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Les bergers qui ne criaient pas « Au loup ! »

13 juillet 2018 / Diana Semaska (Reporterre)

Martine et Jean-Michel élèvent des brebis et des chèvres dans les Alpes-Maritimes. Par une adaptation constante au milieu et la mise en œuvre de différents moyens de protection, ils font avec la présence des loups, qui leur tuent toutefois plusieurs de leurs bêtes chaque année.

  • Breil-sur-Roya (Alpes-Maritimes), reportage

« Bilibilibili ! » En ce début de soirée de juillet, Martine* appelle les brebis manquantes. Nous venons de redescendre de Coro, un flanc de montagne couvert de noisetiers, genêts et rosiers sauvages. Le visage tourné vers la masse sombre des pins, l’éleveuse-bergère d’une trentaine d’années jure. Sans prévenir, une partie du groupe a fait volte-face dans les broussailles et vers les hauteurs. « Cette année, c’est tous les jours qu’elles me font ça », soupire-t-elle. Seule une vingtaine de moutons nous rejoignent sur les terrasses herbeuses, juste au-dessus de la ferme. « Elles montent quand on descend, descendent quand on monte… » Nous sommes sur les hauteurs de La Brigue, dans la vallée de la Roya, à 1.200 mètres d’altitude et 2 kilomètres à vol d’oiseau de l’Italie. Dans quelques jours et pour s’adapter à la présence du loup sur leur territoire, Martine* et Jean-Michel* réduiront leur cheptel de brebis, pour développer celui de chèvres.

Installé depuis 2015 en zone de présence permanente (ZPP) du loup, leur troupeau comptait à l’origine 150 ovins et caprins (250 avec les petits du printemps). Ce ne sont pas les moyens de protection qui manquent : six chiens patous, bergers d’Anatolie et croisés servent de vigiles avisés, en plus de la garde alternée par Martine et Jean-Michel. L’été, le couple accueille des bénévoles Pastoraloup, programme d’aide à la surveillance porté par l’ONG Ferus. Thomas rentre de son parcours dans les bois avec les chèvres. Il est là depuis dix jours. « On doit souvent ramper dans les buissons, lâche-t-il, mais comme les chèvres ne vont pas très vite, ça le fait. » En attendant de passer le concours de pompier, ce robuste trentenaire surveille une quarantaine de bêtes à cornes environ six heures par jour, parfois accompagné de Caroline, wwoofeuse canadienne de 19 ans.

« On essaie d’adapter notre troupeau à notre milieu » 

Charlie, le patou, frotte son museau contre ma main. Quand ils ont racheté le corps de ferme construit dans les années 1970 par un groupe de jeunes néoruraux, Martine et Jean-Michel savaient qu’il y avait des loups. Ces trois dernières années, la meute de chiens, en plus de la surveillance humaine, a d’ailleurs prouvé son efficacité : trois attaques seulement, pour une quinzaine de bêtes tuées. Mais en 2018, ça n’a pas suffi. Une cinquantaine de bêtes a disparu en deux mois. Parmi les causes : le réveil d’une hernie mal opérée, qui a mis Jean-Michel en arrêt maladie jusqu’à nouvel ordre, l’empêchant de garder le troupeau. C’est donc Martine qui, jusqu’à l’arrivée de Thomas, partait en garde tous les jours. Surtout, « les brebis sont devenues ingérables ». Traduction : elles prenaient leurs distances avec les chèvres, plus lentes, et partaient vers les hauteurs. Résultat : les bêtes revenaient régulièrement le soir ou le lendemain… à moins qu’elles n’aient rencontré le loup. Mais le couple se bat pour trouver des moyens de cohabiter plus sereinement avec le grand prédateur.

Six chiens patous, bergers d’Anatolie et croisés servent de vigiles avisés.

Devant l’entrée de la bergerie, Martine et Jean-Michel trient les brebis qui partiront, dans trois jours, dans une autre ferme. Ils conserveront une trentaine de brigasques et de thônes-et-marthod, des races moins coureuses que les corses, dont ils se séparent. « On essaie de trouver un troupeau qui va avec notre situation. Ici, la zone est trop fermée, les brebis ont envie de marcher et cherchent de grandes prairies herbeuses, ce qu’on n’a pas, sauf là-haut. » Là-haut, c’est le col du Tanarel, qui permet de passer en Italie, à 2.000 mètres d’altitude. Inenvisageable d’y faire des allers-retours quotidiens. Ni d’y passer toute l’estive. « On doit rentrer les bêtes tous les soirs pour les traire le matin. »

Une bergère avec une partie de ses chiens et de son troupeau.

Avec une majorité de chèvres, le couple espère que les brebis se calent sur leur rythme et que l’ensemble du troupeau retrouve une cohésion. Ils souhaitent par ailleurs diversifier leurs revenus, en proposant des visites à la ferme, voire des séjours d’un week-end pour les urbains en mal de nature. Leurs fromages artisanaux de chèvre et de brebis (tommes, lactiques, fromages blancs), de yaourts et d’œufs sont eux vendus dans les hôtels-restaurants de La Brigue et sur les marchés.

Mercredi matin, jour de marché à Tende, village perché à la frontière. À 24 ans, Cécile a trouvé une mission originale pour son stage de master en géographie : étudier les moyens d’adaptation d’un élevage en zone de présence du loup. C’est elle qui s’occupe de la vente sur les marchés, des futures visites à la ferme et de la création d’outils de communication. Pour elle, il y a de l’espoir. « Les gens adorent les produits qu’on fait, c’est très valorisant. Même si on fait trois fois moins de chiffre cette année par rapport à la même période l’an passé… Mais ça, le loup n’y est pour rien. »

La surmédiatisation des attaques de loup fait oublier d’autres menaces pour le pastoralisme

Une quinzaine de visiteurs passe, pour environ 100 euros de gain. Peu de touristes, malgré la proximité du parc national du Mercantour et de la vallée des Merveilles. Avec les contrôles de migrants à Breil-sur-Roya, les travaux des tunnels de Tende et de Vintimille et l’arrêt d’une portion du train Nice-Tende, le trafic s’est considérablement ralenti dans la vallée. Et selon Jean-Michel, la surmédiatisation des attaques de loup fait oublier d’autres menaces pour le pastoralisme, plus subtils mais moins photogéniques que des cadavres. Un exemple : l’adoption par le Sénat, dans le cadre du projet de loi sur l’agriculture et l’alimentation, d’un article renforçant le droit de nommer « fermier » un fromage même si l’affinage n’a pas été réalisé sur la ferme. Autre sujet de préoccupation : les surfaces pastorales ont vu récemment leurs conditions d’éligibilité aux aides de la politique agricole commune se modifier. Les ronces, le genévrier, le sapin, l’églantier ou le prunellier ne sont plus considérés comme comestibles. « Alors que les bêtes adorent ça ! » Or, les subventions européennes constituent, avec les aides dédiées au loup, l’essentiel du revenu de ces éleveurs, comme de beaucoup d’autres.

Au marché de Tende.

Un homme s’avance. « J’ai trente chèvres à vendre, ça vous intéresse ? Parce que chez moi, il y a le loup. » Et sans ciller : « J’en ai tué deux, mais je crois qu’il en reste encore un, alors… » Il va bon train, le braconnage lupin, dans la vallée. « Certains de nos voisins se vantent d’avoir tué plusieurs loups par chez nous. On pense clairement que ça a joué sur les attaques qu’on a subies cette année », commentera plus tard Martine, qui a une formation en biologie et aimerait qu’il y ait davantage de recherche scientifique sur le loup. « C’est frustrant de ne plus savoir à qui on a affaire. L’ONCFS [Office national de la chasse et de la faune sauvage] comptabilise les meutes, mais si le braconnage vient foutre le bordel… »

Le couple d’éleveurs se sépare de ses brebis, sauf une trentaine de brigasques et de thônes-et-marthod.

Chez eux, nous croisons justement une agente, qui termine le constat d’une attaque survenue il y a dix jours. Après le départ de la fonctionnaire, le couple calcule. « On devrait recevoir 20.000 euros en tout. Ce sera large pour acheter le troupeau de chèvres. » Selon eux, beaucoup au sein de leur profession profitent abusivement de ces aides de l’État. « Une brebis attaquée c’est 500 euros, une chèvre, 800. Si on les avait vendues, on en aurait eu pour 100 euros. Et le nombre de personnes qui laissent tuer leurs animaux malades pour toucher l’indemnité… » Pour limiter ces abus, le nouveau Plan loup est censé conditionner les indemnisations à la mise en place de moyens de protection. Là encore, « personne n’est venu vérifier ce qu’on faisait. Mais comme on n’est pas anti-loup, on n’a pas envie de gruger ». En 2017, le couple a touché 12.000 euros pour la nourriture de leurs chiens de protection et le salaire dédié à la surveillance.

Les bêtes ne peuvent pas rester en estive, il faut les traire tous les matins.

Théoriquement, ils pourraient demander des tirs de défense ou de défense renforcée. Ils n’en feront rien. « On ne veut pas faire tuer des loups. On préfèrerait que l’État mette en place des brigades d’aide-bergers. Pastoraloup, c’est utile, mais ça nous fait dépendre d’une association. » Pour prêter main-forte aux éleveurs, le nouveau Plan prévoit justement de déployer de telles « équipes mobiles de bergers expérimentés », et de développer l’accompagnement technique aux mesures de protection. Mais la mise en place de ces bonnes idées prend visiblement du temps. Et des moyens.



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Lire aussi : Pour se protéger du loup, il faut le connaître mieux

Source : Diana Semaska pour Reporterre

Photos : © Diana Semaska/Reporterre
. chapô : Le milieu « fermé » des environs de la ferme convient mieux aux chèvres qu’aux brebis, qui préfèrent les prairies ouvertes.

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