La voûte céleste envahie par les milliardaires du numérique

Durée de lecture : 5 minutes

2 juin 2020 / Un amoureux du ciel



Les satellites sont de plus en plus nombreux au-dessus de nos têtes et gênent maintenant les observations des astronomes, alerte l’auteur de cette tribune. Qui se demande s’il est utile de favoriser la diffusion des séries Netflix et du porno jusque dans les déserts de sable.

« Gab » est un amoureux du ciel qui préfère rester anonyme.


À la fin d’une journée dans notre monde capitaliste, après avoir été agressé.e par des publicités, confronté.e, de gré ou de force, à une organisation absurde du travail, et surveillé.e par des flics et des caméras, il arrive qu’on lève la tête et que l’on se perde quelque temps dans la contemplation du ciel étoilé – pour peu que l’on se trouve à un endroit où la pollution lumineuse ne l’empêche pas.

On regarde alors tout ce qui brille et scintille gratuitement depuis toujours. C’est joli, c’est infini, ça fait du bien. Enfin, jusqu’à ce que l’œil soit attiré par un point très lumineux qui se déplace d’un bout à l’autre du ciel, suivi par d’autres points, espacés de quelques secondes : soixante satellites Starlink viennent de traverser notre rêverie.

En ce moment, nous avons au-dessus de nos têtes plus de 4.000 satellites artificiels, dont une grosse moitié est en activité. Météo, télécommunications, GPS, outils scientifiques et militaires, le nombre de ces objets augmente de manière exponentielle depuis les années 2010. Starlink, le projet de réseau internet très haut débit à couverture mondiale développé par l’entreprise SpaceX du milliardaire Elon Musk [1], prévoit d’expédier dans l’espace jusqu’à 42.000 nouvelles ferrailles technologiques dans les années qui viennent.

D’autres multinationales et leur cortège de start-up innovantes se pressent pour imiter cette infâme bêtise

Les lancements ont commencé en mai 2019, le dernier en date a, hélas, eu lieu avec succès le 22 avril dernier : soixante nouveaux satellites ont alors rejoint la « constellation » (c’est le terme officiel) Starlink, qui compte maintenant 450 unités. Ces ferrailles font à peu près la taille d’une machine à laver ornée de grands panneaux solaires, pèsent dans les 250 kilos, et orbitent à environ 400 kilomètres au-dessus de nous. Contrairement aux satellites lancés par les différentes agences spatiales, objets uniques et coûteux, dont le développement prend des années, les satellites de Starlink sont des choses jetables, produits industriels de masse, peu chers et relativement faciles à fabriquer, comme les stupides smartphones auxquels ils sont dédiés.

Ce qui rend particulièrement visibles ces centaines d’antennes relais à internet, c’est qu’elles reflètent les rayons du soleil. À la suite de l’indignation des astronomes amateurs comme professionnels, dont certaines observations sont déjà compromises par Starlink, Elon Musk a promis qu’on verrait moins ses produits une fois l’orbite définitive atteinte, et que son entreprise allait réduire leur impact visuel en les peignant en noir… A priori, le résultat n’est pas flagrant, et 42.000 points qui se déplacent en même temps, quand bien même leur luminosité serait réduite, restent une modification incroyable et définitive du ciel nocturne — il faut environ deux siècles à un satellite en orbite basse pour retomber sur Terre.

Une photo au télescope du ciel nocturne, rayée par des satellites Starlink.

Loi du marché et libre concurrence obligent, d’autres multinationales et leur cortège de start-up innovantes se pressent pour imiter cette infâme bêtise. Ainsi Amazon, propriété du peu regardant milliardaire Jeff Bezos, vise avec son projet Kuiper une flotte de 3.200 satellites, ou l’entreprise américaine OneWeb, qu’une heureuse faillite liée à la crise du coronavirus stoppe provisoirement dans le lancement de ses engins construits par Airbus (74 sur 900 sont déjà en l’air). Boeing, Samsung et d’autres encore ont dans leurs cartons des idées similaires.

Les satellites diffuseront la culture de masse jusqu’au milieu des océans

Pour les promoteurs de ces constellations de parasites visuels, il s’agit d’apporter aux deux tiers de l’humanité « privés » d’internet une connexion haut débit, que ce soit au fin fond des forêts primaires, dans les déserts de sable ou de glace comme au milieu des océans. Sachant qu’en 2018 60 % du trafic d’internet était consacré à la vidéo en ligne – dont 34 % concernaient la VOD, soit la vidéo à la demande (les fameuses séries décérébrantes genre Netflix) et 27 % le porno (en immense majorité, sexiste et dégradant pour les femmes) –, on voit le bienfait que l’espèce humaine dans son ensemble pourrait retirer d’un accès universel au web. On en conviendra bien sûr, il serait injuste que seules les sociétés occidentales technologiquement avancées puissent s’aliéner dans le divertissement et la culture de masse. Pour Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, « la connectivité est un droit humain de base ». Certainement plus que la liberté de faire autre chose que consommer. Ou de regarder les étoiles.

Comment convaincre les habitant.e.s du monde de ne plus jamais utiliser Amazon, ni Netflix, de laisser tomber les smartphones addictifs et les applications chronophages, les réseaux sociaux narcissiques et destructeurs, et de refuser les objets connectés qui sont des indics en puissance ? Peut-être qu’en regardant le ciel nocturne et en voyant passer Starlink, elles et ils prendront une nuit conscience du mépris souverain que leur portent celles et ceux qui remplacent leurs rêves par des séries et leurs étoiles par des déchets en devenir.





[1Cet individu peu recommandable a déjà prouvé une ferme volonté de polluer l’espace en envoyant en orbite autour du soleil une voiture électrique de sa marque Tesla… Cette épave porte l’inscription « Made on Earth by Humans » : au moins, les extraterrestres qui la trouveraient sont prévenu.e.s.


Lire aussi : Et la nuit réapparut : ces villes qui confinent l’éclairage public

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. IC 1805, surnommée la nébuleuse du Cœur, est une nébuleuse en émission située à environ 6 500 année-lumière dans la constellation de Cassiopée. Gianni / Flickr
. Une photo au télescope du ciel nocturne, rayée par des satellites Starlink. NSF’s National Optical-Infrared Astronomy Research Laboratory/CTIO/AURA/DELVE

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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