Les Soulèvements de la Terre sèment des graines en Auvergne contre les mégabassines
Selon les organisateurs, plus de 6 000 personnes ont manifesté à Vertaizon, dans le Puy-de-Dôme, le 11 mai 2024. - © Alexandre Bagdassarian / Reporterre
Selon les organisateurs, plus de 6 000 personnes ont manifesté à Vertaizon, dans le Puy-de-Dôme, le 11 mai 2024. - © Alexandre Bagdassarian / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Plusieurs milliers de personnes ont manifesté ce weekend contre deux projets de mégabassines dans le Puy-de-Dôme. Une « randonnée festive et déterminée » où, en symbole d’un autre modèle agricole, elles ont planté semis et haies.
Vertaizon (Puy-de-Dôme), reportage
Au pays du maïs hybride et du géant de l’agro-industrie Limagrain, planter des semences paysannes est un acte politique, pour ne pas dire un acte subversif. Les discussions ont été longues pour préparer la journée de vendredi 10 mai, préambule au grand rassemblement du lendemain, porté par Bassines non merci 63 (BNM63), la Confédération paysanne, Extinction Rebellion, les Faucheurs volontaires et Les Soulèvements de la Terre.
« Nous voulions faire un semis public mais les pressions ont été trop fortes », lance en guise d’introduction, Camille [*], une des organisatrices. Résultat, une trentaine de personnes seulement se retrouvent en cet après-midi ensoleillé sur la parcelle d’un agriculteur « ami », dans une petite commune du Parc régional du Livradois-Forez, pour une action éminemment symbolique.
« Il y a un lien très fort entre la filière maïs et les mégabassines. Ce que nous voulons rappeler ici, c’est que nous ne sommes pas contre la culture du maïs en soi mais qu’on peut faire du maïs autrement, sans être prisonniers des multinationales semencières » poursuit la jeune femme. « Ce à quoi nous nous opposons, c’est au “minerai maïs”, nous dit Basile, des Soulèvements de la Terre, un maïs qui sert pour l’élevage hors-sol, les méthaniseurs, les biocarburants, comme marchandise pour l’export. »
Si l’organisation de ce semis paysan — utilisant donc des semences prélevées par un agriculteur sur sa récolte et non achetées à un semencier — a suscité autant de débats et de préoccupations, c’est que la région est sous la coupe du semencier Limagrain, qui veille à ce que ses parcelles de semences de maïs hybrides ne soient pas « contaminées » par d’autres variétés, d’où l’existence d’un découpage précis du territoire avec des zones d’isolement, dans et autour desquelles il est interdit de semer du maïs dit population. « Leur hantise, c’est qu’il y ait des sur-semis pendant ce week-end, en somme qu’on balance des graines dans leurs champs et que cela ruine leur production », nous confie-t-on.
« On va semer en rangs ! »
De sur-semis il n’y aura pas, mais en lieu et place cette démonstration par l’exemple qu’une autre approche de la culture du maïs est possible. Anton, 30 ans, paysan et membre de BNM63, égrène quelques consignes pour celles et ceux qui ne sont pas rompus à l’exercice. « On va semer en rangs, on va les espacer de 30 centimètres, on enfonce la graine à 3 centimètres environ et on tasse ! », explique-t-il.
Dans la joie et la bonne humeur, tout le monde se met à l’ouvrage au son d’un tambourin. « C’est important de partager ce geste paysan, dit le jeune homme, d’être en contact avec la terre, de renouer avec les saisons, d’être dans une approche de subsistance. »
Face aux semenciers qui verrouillent le monde agricole, en sélectionnant et vendant des semences qu’il faut racheter chaque année, les semences paysannes sont synonymes d’autonomie, de diversité mais aussi d’une plus grande adaptation au changement climatique. « Avec les semences paysannes, on peut faire du maïs avec moins d’eau et sans bassines, tout en respectant les sols, confirme Henri, 58 ans, adhérent de la Confédération paysanne. C’est précisément ce que nous voulons montrer : il existe un autre modèle agricole, durable et rentable, qui fonctionne. »
Ce semis, ce geste paysan, vient aussi rappeler que la lutte contre les mégabassines n’est pas un combat mené par quelques « bobos-écolos », déconnectés de la terre, face à des agriculteurs qui seraient seuls dépositaires du savoir. « Ici en Limagne, le système Limagrain ne profite pas à tout le monde, dit Henri. Les deux projets de bassines, c’est 2,3 millions de mètres cubes d’eau pour trente-six agriculteurs seulement. »
La primauté paysanne du mouvement d’opposition aux mégabassines a été rappelée dès le lendemain par les tracteurs qui ouvrent et ferment le cortège, ainsi que par les nombreux t-shirts jaunes de la Confédération paysanne présents dans la foule. « C’est une lutte paysanne par excellence, dit Ludovic Landais, porte-parole de la Confédération dans le Puy-de-Dôme et éleveur dans la région. Qui subit le poids des contrats avec les semenciers ? Les ravages des pesticides et des produits phytosanitaires ? Les difficultés d’accès à la terre ? Les premières victimes ce sont les paysans. »
Hélicoptère et quads
Entre 4 000 et 6 500 personnes ont répondu présentes ce samedi, à Vertaizon, à quelques kilomètres de Clermont-Ferrand, pour cette « randonnée festive et déterminée pour la défense de l’eau ».
L’idée d’une randonnée, plutôt paisible mais non moins revendicative, en a déçu certains, comme Gilles, 66 ans, faucheur volontaire venu de Bretagne, plus porté vers l’action. Mais le spectre de Sainte-Soline est dans tous les esprits et, aux dires des organisateurs, pressions et menaces ont été légion. La préfecture a d’ailleurs sorti les muscles en déployant un dispositif policier généreux, à grand renfort d’hélicoptère et de quads.
Si la volonté de ne pas déborder est claire, Juliette des Soulèvements de la Terre recadre toutefois les termes du débat. « La violence n’est pas de notre côté, elle vient d’en face, explique-t-elle. Ceci étant dit, nous ne sommes pas dans la même temporalité qu’à Sainte-Soline. On est au début de l’histoire ici et réunir des milliers de personnes alors qu’aucun coup de pelle n’a encore été donné, c’est une réussite totale. »
Dans le cortège, on se félicite du niveau de participation. « On est en pleine extase », se réjouit une jeune mère de famille, vêtue en bleu des pieds à la tête, le dress code du jour. Elle se dit profondément « inquiète par la privatisation de l’eau » alors que plusieurs communes du département en manquent. Faire nombre donc, et se mobiliser tôt en amont du projet. Mais poser également, comme avec le semis paysan, des gestes forts qui dessinent un autre modèle agricole.
Quand le cortège s’approche du site envisagé pour la construction d’une des deux bassines, 14 hectares sur la commune de Bouzel, une distribution de noix, noisettes et autres boutures s’organisent. Les manifestants entourent la parcelle, et plantent, à la cuillère ou à la main, noisetiers, frênes et ormes, germes d’une future haie. « C’est un contrepied au modèle industriel, résume Pascal Mercadier, de France Nature Environnement. Planter des haies, cela permet de garder l’eau et de protéger la biodiversité. »
« En cinq ans, on peut restaurer des zones humides »
Ludovic Landais rappelle lui que la zone choisie pour accueillir la future bassine était auparavant une zone humide, drainée pour être cultivée : « Aujourd’hui, nous ne sommes pas là pour détruire, mais pour restaurer le vivant. Plutôt que de construire des bassines, moi je prends le pari qu’en cinq ans, on peut restaurer des zones humides et que ça peut marcher. »
Ainsi se dessine le contre-modèle esquissé par les manifestants : partage de l’eau, réhydratation des sols, plantage de haies et recréation de zones humides. Et surtout, bifurcation vers la polyculture élevage, une agriculture plus diversifiée et de plus petite échelle où les paysans regagnent leur autonomie.
Alors que le ministre de l’Agriculture a réaffirmé récemment son objectif de construire une centaine de mégabassines en 2024, Basile des Soulèvements de la Terre anticipe déjà d’autres mobilisations : « Ici, c’est juste le début, on crée une communauté de luttes. Il y aura plein d’autres manifestations contre les bassines. Il y a une prise de conscience qu’il faut lutter contre l’accaparement de l’eau, qu’il s’agit là d’une nécessité vitale. »
Ce samedi 11 mai, la demande des organisations à l’origine du rassemblement est claire et inchangée : un moratoire sur l’ensemble des projets de mégabassines.
Notre reportage en images :