

« On propose un travail qui nourrit, qui donne envie de vivre »

Thierry piétine à la sortie de la salle commune et propose une visite. Svelte, il avance à grands pas, désignant les différents bâtiments. Dans les bâtisses en pierre, outre des chambres et appartements, on trouve l’intendance qui gère le linge, des bureaux, des sanitaires, la bibliothèque de la salle commune, ou encore la fromagerie. Un bâtiment récent, en paille, basse consommation, regroupe les logements des plus vieux et des personnes malades. Un autre îlot, de l’autre côté du parking, regroupe différents ateliers – menuiserie, électricité, services techniques – mais aussi la boulangerie et un atelier de poterie.

Une fois débité, le bois est vendu aux alentours.

« Il a le talent pur », commente Thierry, admirant les dernières réalisations du potier. « Pour chaque atelier, un résident est responsable », précise-t-il. Une grande aire est couverte de tas de bois de chauffage découpés, rangés et prêts à être vendus aux alentours. Les bâtiments de la ferme, labellisée bio, abritent chèvres, moutons, poules, cochons et tracteurs pour les cultures. Plus loin, en contrebas des maisons, une grande serre et un champ dédié au maraîchage permettent une production de légumes. Le tout est vendu au marché. Tout le monde doit participer, à la mesure de ses moyens, au fonctionnement du lieu. « Vous avez environ une semaine d’adaptation, puis vous choisissez une activité qui vous intéresse », explique Thierry. « Tout ce qui est fait et fabriqué sur Berdine va à Berdine », précise-t-il encore. « La vente de la production nous permet d’avoir environ 60 % d’autofinancement pour le budget de fonctionnement », chiffre Anna.

Thierry a choisi de travailler à la cantine : « On prépare à chaque repas pour 80 personnes. » Les produits de la ferme et la banque alimentaire servent d’approvisionnement. « Je suis là depuis huit mois, je me suis donné deux ans ici, dit-il. Je suis venu me mettre au vert, couper avec le milieu. L’exigence que met Josiane, c’est ce qui me permet de faire le travail que j’ai à faire ici. Et les activités participent de cet équilibre. » S’occuper la tête et les mains quand le manque se fait trop ressentir, reprendre confiance en soi : en prenant soin du territoire, du lieu, de la communauté, les résidents se soignent eux aussi. « Ici on propose un travail qui nourrit, qui donne envie de vivre », insiste la fondatrice.

A l’atelier pierres séches.

« Berdine m’a permis de me remettre sur pieds », confirme David. Dans la bergerie, il couve du regard un agneau tout juste né, parle d’une voix basse, comme pour ne pas l’apeurer. « J’isole la mère et le petit du troupeau les premiers jours », explique-t-il. Jusqu’à peu, il s’occupait des chèvres, maintenant il est responsable des moutons. « Je suis ici depuis trois ans. J’ai commencé directement aux animaux. C’est la seule chose qui m’a plu en arrivant. » Comment a-t-il appris ? « J’ai lu des bouquins, un collègue m’a expliqué. C’est venu tout seul. » Il se félicite d’avoir réussi à faire descendre de façon significative la mortalité chez les agneaux nouveau nés. « Cela apporte de la sérénité, de l’apaisement. Maintenant, il me faut un objectif. Ce sera peut-être d’avoir une chèvrerie. »

Dans le hangar d’en face, Daniel, casquette sur la tête et cigare au bec, liste lui aussi ses fiertés. Il est là depuis 28 ans, ne partira sans doute pas. Il n’y a pas de durée limite à un séjour à Berdine. « J’ai construit le bâtiment, empilé les parpaings, choisi les couleurs de la façade. » Il est responsable de la brocante. Dans le bric-à-brac de tableaux, buffets, vaisselle et autres objets insolites, il nous désigne quelques objets d’une valeur particulière, qu’il repère grâce à son œil exercé. « C’est ouvert tous les jours quand je suis là. Les dimanches je fais les brocantes. » Il dessine sur le sol les contours d’un futur agrandissement. « Cette fois-ci je vais le faire en briques rouges, ça isole mieux. »

Une vie en communauté, sans hiérarchie

À la mi-journée, résidents, salariés, bénévoles se rejoignent à « l’espace de vie », dernier bâtiment élevé dans le hameau grâce aux financements de fondations. Accroché au bord du plateau, tout un pan du réfectoire n’est qu’une immense baie vitrée, ouvrant sur une terrasse baignée d’un timide soleil hivernal et une vue dégagée sur la vallée. C’est là que tous les repas sont pris, en commun.

« Quand je suis arrivé ici, j’ai découvert la vie en communauté », raconte Gérard, 72 ans et une barbe drue. Il est quasiment le plus ancien résident du lieu, là depuis 31 ans. « C’est un système que je ne connaissais pas et que j’ai trouvé sympa : il n’y a pas de hiérarchie. » Une réunion fait le point chaque mercredi sur les ateliers. Les résidents sont à tour de rôle responsables pendant un mois de la coordination de la communauté et doivent accueillir les nouveaux, gérer les conflits, faire les intermédiaires entre le « bureau » (salariés et responsables de l’association) et les résidents. « C’est plus structuré maintenant », remarque Gérard qui a connu une époque sans salariés. Il vit dans une cabane à côté de ses cochons. « Je suis un homme des bois, plaisante-t-il. Je prends les fleurs et les insectes en photo. J’aime tout ce qui n’est pas spectaculaire. Je vis un peu à l’écart et heureux avec mes bêtes. » À Berdine, il n’est pas le seul à préférer la compagnie des bêtes à celle des humains.

Autre rendez-vous essentiel de cette vie communautaire, la « chapelle ». Chaque matin et chaque soir, tous les habitants du hameau s’y retrouvent à heures fixe, pendant une trentaine de minutes. Le bâtiment circulaire est alors éclairé à la bougie. Tous s’assoient en rond, donnant à la réunion une atmosphère solennelle de conseil des habitants. L’acoustique permet de se faire entendre sans élever la voix. « Le matin, il y a plutôt une lecture de textes de toutes les religions. Le soir, c’est une agora libre », explique Anna. « On nous a taxé de secte car il y a une dimension spirituelle forte. Mais parmi les salariés de l’association, je crois qu’il n’y a aucune personne croyante. » « La chapelle sert de lieu de rassemblement et de cadre, à voir s’il manque quelqu’un, si tout va bien », appuie Josiane.

Nadine, 52 ans, est revenue à Berdine quelques jours plus tôt.

Âme centrale de la communauté, cette dernière va d’atelier en atelier, s’informe sur les travaux en cours, rouspète dès que c’est mal rangé, mais s’assure aussi d’une attention envers chaque résident le jour de son anniversaire. Elle veille, en permanence : « Je me lève très tôt tous les jours. Les résidents aiment voir la fenêtre du bureau allumée quand ils se lèvent. » Certains résidents la décrivent comme une seconde mère pour eux. « Je fais partie de ces gens qui ont besoin d’en faire des tonnes pour se sentir bien », dit-elle.

Juste en dessous du réfectoire, à flanc de montagne, un groupe monte des murs de pierre sèche, créant une cascade de terrasses. Josiane se questionne : « On ne sait pas encore si on va y planter des plantes et aromates pour la cuisine ou de la vigne. » Un formateur travaille avec un groupe d’environ huit résidents. Parmi eux, Mattias, qui espère valider une formation grâce à sa participation au chantier. « C’est écologique, ces murs recréent toute une faune contrairement à un mur béton, explique-t-il. Et puis la pierre ça défoule. C’est une bonne fatigue. »

« La vie ici ne coûte rien. Souvent, ils repartent avec un petit pécule pour redémarrer »

À Berdine, on vit, on se soigne, on se forme, on se découvre, on meurt, on naît même. « Deux de mes trois enfants sont nés ici », nous apprend Nadine, 52 ans. « Avec mon compagnon, on était à fond dans la came, notre souci était de trouver un lieu qui accueille les couples. » Ils sont restés cinq ans. Puis le chaos de la vie les a rattrapés, son compagnon a eu un accident. « Cela a foutu en l’air notre vie de famille ». Nadine est revenue à Berdine il y a seulement quelques jours : « Cela fait des années que je suis suivie par un centre d’addictologie. Mais les centres m’ont rendue addict à d’autres produits. Cela ne résout pas le problème profond. Ici ce sont les autres qui nous aident. On décroche sans substitut. Le substitut, c’est le travail, le repos, le soutien des autres. »

Kamil, en train de préparer la fournée du lendemain.

Berdine serait-il donc plus efficace que d’autres centres ? Impossible à dire, reconnaît Anna. « Qu’est-ce que réussir ? », s’interroge-t-elle. « Si quelqu’un est resté plus d’un an, on considère qu’il a une capacité à résister à l’addiction. Et s’il retourne dans sa famille ou dans une résidence sociale, c’est déjà bien. Après, on ouvre les droits au chômage, au [RSA|revenu de solidarité active]. La vie ici ne coûte rien. Souvent, ils repartent avec un petit pécule pour redémarrer. »

À la sortie du temps communautaire du soir, le hameau est plongé dans le noir, hormis quelques loupiotes accrochées aux maisons. À l’écart, tel un petit phare, la lumière de la boulangerie nous guide. À l’intérieur, Kamil est en train de préparer la fournée du lendemain. Il est aussi précis dans le pesage des pâtons que dans le comptage du temps passé à Berdine. « Cela fait deux ans, sept mois, deux semaines, un jour et onze heures que je suis ici », calcule le soixantenaire. « Je suis un peu solitaire, j’adore les cailloux, les pierres. Je m’évade. Je profite de la convivialité. Je ne regrette pas, mon organisme est en train de se reposer. » Tranquillement, il découpe la masse de pâte en petits pains, concentré. À le regarder faire, on oublie l’heure, on se sent hors du temps. Mais Kamil ne perd pas de vue son objectif : « Je ne veux pas rester ici à l’infini. Dans deux ans, je partirai. Le temps d’oublier ce que c’est que de boire. »


  • Regarder le portfolio de notre reportage





Lire aussi : À 1.200 mètres d’altitude, une ferme collective et équitable depuis vingt ans

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre
. chapô : David : « Maintenant, il me faut un objectif. Ce sera peut-être d’avoir une chèvrerie ».

THEMATIQUE    Agriculture Santé
31 juillet 2020
Bâtiments qui se fissurent, routes qui ondulent... L’Arctique russe face à la fonte du pergélisol
Reportage
1er août 2020
EN BÉDÉ - L’avion, un secteur qui doit (beaucoup) décroître
Info
1er août 2020
Agenda : les rendez-vous festifs, écolos et militants de l’été
Info


Sur les mêmes thèmes       Agriculture Santé