Le « Grand Orchestre des animaux » : écoutez les chants de la nature

22 décembre 2016 / Barnabé Binctin et Lorène Lavocat (Reporterre)



La Fondation Cartier présente le « Grand Orchestre des animaux », une installation autour de l’œuvre du bioacousticien Bernie Krause. Par une expérience sonore inédite et envoûtante, ce travail rend sensible la crise d’extinction du monde animal. Reporterre a tendu son micro, venez écouter !

« On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux. » Le secret du renard, révélé en 1943 au Petit Prince, guide les pas de Bernie Krause depuis plus de 77 ans. Un enseignement que confirmeront nos oreilles émerveillées dans les couloirs de la Fondation Cartier (Paris, 14e), à l’écoute des éléphants d’Afrique, des baleines à bosse ou, plus impressionnant encore, du « dialogue » entre des singes hurleurs et un jaguar en forêt amazonienne. Écoutez donc un extrait :

Le dialogue entre des singes hurleurs et un jaguar, dans la forêt amazonienne.

Pour l’exposition le « Grand Orchestre des animaux », que l’établissement d’art contemporain présente jusqu’au 8 janvier 2017, c’est par leur son et leur musicalité souvent surprenante que nos amis les animaux se donnent à découvrir. « L’étude de l’univers sonore du monde animal nous a paru un moyen original d’interroger notre propre rapport à ce monde et de proposer aux visiteurs de s’y reconnecter », dit Thomas Delamarre, conservateur à la Fondation.

Une exposition inédite autour de l’œuvre de l’artiste et scientifique Bernie Krause. Né en 1938, il a grandi avec de gros problèmes d’acuité visuelle. Dès lors, son rapport au monde est passé par le son. Conduit par son ouïe, il a découvert son environnement, l’explorant et s’immergeant dans la nature. Plus tard, il s’est illustré comme musicien et acousticien, notamment aux côtés des Doors. Mais à 40 ans, une découverte a transformé sa vie : « J’ai fait l’acquisition d’un des tout premiers enregistreurs audio, et je suis allé me promener en forêt. Là, le casque sur les oreilles, je me suis senti empli de sérénité. J’ai eu le sentiment de faire partie intégrante du monde vivant », raconte-t-il. Du jour au lendemain, il s’est inscrit à l’université et a mené un doctorat en bioacoustique, une science qui étudie la production, la réception et l’interprétation des ondes sonores par les êtres vivants.

« Beaucoup de ces paysages sonores naturels, naguère si riches, ne peuvent plus être entendus que dans cette collection » 

Il s’est mis à parcourir le monde avec son micro, en quête de l’empreinte sonore du vivant. Tout au long de sa carrière, il a collecté plus de 5.000 heures d’enregistrement d’habitats naturels sauvages (terrestres et marins), peuplés par près de 15.000 espèces. Plus que les animaux, ce sont les écosystèmes qui l’intéressent : il est ainsi un des premiers à avoir parlé de biodiversité et de paysages sonores. « Bernie Krause a consacré sa vie à connaître et à faire connaître la diversité, la complexité et l’extrême beauté du monde sonore animal, qu’il a nommé “biophonie” », explique le commissaire de l’exposition, Hervé Chandès.

Le dispositif de traduction visuelle des paysages sonores, signé par le collectif anglais United Visual Artists.

Bernie Krause s’est intéressé à l’écosystème sonore dans une approche holistique. « Jusqu’à lui, on séparait les espèces, on les enregistrait séparément, rappelle Thomas Delamarre. Mais lui a une intuition différente : on ne peut pas étudier une espèce si on n’étudie pas avec qui elle vit. » Bernie Krause a conçu l’idée de niche acoustique : chaque espèce développe son chant, sa voix, son cri sur le spectre sonore là où personne ne vocalise encore. Ainsi, il se forme « une auto-organisation orchestrale des animaux, marquée par le vivre-ensemble, la cohabitation et l’harmonie », explique Thomas Delamarre.

Son travail de recensement s’avère, quelques dizaines d’années plus tard, d’autant plus précieux qu’il est unique : « Près de 50 % des habitats figurant dans mes archives sont désormais si gravement dégradés, si ce n’est “biophoniquement” silencieux, que beaucoup de ces paysages sonores naturels, naguère si riches, ne peuvent plus être entendus que dans cette collection », estime aujourd’hui le musicien de la nature.

Hymne à la vie ou ode funèbre 

Si la crise de la 6e extinction de biodiversité constitue le message principal de cette exposition, les organisateurs assument le choix d’une dimension esthétique pour le porter : « Nous avons voulu sensibiliser plutôt qu’être didactique, en transformant cette expérience de terrain en expérience sensible et poétique. Le travail de Bernie Krause est aussi artistique », dit Thomas Delamarre.

De fait, un long frisson saisit l’auditeur lorsque se fait entendre le hurlement de la meute des loups, au loin, dans l’Algonquin Park, en Ontario (Canada) :

Une meute des loups, au loin, dans l’Algonquin Park, en Ontario (Canada).

L’installation est propice à cette démarche sensorielle totale : dans une grande salle noire parfaitement acoustique, les spectateurs sont invités à s’allonger, coussins à disposition, comme pour une sieste. Devant eux, trois écrans à 180° sur lesquels défilent les sonagrammes : sont ainsi transposés sous forme de particules lumineuses les sons simultanément entendus, sur lesquels sont signalés les noms des animaux qui apparaissent à l’audition. Ce dispositif de traduction visuelle des paysages sonores, signé par le collectif anglais United Visual Artists, permet une immersion totale au sein du règne sonore de la faune terrestre. Les plus curieux chercheront à associer chacun des sons à l’animal correspondant tandis que les plus rêveurs fermeront simplement les yeux pour se laisser emporter par la symphonie.

Pour les plus envoûtés, le voyage peut durer près de deux heures, le temps pour les sept paysages sonores de se succéder. L’atterrissage laisse un sentiment ambivalent : hymne à la vie ou ode funèbre ? « C’est effectivement les deux, concède Thomas Delamarre. Il y a la célébration du monde animal, par cette motivation esthétique, mais également l’urgence des menaces et la confrontation avec la disparition. Les deux sensations sont dans l’exposition. »

Difficile en tout cas de rester insensible à la qualité symphonique de cet orchestre. Et tant mieux s’il permet une prise de conscience sur la menace que fait peser la cacophonie humaine, que rappelle Hervé Chandès : « La polyphonie du grand orchestre se tait peu à peu jusque dans les espaces les plus reculés des terres et des mers, assourdie par l’avancée généralisée du vacarme humain. »

Composition de l’océan Pacifique et de la mer des Caraïbes.




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Lire aussi : Sous les mers, la cacophonie humaine assomme les cétacés

Source : Barnabé Binctin, Lorène Lavocat et Yassine Bouazza pour Reporterre

Photo et sons : Lorène Lavocat/Reporterre sauf :
. chapô : un loup hurlant. CC0



Documents disponibles

  Une meute des loups, au loin, dans l’Algonquin Park, en Ontario (Canada).   Le dialogue entre des singes hurleurs et un jaguar, dans la forêt amazonienne.   Composition de l’océan Pacifique et de la mer des Caraïbes.
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