Les luttes contre les projets inutiles s’invitent dans les municipales

Durée de lecture : 7 minutes

6 mars 2020 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Pour les collectifs en lutte contre les grands projets inutiles et imposés, les élections municipales sont l’occasion de faire pression sur les candidats et d’obtenir des engagements. Certains lancent des listes citoyennes, avec en ligne de mire l’annulation du projet contesté.

La période électorale, c’est le moment — où jamais — d’obtenir l’oreille attentive des édiles. De leur soumettre des doléances, de faire pression pour les convaincre de soutenir une idée, voire de faire annuler un projet inutile et imposé. Beaucoup de collectifs recensés dans notre carte des luttes savent l’importance de cette échéance et multiplient les tracts, les réunions publiques et les interpellations.

À Lille, l’association Parc tente de préserver les 25 hectares de la friche de Saint-Sauveur. Elle a publié un manifeste et invité les candidats à se positionner sur la question. Tous se sont prononcés contre la piscine olympique mais beaucoup restent vagues quant au bétonnage de la zone. « Ce dossier s’est vraiment invité dans la campagne électorale. Mais les municipales ne sont qu’un moment institutionnel et pas une fin en soi. Nous voulons apporter une réflexion plus globale sur le devenir du site avec une nouvelle vision de la ville, plus résiliente », explique Franck Henry, membre de Parc. Le collectif n’appellera pas à soutenir un candidat particulier, histoire d’éviter se fâcher avec le ou la futur(e) maire.

« Les collectifs découvrent les dispositifs participatifs et ont envie de proposer une offre politique différente »

Ce travail de lobbying citoyen porte parfois ses fruits. Dans la vallée de la Tarentaise, le collectif Pact alerte sur le développement inconsidéré d’infrastructures touristiques dans les Alpes. Une lettre d’informations a été envoyée aux élus locaux et quatre candidats ont pris position. Un chiffre qui déçoit Fred Sansoz, membre du collectif : « On n’a pas eu suffisamment de candidats qui ont répondu. Mais le travail de fond a été fait. » La preuve à Bourg-Saint-Maurice, où la liste BAM2020 propose dans son programme un moratoire sur les projets touristiques et s’engage à respecter les objectifs de l’accord de Paris, si elle est élue. À La Clusaz, la liste l’ADN La Clusaz n’hésite plus à évoquer les conséquences du réchauffement climatique pour l’avenir des stations de ski. « Il ne s’agit plus seulement de quelques clampins écolos qui se mobilisent mais de deux générations qui s’affrontent. Les idées du XXe siècle contre celles du XXIe siècle », dit Fred Sansoz.

Inspirer les programmes est un premier pas qui reste insuffisant pour certains. Dans les Alpes-de-Haute-Provence, le collectif Singularité Forcalquier se bat contre l’agrandissement d’un Intermarché. Pétition, interpellations : la mairie, naguère dirigée par Christophe Castaner, qui est toujours conseiller municipal, est restée sourde à leurs revendications. « En septembre 2018, il nous a paru évident qu’il fallait se lancer dans les élections, la seule voie possible pour contrer ce modèle », explique Vincent Baggioni, membre du collectif et présent sur la liste. Grâce à son travail de sociologue, il était familier des questions de citoyenneté et de démocratie participative mais n’avait jamais fait de politique au sens classique. Il s’avoue étonné par l’engouement qu’a suscité son initiative : « Notre première réunion, il y a une dizaine de mois, a rassemblé une quarantaine de personnes. Et la dernière fois, nous étions plus d’une centaine [1]. Ce qui prouve la curiosité envers notre démarche. » Un intérêt qui ne se transforme pas automatiquement en actes : « Beaucoup nous disent que c’est une super initiative mais qu’ils n’ont pas le temps de s’engager. D’autres assurent qu’ils ont repris leur carte d’électeur car nous proposons quelque chose de nouveau. »

Forcalquier est loin d’être un cas isolé. En Provence comme ailleurs, les listes citoyennes issues des luttes se multiplient. Difficile toutefois d’estimer précisément cette tendance. « Il faudrait un travail d’analyse sur l’ensemble du territoire, ce qui n’a pas encore été fait », explique Léa Sébastien, maîtresse de conférences en géographie à l’université Toulouse 2 et coautrice du livre Résister aux grands projets inutiles et imposés (éditions Textuel, 2018). De façon empirique, elle constate que le phénomène prend de l’ampleur : « L’opposition amène la proposition. Les collectifs découvrent les dispositifs participatifs et ont envie de proposer une offre politique différente. » D’autant que les luttes locales sont d’excellentes écoles d’apprentissage de la vie démocratique. Les militants deviennent au fil des ans des experts de leurs sujets et veulent aller plus loin que la simple — et parfois vaine — interpellation des candidats.

Saillans et Murviel-lès-Montpellier, des villages sources d’inspiration

Ce mouvement a été initié dès 2014, avec la célèbre expérience de Saillans, où une liste citoyenne s’est lancée après s’être opposée à la construction d’un supermarché Casino. Ce bourg de la Drôme est devenu un modèle, mais d’autres cas moins connus ont vécu des expériences similaires, comme à Murviel-lès-Montpellier (Hérault). En 2013, Murviel a été secouée par un projet de construction de logements sur 25 hectares de terres agricoles. « On s’est opposés pour différentes raisons. La consommation de terres agricoles d’abord, mais surtout cette opération allait doubler la population du village et nous avions peur de ne pas réussir à bien intégrer les nouveaux arrivants », explique Isabelle Touzard, militante contre le projet de l’époque et maire actuelle.

Murviel a alors refusé de devenir un village-dortoir de la banlieue de Montpellier avec les nuisances attenantes, notamment les embouteillages. Les habitants ont créé une association et multiplié les recours, sans succès. Ils se sont alors lancés dans la bataille municipale de 2014. « On avait un projet de territoire participatif pour faire revivre l’agriculture locale, des évènements. Bref, remettre de la vie dans le village. On a fait des dizaines de tractages, quantité de réunions publiques participatives, des apéros dans les quartiers. On s’est démenés et on a été élus dès le premier tour face à quatre autres listes », se rappelle Isabelle Touzard. Une fois à la mairie, l’équipe n’a pas chômé : nouveau comité des fêtes, actions culturelles, territoire zéro phyto, aide à l’installation de jeunes agriculteurs, projet de tiers-lieu. « Sans flagornerie, je pense qu’on peut dire qu’il n’y a plus d’opposition dans le village. Nous travaillons de façon sereine, dans le respect mutuel et le travail ensemble. » Pour les prochaines élections, Isabelle Touzard se représente sans adversaire, le seul adjoint qui souhaitait l’affronter n’ayant trouvé aucun soutien. Elle se réjouit également du nombre des listes citoyennes candidates dans les villages alentour.

Certaines listes ne restent pas seules dans leur coin. En Bretagne, dans le Pays d’Auray, Claire Masson, élue Europe Écologie-Les Verts, essaie de les fédérer autour d’une plateforme qui pourrait peser au sein de la communauté de communes — là où les décisions majeures se prennent désormais. Une douzaine de liste sont de la partie, dont celle de Pluvigner (Morbihan), menée par Jean-Michel Le Cam. L’homme est membre de l’association Paré, qui lutte contre une zone d’aménagement commercial sur dix hectares de terres agricoles. Il n’est pas un novice et avait déjà tenté l’expérience en 2014, sans succès. « Il y a cinq ans, on ne parlait pas de liste citoyenne. Les gens de mon association n’ont pas voulu se lancer. Ils disaient que ce n’était pas à nous d’y aller, mais aux hommes politiques de proposer. » Depuis, l’idée a fait son chemin et surtout, les militants se sont formés et débordent d’idées. Claire Masson constate une réelle différence avec les équipes plus classiques : « Dans celles-là, les gens se bougent moins. Ils ne sont pas force de proposition. On dirait qu’ils passent la réunion à attendre le pot final. Tandis que les membres des listes citoyennes apportent des projets neufs. On a un vrai plaisir à se retrouver et à construire ensemble. Intellectuellement, c’est vraiment enrichissant. »

Faute de recensement officiel, impossible de connaître le nombre exact de listes citoyennes qui se présentent à ces élections. Certains parlent de 200 à 250. Un chiffre qui peut sembler dérisoire au regard des 35.000 communes du territoire, mais qui illustre une tendance : celle d’une repolitisation des électeurs qui veulent prendre en main leur territoire, participer pleinement au jeu démocratique local et ne plus se laisser berner par des candidats qui ne tiendront pas leurs promesses.





[1Forcalquier compte 5.000 habitants.


Lire aussi : Aux municipales, les citoyens se lancent à l’assaut des mairies

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photo :
. chapô : À Lille, l’association Parc tente de préserver les 25 hectares de la friche de Saint-Sauveur. © Association Parc Saint-Sauveur

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