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Reportage — Eau et rivières

Le sommet sur les océans a donné le feu vert au capitalisme bleu

Des manifestants au One Ocean Summit de Brest, du 9 au 11 février 2022.

Peu d’avancées concrètes ont été réalisées à Brest, au One Ocean Summit. Qui s’est transformé en festival de « la croissance bleue » et avalisé l’exploration des fonds marins.

Brest (Finistère), reportage

Brest. Son crachin, ses sous-marins nucléaires, ses silos de soja du Brésil, ses paquebots à quai, son nouveau polder consacré aux énergies renouvelables... et son One Ocean Summit. Du 9 au 11 février, ce sommet international souhaité par Emmanuel Macron a réuni des représentants du milieu scientifique, des jeunes entreprises, des ONG libérales, des multinationales, banques, assurances, et un nombre de chefs d’État bien plus petit que ce qui avait été annoncé au début (une vingtaine seulement, dont le dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui accueillera la COP27 à l’automne).

En huis clos, dans les anciens entrepôts qui surplombent le port militaire, chacun, de TotalEnergies à Nestlé, a pu partager ses solutions pour lutter contre les pollutions marines et contribuer à ce que l’océan puisse encore jouer son rôle de régulateur du climat. Un entre-soi très « business-friendly », où l’on s’échange les cartes de visite entre hommes et femmes d’affaires, et où l’on se rencontre en tête-à-tête dans des salles privées. Les journalistes, eux, n’ont pas eu le droit d’être présents dans la salle pour écouter les (multiples) prises de paroles d’Emmanuel Macron, des PDG et chefs d’État le vendredi matin11 février, jour des annonces.

Malgré les grands discours, les déclarations concrètes sont restées limitées. Rien sur la surpêche qui, comme l’exploration minière sous-marine, a été reléguée dans les couloirs, pendant les pauses entre les grosses conférences, devant à peine une vingtaine de personnes.

Dans le cadre du Blue Climate Initiative, des prix à l’innovation ont été remis à différentes entreprises ; comme ici la création d’un resort de luxe écologique, sur un atoll privatisé pour que les touristes se « reconnectent avec la nature ». © Juliette Cabaço Roger/Gwenvaël Delanoë/Reporterre

Concernant le grand enjeu du plastique, 2 milliards d’euros supplémentaires ont été attribués par les banques européennes d’investissement pour financer des projets luttant contre cette pollution. Mais pas de décision politique forte ni de réglementation contraignante sur la production des plastiques à usage unique. La France annonce tout de même, avec la loi anti-gaspillage, être en passe de supprimer les emballages plastiques à usage unique d’ici 2040.

Des manifestants au One Ocean Summit de Brest. © Juliette Cabaço Roger/Gwenvaël Delanoë/Reporterre

Plus d’aires marines protégées... et d’exploration minière

Des avancées diplomatiques sont tout de même à noter, comme les accords du Cap de l’Organisation maritime internationale, qui devraient être ratifiés prochainement, permettant une meilleure protection sociale des marins. Côté biodiversité, une trentaine d’États supplémentaires (soit plus de 80 pays au total) ont rejoint les objectifs de 30 % d’aires marines protégées dans l’océan. La France a annoncé avoir dépassé cet objectif avec un décret signé vendredi matin, qui agrandit la réserve naturelle des Terres australes (1,6 million de kilomètres carrés). Pour sa part, la Polynésie s’est engagée à développer un réseau de réserves marines de 500 000 km².

Cet objectif d’agrandissement des aires marines protégées est soutenu par plusieurs ONG écologistes, mais décrié par d’autres comme étant une « privatisation de l’océan » et une forme de « colonialisme bleu ». Car de nombreuses aires marines sont prévues dans les pays du Sud, soutenues par des investissements massifs de multinationales. « Ça pollue au Nord et on nous demande de serrer la ceinture, de servir de poumon pour le reste, sans pour autant que l’on nous apporte de l’aide, a dénoncé Arlette Soudan-Nonault, ministre de l’Environnement du Congo. Nous ne mendions pas, nous disons simplement que nous voulons une démarche équitable. » Coordonnant la Commission climat du bassin du Congo et ses seize pays, elle a déploré ne pas avoir été consultée : « J’ai reçu une simple invitation avec la liste des thématiques quinze jours en amont. »

Pendant les échanges, Joachim Claudet, chercheur au CNRS, a tout de même averti : « Il faut des aires de protection forte, sinon les impacts sont moindres ; il faut augmenter la protection des aires déjà existantes. » Autrement dit, « ces aires marines [...] ne sont pas du tout protégées ! », selon l’association contre la surpêche Bloom, qui a qualifié le le sommet de « flop diplomatique ». Car le statut d’aire marine protégée n’empêche pas l’industrie minière sous-marine, en plein essor, de lorgner sur leurs fonds marins. « Il n’y aura pas d’exploitation minière dans les aires “en protection forte” », a rassuré Benoît Faraco, conseiller écologie à l’Élysée. Mais quid de celles qui ne sont pas sous ce label ?

Les sujets qui fâchent, comme ici l’exploration minière en eaux profondes, ont été relégués au « Blue Hotspot », un espace dans le hall où pendant 20 minutes plusieurs intervenants ont débattu. © Juliette Cabaço Roger/Gwenvaël Delanoë/Reporterre

Cela ne figure pas parmi les engagements officiels du One Ocean Summit, mais Benoît Faraco a annoncé à la presse que « le président de la République a lancé au niveau national, dans le cadre de France 2030, un grand programme qui vise à permettre l’exploration des grands fonds marins en débloquant plusieurs centaines de millions d’euros sur les dix prochaines années ». Tout en rajoutant, au grand dam des écologistes : « Ces ressources seront sans doute exploitées, si elles ne le sont pas par la France, elles le seront sans doute par d’autres grandes puissances. »

Un mur de Brest. © Juliette Cabaço Roger/Gwenvaël Delanoë/Reporterre

« Verdir » le trafic maritime

Dans une stratégie de coopération public-privé, le sommet s’est enorgueilli d’avoir associé une vingtaine d’armateurs européens au label Green Marine Europe, qui prend en compte tout un panel de nuisances allant de la pollution sonore, des rejets huileux aux émissions de CO2. Quant aux fumées noires des paquebots à quai, qui, comme à Marseille, empoisonnent l’air des habitants, elles devraient être considérablement réduites : une dizaine de ports se sont engagés à raccorder les bateaux au réseau électrique lorsqu’ils seront au mouillage, pour leur éviter de faire tourner leurs moteurs au fuel.

Tout sera fait pour « verdir » le trafic maritime et bâtir des « navires zéro émission », ont clamé les multinationales CMA CGM, Maersk, MSC, TotalEnergies, EDF. Et les start-up, très représentées, en ont profité pour promouvoir leurs innovations techniques permettant de limiter certaines nuisances environnementales. Les cargos à la voile ont le vent en poupe, mais restent souvent au stade de prototypes. De multiples carburants « alternatifs » sont à l’étude, comme le GNL (gaz) ou l’ammoniac, mais de nombreux tests restent à effectuer avant une généralisation.

Le port de Brest, avec ses silos remplis de soja brésilien, ses paquebots et un méthanier. © Juliette Cabaço Roger/Gwenvaël Delanoë/Reporterre

Et réduire le trafic maritime, pour diminuer les pollutions et émissions de gaz à effet de serre ? La question n’a jamais été mise sur la table. Logique : la « croissance bleue » a été sur toutes les lèvres, à aucun moment n’a été envisagée la possibilité de freiner ou limiter l’expansion des industries du fret et du tourisme. Le Club Med et les croisiéristes Le Ponant et Costa Croisières ont même souligné leurs efforts en matière d’environnement, en dépit des fortes pollutions qu’engendrent les paquebots.

De leur fabrication à leurs radoubs, et jusqu’à leurs désossements, c’est toute la vie des navires qui est à verdir. Ce que rappellent les épaves de navires militaires qui pourrissent toujours, depuis des années, à quelques brasses de là en fond de rade de Brest. « Dans la phase de déconstruction, on a fait énormément de progrès », permettant à la fois « réduction des déchets » et « gains économiques », s’est pourtant flatté Éric Papin, directeur de Naval Group. Le constructeur de navires militaires est, a-t-il assuré, « un acteur engagé dans la protection environnementale ». Même s’il a reconnu que la prise en compte de l’impact écologique dépend surtout des priorités voulues par ses clients, il a souligné que les « sous-marins sont des précurseurs dans l’hybridation énergétique », et que plusieurs navires utilisent la propulsion nucléaire, « qui est vertueuse ». Les ouvriers irradiés de la base de l’Île-Longue, en face de Brest, apprécieront.

Dehors, dans la rue, la « vertu » de l’industrie a fait grincer des dents : « J’adore la mer, et pourtant, j’en ai foutu des saloperies dedans : de l’antifouling [peinture pour la coque des navires], du plomb... », raconte un ancien employé des chantiers navals brestois, qui confie être tombé malade à cause de l’amiante. Aujourd’hui, il participe à la manifestation opposée au One Ocean Summit, à l’extérieur. « Je suis ici pour l’avenir des jeunes. »

Tout au long des trois jours de sommet, plusieurs actions et manifestations comme celle-ci ont tenté de s’opposer aux logiques capitalistes du One Ocean Summit, mais la mobilisation est restée faible. « Nous, pêcheurs, on n’est pas invités à ce genre de sommets, a regretté Philippe Calone, patron-pêcheur venu de Normandie pour manifester, aux côtés d’associations écologistes et de syndicats. Malheureusement, l’économie bleue ne comprend pas la pêche, elle va détruire la biodiversité et industrialiser la mer. Et la pêche artisanale est très clairement en danger. »

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