« La grève est écologique : elle limite la production »

Durée de lecture : 7 minutes

9 décembre 2019 / Entretien avec Geneviève Azam



Économiste et engagée à Attac, Geneviève Azam tisse le lien entre le mouvement social et l’écologie. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement « la retraite », mais « son monde ». Et de repenser la justice et la solidarité sans la croissance.

Geneviève Azam est chercheuse en économie à l’université Toulouse-Jean-Jaurès. Militante à Attac, elle vient de publier Lettre à la Terre (éd. Seuil, 2019).

Reporterre - Avez-vous manifesté jeudi 5 décembre ?

Geneviève Azam - Oui, j’étais en déplacement pour une conférence à Lorient et j’en ai profité pour manifester dans cette ville de tradition ouvrière. Le cortège était très syndical mais certains portaient aussi des Gilets jaunes. Il y avait 10.000 personnes. C’était historique ! On n’avait pas vu ça à Lorient depuis la grève générale de 1995 contre la réforme des retraites d’Alain Juppé. Pareil à Toulouse, là où j’habite, les retours ont été très positifs. 50.000 personnes ont défilé dans la rue, jeudi dernier. Le cortège faisait six kilomètres de long avec un public très varié, des syndicalistes, des écolos, des Gilets jaunes.

Comment analysez-vous cette mobilisation  ?

 On sent qu’elle est marquée par les luttes récentes. Ces dernières années, une détermination s’est construite, qui va au-delà de la grève, avec des formes d’action et de décision nouvelles, des assemblées, des occupations... La grève sous sa forme traditionnelle est importante, mais elle n’est pas le seul outil.

Par exemple, jeudi, il y a aussi eu des blocages de magasins et de ronds-points. Cela faisait directement écho aux Gilets jaunes et aux actions de désobéissance civile menées par les écologistes. Jeudi matin, à Paris, Extinction Rebellion a saboté des trottinettes électriques, en libre service, qui étaient utilisées comme substitut au métro. C’est très intéressant, le discours est multiple : les militants dénoncent à la fois le gâchis écologique de ces trottinettes, l’uberisation du travail et le fait que les start-up qui les mettent à disposition sont des briseurs de grève. Des types d’action similaires émergent un peu partout en France. Cela me fait dire que le mouvement a une autre allure et une autre consistance que celui de 1995.

Gilets jaunes à Manosque, le 12 janvier 2019.

Qu’est-ce qui distingue le mouvement actuel de celui de 1995 ?

Aujourd’hui, une nouvelle culture de lutte se diffuse et vient irriguer les composantes plus traditionnels du mouvement social, notamment la base syndicale. Entre les temps forts et les grosses grèves, il n’y aura pas de temps morts mais une succession de blocages, de discussions. Il y a quelque chose qui s’est réveillé ces dernières années : avec les Gilets jaunes et avec la situation internationale. Nous ne sommes pas le seul pays dans lequel il y a des rébellions qui prennent des voies quasi insurrectionnelles, à Hong-Kong, au Chili, au Liban... Tout cela marque les esprits et les imaginaires.

En 1995, nous étions plus dans notre bulle et encore sous l’emprise du modèle néolibéral. Ses promesses n’étaient pas épuisées. On pensait que l’on pourrait retrouver des temps plus cléments. Il y avait une nostalgie des Trente glorieuses. On parlait de crise et non pas d’effondrement. Maintenant, c’est fini, on sait qu’il n’y aura pas de retour en arrière, ni de sortie de crise.

Lors de la manifestation contre la réforme des retraites le 5 décembre à Paris.

La mobilisation dépasse donc largement la question des retraites ?

Tout à fait. Il est significatif qu’alors que nous ne connaissons pas encore le contenu exact du projet de loi , nous soyons déjà dans la rue. L’enjeu n’est plus technique. Je crois que ce qui importe n’est plus la revendication précise, mais comment on reprend globalement en main notre existence, comment on se ré-approprie l’espace politique. Même moi qui suis économiste et qui étais très impliquée contre les précédentes réformes de la retraite en 2003 ou en 2010, là, j’ai suivi d’un œil distrait les positions du gouvernement. Je me sens pas engagée uniquement sur les retraites. C’est plus général.

Qu’est-ce qu’on conteste alors ?

Je dirais « la réforme des retraites et son monde » : L’hôpital tel qu’il est traité, les services publics démantelés, la précarité qui monte, l’ultra libéralisme... Il y a aussi une crise de modèle. On ne peut pas prôner un système des retraites qui serait fondé uniquement sur l’augmentation de la productivité à l’infini. Le défi est d’arriver à penser la solidarité et la justice sans la croissance. D’autant plus que nous avons besoin d’un surcroît de solidarité pour affronter, de manière non barbare, les transformations qui nous attendent, le réchauffement climatique et l’affaissement de la biodiversité.

Quelle forme pourrait revêtir un système social plus écologique ?

Je crois qu’il ne faut pas seulement réfléchir à une meilleure répartition du travail – comme on le faisait il y a dix ans - mais interroger désormais sa qualité et son sens. Si on veut réparer les sociétés et la Terre, il faut mettre en avant des activités qui reposent sur le soin, l’attention, le recyclage. Cette mutation a déjà commencé. De nombreuses alternatives comme l’agro-écologie s’inscrivent dans cette logique.

Les écoféministes à Bure le 21 septembre 2019.

Je pense qu’il faut également changer d’échelle de valeurs comme l’expliquent les écoféministes. L’extraction, la production et l’accumulation ne doivent plus être considérées comme des tâches nobles de la société, le plus souvent dévolues aux hommes. Au contraire, les activités laissées historiquement aux femmes, du fait de la division sexuelle du travail, doivent être revalorisées. Dans le soin, l’éducation, la réparation, se logent les possibilités d’un avenir pas seulement pour les femmes mais pour tous, pour la pérennité de la vie.

Le mouvement actuel marque le retour de la grève. Quelle lien faites vous entre écologie et grève ?

La grève est profondément écologique d’abord parce qu’elle limite la production. Mais pas seulement. La grève est aussi un moment suspendu qui nous libère, une forme de respiration, de pause alors que tout s’accélère autour de nous. La philosophe Simone Weil qui avait vécu les grèves de 1936 parlait de « joie pure et sans mélange ». La grève est une rupture de la solitude, on s’extrait du bruit impitoyable des machines qui opprimait le corps et l’âme. Enfin, les machines se taisent. On prend le temps, on renoue avec la chaleur humaine. La grève permet de retrouver le rythme du vivant face à la cadence du monde industriel. C’est une expérience fondatrice qui porte, en elle, les ferments de la révolte et du soulèvement.

Dans Lettre à la Terre, vous parlez « d’alliances qui nous obligent et des communautés qui surgissent dans le désastre ». En quoi le mouvement actuel esquisse-t-il de nouvelles convergences ?

Je suis assez prudente avec l’idée de convergence des luttes car je crois que ce qui se passe maintenant va bien au delà d’une convergence ou chacun serait avec sa lutte et tenterait de rallier les autres. En réalité, l’ensemble des luttes se contaminent mutuellement. On l’a vu l’année dernière avec les Gilets jaunes et les questions écologiques, c’est un véritable enrichissement. On a enfin brisé ce dualisme construit par le pouvoir qui sépare social et écologie. On a remis de la conflictualité au cœur de l’écologie, pour en faire un combat indissociable des questions de justice sociale. C’est très important et porteur d’espoir pour les mobilisations à venir.

  • Propos recueillis par Gaspard d’Allens




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Source :

Photos :
. Rêve générale : ©Ingrid Bailleul/Reporterre
. portrait. © Bénédicte Roscot / Seuil
. Gilets jaunes. 12 janvier 2019. Manosque. © Marion Esnault / Reporterre
. « Justice climatique », le 5 décembre, à Paris. © Ingrid Bailleul / Reporterre
. Écoféminisme à Bure. © Roxanne Gauthier/Reporterre

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