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Les animaux d’élevage subissent un peu moins d’antibiotiques

17 novembre 2016 / Marie Astier (Reporterre)



L’usage des antibiotiques dans les élevages français est en baisse, selon l’Anses. C’est a priori une bonne nouvelle pour la santé humaine, car cette pratique conduit à des antibiorésistances mortelles. Cependant, la question des conditions d’élevage n’est pas posée, alors que le mode intensif est le plus gourmand en traitements médicamenteux.

Sur les graphiques, les courbes sont formelles : l’usage d’antibiotiques en élevage est à la baisse. Selon les chiffres annuels de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), publiés mercredi 16 novembre, bovins, porcs, volailles, lapins, et autres animaux d’élevage, reçoivent de moins en moins de traitements. Depuis 1999, date à laquelle l’agence a commencé à collecter les chiffres, l’exposition des animaux aux antibiotiques a diminué de 13,6 % en France.

C’est un enjeu de santé publique. L’usage abusif des antibiotiques, tant pour la santé animale qu’humaine, favorise l’apparition de bactéries résistantes. Via la viande ou le lait, celles-ci peuvent être transmises aux humains. Face à une simple infection urinaire, voire une pneumonie ou une septicémie, les médecins peuvent alors se retrouver sans traitement efficace. « Les patients atteints d’infections dues à des bactéries résistantes sont exposés à un risque accru de dégradation de l’issue clinique et de mortalité ; il faut aussi leur consacrer davantage de ressources de santé que pour les patients infectés par des souches non résistantes des mêmes bactéries », constate l’Organisation mondiale de la santé. La résistance microbienne pourrait tuer dans le monde 10 millions de personnes par an en 2050, selon un rapport britannique publié cet été.

Si l’utilisation des antibiotiques en élevage n’est pas la seule cause du développement de l’antibiorésistance, c’est l’un des facteurs sur lesquels il est possible d’agir. « En Europe, l’utilisation des antibiotiques en médecine vétérinaire est deux fois plus importante qu’en médecine humaine. L’usage massif des antibiotiques pour les animaux d’élevage, en particulier les faibles doses ou les traitements incomplets, contribue au développement de l’antibiorésistance », indique le CIWF, association de défense des animaux d’élevage.

« En France, on en utilise 50 fois plus de colistine pour les élevages que pour toute la consommation humaine en Europe ! » 

Mais la France fait sa part, estime l’Anses. « Il y a une baisse nette de tous les indicateurs, toutes filières confondues », se félicitait mercredi son directeur Roger Genet. « Les objectifs du plan Éco-antibios et de la loi d’avenir agricole sont en passe d’être atteints », ajoutait Robert Moulin, un vétérinaire de l’agence. Notamment, une baisse de 25 % de l’utilisation de deux antibiotiques dits « critiques » — ils suscitent une forte résistance, ou sont des traitements de derniers recours pour les patients — est en passe d’être atteinte en seulement trois ans.

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Les porcs, les lapins et les volailles sont les animaux les plus traités. Or, ce sont aussi les espèces les plus présentes en élevage intensif.

Des résultats obtenus à travers une sensibilisation des vétérinaires et des éleveurs, mais peut-être surtout grâce à une contrainte réglementaire. En Europe, depuis 2006 l’utilisation d’antibiotiques dans les aliments des animaux pour favoriser leur croissance est interdite. En France, la loi d’avenir agricole, votée en 2014 et progressivement mise en application, fait également évoluer les pratiques.

Elle interdit notamment les remises et promotions sur les antibiotiques vétérinaires : que vous achetiez deux ou mille boîtes, le prix est le même. Une façon de décourager les achats, et donc les utilisations, en masse. « Et puis, désormais, avant de prescrire, je dois isoler le germe responsable de la maladie, et faire une analyse pour vérifier à quels antibiotiques il est sensible, témoigne Rodrigo Ruiz, vétérinaire libéral à Rostrenen, dans les Côtes-d’Armor. Je dois également respecter des temps d’attente : si les animaux doivent partir à l’abattoir dans les quinze jours, par exemple, il y a certains antibiotiques que je n’ai pas le droit de prescrire. Enfin, je n’ai plus le droit de prescrire des antibiotiques critiques, sauf si je montre que c’est le dernier recours. »

Ainsi, tout irait de mieux en mieux. Mais, « cela dépend de ce que l’on compare, note Agathe Gignoux, chargée d’affaires publiques au CIWF. On nous dit que la consommation d’antibiotiques critiques a diminué fortement par rapport à 2013, mais il y a eu un pic d’utilisation juste avant. En fait, on est à peu près revenus aux taux d’utilisation de 1999. »

Autre souci, la liste des antibiotiques critiques est, selon elle, incomplète. Ainsi, le débat est en cours sur le classement de la colistine, l’un des antibiotiques les plus utilisés dans les élevages de volailles, de porcs et de bovins. « En France, on en utilise 50 fois plus de colistine pour les élevages que pour toute la consommation humaine en Europe ! » rappelle le CIWF. Chez les humains, il est peu utilisé, mais c’est un traitement de dernier recours pour certaines infections. Or, de plus en plus de bactéries résistantes sont recensées en France et dans le monde, ce qui pourrait justifier de redoubler de prudence dans son utilisation.

« En Suède, les porcs sont surtout élevés sur paille, et les porcelets sont traités cent fois moins que chez nous » 

Enfin, un rapport européen indiquait qu’en 2014, encore 85 % des antibiotiques utilisés en élevages étaient administrés en traitement de masse.

Cela signifie que tout l’élevage est traité, via un médicament mis dans la nourriture ou l’eau. Les vétérinaires rappellent que l’usage en traitement préventif n’est plus possible. Mais quand les animaux sont élevés en bâtiments, il suffit que quelques-uns soient malades pour que tout le troupeau risque d’être contaminé. « Quand on sait que le germe est très contagieux, après diagnostic, on va traiter le lot », explique Rodrigo Ruiz. Lui officie notamment beaucoup chez les éleveurs de bovins. « Ce type de traitement est surtout réservé aux animaux élevés en bâtiment, précise-t-il. À l’inverse, pour les bovins en plein air, je vais plutôt prescrire des traitements individuels. »

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Les animaux élevés en plein air reçoivent plus facilement des traitements individuels.

C’est là qu’entrent en jeux les conditions d’élevage. L’Anses ne fait pas de distinction. Un indice tout de même : selon ses chiffres, les lapins, les porcs et les volailles sont les animaux les plus traités. Or, ce sont aussi les espèces les plus présentes en élevage intensif. Pour Agathe Gignoux, cela ne fait pas de doute : « L’usage des antibiotiques s’est développé en même temps que l’élevage intensif. » En plus de la promiscuité, elle invoque « une raison assez simple : les conditions de vie sont sources de stress et les animaux sont fragilisés, ils nécessitent plus de traitements. » Le seul moyen de véritablement diminuer l’usage des antibiotiques serait donc de faire évoluer les modes d’élevage. « En Suède, les porcs sont surtout élevés sur paille, et les porcelets sont traités cent fois moins que chez nous », affirme Agathe Gignoux.

À voir si le ministère de l’Agriculture l’entendra. Le bilan du plan Éco-antibios va être tiré d’ici la fin de l’année. Un nouveau devrait être mis en place à partir de 2017. Mais l’Anses ne compte pas pour l’instant allonger la liste des antibiotiques critiques, et le débat sur l’élevage industriel, ou sur les médecines douces en élevage ne semble pas encore ouvert au plus haut niveau.




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Lire aussi : Comment vaincre la résistance aux antibiotiques ? Par la « phagothérapie »

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Laurent Mignaux/Terra

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