Le canard eider victime de la chasse aux électeurs

30 mars 2012 / Christine Arfeuillères

L’archipel de Vega. L’Unesco a déclaré patrimoine mondial ces 70 petits îlots au large côte-ouest de la Norvège. Quinze sont encore habités et il s’y perpétue une tradition qui remonte à la nuit des temps. Ici, comme en Islande sur l’Ile de Flatey, l’homme vit en harmonie avec les canards eiders à duvet, oiseaux migrateurs, qui, fidèlement, reviennent s’y nicher à l’époque de la reproduction.

Dans ces régions rudes, où la possession d’un fusil de chasse s’accompagne du respect de l’animal, un échange de bons services enrichit la population, sans qu’il soit nécessaire de tuer, d’emprisonner, ni de verser une goutte de sang.

Le canard est en effet un animal fidèle - non seulement à sa compagne choisie pour la vie, mais au territoire où il a fondé sa famille. A chaque printemps, de retour de son exil dans les contrées chaudes, il séjourne au nord de l’archipel pour s’y reproduire. Il y retrouve des casiers, des abris, des barcasses retournées, où s’y nicher à l’abri des prédateurs.

Et c’est là que la très belle histoire recommence...

Tout l’hiver, les familles de pêcheurs ont entretenu ou fabriqué des cachettes propices à accueillir les couples d’Eiders. Chacun a pris soin d’éloigner les aigles et petits mammifères carnassiers ; chats, chiens.. et même plaisanciers, sont tenus à distance pour ne pas déranger les naissances.

Ces aimables canards arrachent les duvets de leurs poitrails pour préparer un nid très chaud où les oeufs seront couvés plusieurs semaines. Un beau matin, la cane sort du nid, suivie d’une portée de canetons Un grand jour, car les canetons qui vont à l’eau, suivent leurs parents et ne reviennent plus au nid ! C’est alors que les pêcheurs peuvent récolter les merveilleux duvets des nids abandonnés : des kilos de duvets, qui seront peignés, mille fois pour être parfaitement nettoyés, dont on fabrique en Norvège comme en Islande les doudounes, les duvets, les couettes les plus légères et les plus chaudes qui soient ! Une manne venue du ciel, une industrie artisanale millénaire, une richesse d’une douceur infinie.

Quand les eiders repartent, on sait qu’ils reviendront au printemps suivant, de moins en moins nombreux car ils souffrent comme beaucoup d’oiseaux migrateurs des pollutions. Depuis plusieurs années, cette espèce protégée partout dans le monde est classée en voie de disparition.
L’histoire cependant pourrait ne pas s’achever.

Mais hélas ! En France, on aime tuer, pour le seul plaisir de tuer… de « prélever » comme disent les chasseurs. Car ce curieux « plaisir » s’invente des justifications, des prétextes bien misérables : il faudrait réguler les populations, gérer la nature ! Et qui serait les mieux placés pour cette délicate mission ? Nos hardis chasseurs, pardi ! Ne font-ils pas de superbes cartons avec leurs gros fusils ? Et Pan ! A chaque saison, ils débarrassent le pays d’une bonne quarantaine de promeneurs sans défense et en blessent gravement une petite centaine d’autres. Ce qui est « pas beaucoup », selon le sieur Bernard Baudin (1), funeste président de leur fédération nationale, aujourd’hui membre du Groupe des personnes « qualifiées » de la Section de l’environnement du Conseil Economique Social et Environnemental et, à ce titre, en mesure d’inciter les parlementaires à prendre de nouvelles dispositions favorables à la chasse (2).

A chaque élection, les petits 2% d’électeurs-chasseurs en France obtiennent toujours plus de dérogations aux précautions élémentaires internationales pour le maintien des espèces et de la diversité. Ils étaient déjà tout-puissants, autorisés à canarder la moitié de l’année, dimanches compris, et même à mener devant un tribunal le passant qui aurait pu déranger leurs exploits….

Souvent ignares, laissés en liberté sans contrôle, parfois ivres en possession d’armes et se déplaçant rarement à pied, ils étaient déjà dangereux. Ce qui n’a pas empêché ce gouvernement de leur ouvrir les portes des classes et collèges pour qu’ils y enseignent leur « savoir » et forment de très jeunes gamins aux pratiques cruelles de tortures, empoisonnement et déterrage d’animaux déclarés « nuisibles », tels l’inoffensif blaireau ou le renard qui n’est plus porteur de la rage depuis belle lurette !

Et voici que le candidat Sarkozy se surpasse ! Se conduisant tel un monarque de l’ancien régime, il leur a concédé, par deux arrêtés du ministère de l’Ecologie du 3 février 2012, un nouveau « petit plaisir » bien pervers : celui d’accrocher à leurs tableaux de chasse, jusqu’au 30 juillet 2013, les canards eider (espèce pourtant classée en « danger » par l’UICN), amputant ainsi de 2 ans un moratoire de 5 ans « garanti » par l’Etat le 30 juillet 2008.

Second plaisir : celui de chasser dix jours de plus (jusqu’au 10 février – contrairement aux recommandations du conseil d’Etat) les oies sauvages : des animaux quasi sacrés, mondialement protégés, qui ne sont la propriété de personne et surtout pas d’un bipède, fût-il chef des riches, généreux surtout avec le bien d’autrui.

Pan-Pan !!

Ce faisant, le « bon plaisir du prince » anéantit une tradition millénaire pacifique ; il ruine le revenu des communautés de pêcheurs et d’artisans de royaumes qui ne sont pas les siens : Norvège, Islande... peuples scandinaves, auxquels on n’a rien demandé ni présenté d’excuses.
Il détruit un « peuple migrateur » que l’on devrait considérer comme apprivoisé depuis les milliers d’années de bons et loyaux échanges et donc, intouchable propriété de ces populations nordiques.
Mauvais coup double !!

Plus fort encore : pour mieux s’attacher cet électorat exécrable, le président-candidat vient d’accorder récemment un autre petit privilège qui nous laisse sans voix en cette période de chasse… aux niches fiscales : désormais, les propriétaires de terrains d’élevage de gibier « à lâcher » ou de terrains privés réservés à la chasse, bénéficient de détaxes !
Cible touchée !

Question : A votre avis, qui va payer les condamnations et indemnités imposées par l’Europe, sinon l’Etat, c’est-à-dire nous, pauvres contribuables désarmés ?
- Désarmés ? Pas tout à fait : il nous reste une cartouche de liberté : le VOTE !

Mais, comme après la chasse, il faudra surveiller de très près le dépouillement.

Pour nos enfants chéris, pour les victimes –ainsi que leurs familles- de balles perdues et de gibier éperdus sur les routes,
Pour nos amis les animaux,
Nous, simples citoyens, randonneurs, sportifs et promeneurs du dimanche, vous remercions, chers lecteurs, de faire entendre massivement nos protestations :
VOTEZ, et cette fois, VOTEZ BIEN !

....................

Notes :

(1) "Avec plus d’un million d’animaux prélevés (pour le grand gibier uniquement) et une moyenne de 6 balles par animal, çà fait six millions de balles tirées. Quinze accidents mortels, ce n’est pas beaucoup", M. Baudin, cité par Ouest France, 28 septembre 2010.

(2) "Le Conseil […] permet de donner un avis sur tous les textes de loi qui nous sont soumis obligatoirement par le Premier ministre », M. Baudin cité par Nice Matin, 26 novembre 2010.





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Lire aussi : Le gouvernement fait un nouveau cadeau aux chasseurs

Source : Courriel à Reporterre

Photo : fotooizo

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