« Il faut réinscrire la lutte des classes dans les luttes écologistes »
Le 10 septembre 2025 à Paris lors du mouvement « Bloquons tout ». - © Islam Safwat / NurPhoto / AFP
Le 10 septembre 2025 à Paris lors du mouvement « Bloquons tout ». - © Islam Safwat / NurPhoto / AFP
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Julien Troccaz, syndicaliste et engagé dans les luttes écologistes, salue la vigueur du mouvement social et les alliances patiemment créées pour « réinscrire la lutte des classes dans les luttes écologistes ».
Julien Troccaz, cheminot et secrétaire fédéral Sud-Rail, est engagé dans les luttes écologistes. Il appelle à créer de nouvelles alliances pour renforcer le mouvement social et à ne pas oublier, dans les combats écologistes, la nécessaire lutte des classes.
Reporterre — Qu’attendez-vous de ce 18 septembre, journée de grèves et de manifestations ?
Julien Troccaz — Cette mobilisation est le prolongement naturel de la dynamique enclenchée la semaine dernière avec l’appel à tout bloquer. Si la mobilisation s’annonce très suivie, c’est parce que le 10 septembre a été décisif. L’offensive a été lancée à ce moment-là, avec déjà des premières réussites. Le gouvernement a reculé sur les jours fériés, le plan d’austérité de Bayrou a volé en éclats et le Premier ministre a été censuré. Ce sont des victoires que nous avons arrachées et que nous pouvons collectivement mettre à notre compte.
Désormais, il faut renforcer le mouvement. C’est pour ça que l’unité syndicale entre dans la partie. Pas pour capturer la mobilisation mais pour lui donner une nouvelle ampleur, dans la complémentarité avec d’autres modes d’action. À Sud-Rail, on était déjà mobilisé le 10 septembre : on a bloqué des ronds-points et des périphériques, on a occupé des centres Amazon.
Les organisations syndicales n’ont pas vocation à récupérer le mouvement. L’auto-organisation qui s’est mise en place sur les territoires est très intéressante, avec des initiatives multiples, de nombreuses assemblées générales citoyennes, comprenant des mouvements écologistes et antiracistes, des paysans ou des Gilets jaunes. En tant que syndicalistes, on veut accompagner cette dynamique depuis la base et ne pas s’y substituer.
La mobilisation du 18 septembre sera évidemment davantage structurée autour de l’intersyndicale, mais ce n’est pas opposé. Il y a de la place pour tout le monde. La grève reste le meilleur moyen pour bloquer concrètement le pays. La mobilisation des travailleurs, depuis leur entreprise, est indispensable pour gagner le rapport de force.
La grève est donc nécessaire ?
On le voit bien. La meilleure façon de bloquer un dépôt de bus, ce n’est pas quelques pneus ou palettes que les gendarmes pourront toujours enlever. C’est que les conducteurs et les conductrices ne travaillent pas. Les forces de l’ordre ont plus de mal à réprimer une grève qu’un blocus. On doit maintenir la grève au cœur de nos moyens de lutte. Ce n’est pas juste un fétiche de syndicaliste, c’est une question d’efficacité.
Cela ne doit pas nous empêcher d’imaginer d’autres actions, en lien et en solidarité. Comme envahir des centres de pouvoir, manifester, construire des espaces autonomes, aller aider les camarades raffineurs, bloquer les dépôts pétroliers, etc. Cela va dans le sens de l’objectif « on bloque tout ».
Comment mettre en difficulté le gouvernement de Sébastien Lecornu ?
La grève doit toucher le maximum de secteurs, avec des assemblées générales partout dans les rues, dans les entreprises et les territoires pour envisager les suites. C’est à la base de décider, démocratiquement, depuis les terrains de lutte. Le mouvement qui se dessine est inédit, ce n’est pas la répétition de la mobilisation contre les retraites ou celui des Gilets jaunes. Il y a beaucoup de choses à inventer pour surprendre le pouvoir. Pour l’instant, on navigue à vue, mais le mouvement social sait être créatif.
Je mise beaucoup sur les alliances que nous avons tissées depuis des années. Elles prennent tout leur sens dans l’effervescence du mouvement social. Les Soulèvements de la Terre viennent soutenir les travailleurs en lutte, les cantines et la Confédération paysanne ravitaillent les piquets de grève... Nous, à Sud-Rail, on travaille depuis quelque temps avec la Déroute des routes, le collectif écologiste mobilisé contre les projets routiers. La campagne que l’on menait était tranquille, s’étalait sur plusieurs mois. La rentrée sociale lui donne un formidable coup d’accélérateur. On va désormais se retrouver pour agir et bloquer concrètement des infrastructures routières.
On doit mettre chacun notre égo — de syndicaliste, de Gilet jaune ou d’activiste — de côté, pour avancer et être complémentaires, s’auto-organiser à la base. C’est la seule manière de gagner.
Quelles actions pensez-vous prioriser d’un point de vue stratégique ?
Il y a des points stratégiques, évidemment, comme les transports ou les raffineries. Mais c’est surtout le côté massif de la grève qui sera décisif. Si la grève est majoritaire dans l’Éducation nationale ou le secteur de la petite enfance, par exemple, cela pourra créer des réactions en chaîne. Je ne veux pas tomber dans l’idée qu’il y aurait des actions prioritaires, des secteurs plus tactiques que d’autres. Il faut surtout élargir notre base sociale et construire une dynamique populaire. La grève est un moment d’émancipation sociale, qui apporte de la joie et de la radicalité.
Ces derniers mois, vous, syndicaliste, avez pris part à la lutte contre l’A69 et celle contre la LGV Lyon-Turin. Qu’attendez-vous de cette convergence entre écologistes et syndicats ?
La lutte des classes. Tout simplement. La réinscription de la lutte des classes dans les luttes écologistes. C’est ça l’enjeu. On est dans le même camp et ces mobilisations sont l’occasion de le réaffirmer. On se retrouve dans des combats similaires, contre l’austérité et contre le capitalisme, et pour des alternatives sociales et solidaires. Sur l’A69, en tant que Fédération du rail [1], l’engagement nous a paru évident. Il manque 3 milliards d’euros pour sauver et moderniser les lignes vitales. Les concessions rapportent aux sociétés 4,5 milliards d’euros par an. Il est donc logique que l’on se mobilise dans des combats locaux contre les autoroutes.
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Ces alliances sociales et écologistes sont nécessaires, il y a un terrain de lutte partagé. Ces alliances payent. Dans un mouvement social, on le voit. On prend soin des uns des autres, on se ravitaille, on prend des nouvelles, on se renforce. On se respecte malgré nos différences, on n’est pas dans la compétition.
Êtes-vous optimiste pour la suite ?
Oui. En réalité, nos adversaires sont fragiles, ils ont peur. Il y a une brèche dans laquelle nous pouvons nous engouffrer, nous ne sommes plus sur la défensive. Il y a une reprise de confiance. Bayrou [ancien Premier ministre] est tombé. La dynamique ne s’essouffle pas. Et enfin, on parle de justice, d’urgence écologique et de progrès social, on oublie un peu [le ministre de l’Intérieur] Retailleau et son racisme, on respire !