Les marchés sont fermés ? Les paysans inventent des solutions

Durée de lecture : 6 minutes

25 mars 2020 / Estelle Dautry et Victor Point (Reporterre)



Lundi 23 mars, Édouard Philippe, Premier ministre, a annoncé la fermeture des marchés de plein air. Depuis une semaine et les premières mesures de confinement, les fermes de la Drôme s’adaptent et proposent pour certains des livraisons à domicile, des commandes fournies dans des casiers ou envisagent de ralentir leur production.

  • Aubres (Drôme), reportage

« Depuis une semaine nous n’avons aucune visibilité, on s’adapte au jour le jour et on ne sait pas où on va », dit, dépité, Florent Souriau. Producteur de fromages de chèvres avec son frère Hugo, installé à la ferme des Faviers à Aubres (Drôme), 40 % de son chiffre d’affaires provient de la vente directe. « Tous les jeudis nous sommes au marché de Nyons. En cette période de l’année, on vend entre 600 et 700 fromages chaque semaine. Jeudi dernier, le 19 mars, c’était la cata, on en a vendu moitié moins, alors maintenant que les marchés sont fermés… », soupire-t-il.

Florent Souriau a repris la ferme familiale et ses 115 chèvres l’an dernier. « Le fromage de chèvre, c’est de l’alimentaire mais pas un produit de base. Pour certains c’est presque un produit de luxe, en tout cas les gens peuvent s’en passer », s’inquiète-t-il. Les 60 % de chiffre d’affaires restant lui viennent de la vente à un grossiste basé à Dieulefit (Drôme). « Pour l’instant l’affineur nous suit, il ne nous a pas dit qu’il diminuait le volume alors on croise les doigts et on va lui vendre la majeure partie de notre production. »

La ferme des Faviers (Aubres) est spécialisée dans le fromage de chèvre.

Pour les prochaines semaines, il ne sait pas vers quoi se tourner : « Si jamais il faut diminuer les volumes, on va devoir calmer la lactation et passer de deux traites à une seule par jour. Le problème c’est que si on fait ça, on ne pourra pas revenir à une production normale et il nous reste quatre-cinq mois de lactation. Donc on attend encore quelques jours pour s’adapter ».

Dagobert Resneau s’est installé au fond de la vallée de Rochebrune. Jugeant que vendre sur les marchés n’était plus rentable, il a arrêté de s’y rendre il y a quelques mois. C’est l’opération De ferme en ferme, où les agriculteurs ouvrent leur porte et font déguster leur produit, qui lance sa saison. Mais l’opération prévue le dernier week-end d’avril est d’ores et déjà annulée : « Nous avions aussi des foires prévues. Pour l’instant, j’ai un peu une vision catastrophiste ».

Dans son exploitation, 200 brebis mères, entre 250 et 300 petits et une quarantaine de cochons. Mais aussi quarante hectares de terre céréalière et de fourrages. Les semis pour les prairies d’été sont en cours. Il a proposé à ses clients de mettre en place des commandes à récupérer à la ferme ou des livraisons à domicile. Pour la première semaine, il s’y est pris trop tard. « Je n’ai eu la confirmation que les abattoirs restaient ouverts que le mercredi 18 mars. Plusieurs personnes sont intéressées mais je ne sais pas comment ça va se passer à moyen terme. Si je n’arrive pas à vendre, je vais faire des salaisons avec les cochons, ça fera de la trésorerie pour plus tard », dit-il.

Dans la ferme Ode, à Condorcet, les casiers sont connectés et envoient des messages quand ils sont vides.

Les casiers permettant la vente direct connaissent un gros succès

Financièrement, les prochains mois s’annoncent difficiles. « Il va falloir avoir le dos solide, stocker la marchandise. En même temps, on pense aux prélèvements bancaires, au prêt… La ferme compte deux salariés à temps plein. Il faudra peut-être alléger leur présence. C’est déjà un peu limite en cette période de l’année. J’ai essayé de me renseigner auprès de la banque, pas de réponse. Chaque mois nous avons 3.000 euros d’emprunt à rembourser sans compter les charges salariales. »

Juste après les annonces de confinement, il a été contacté par le réseau La Ruche qui dit oui. « Il y a une ruche à Saint-Paul-Trois-Châteaux, à une heure d’ici. Ils m’ont proposé de prendre mes produits. On va essayer ça. »

À Condorcet, village de 500 âmes, la ferme Ode a installé des casiers le long de la départementale qui mène à Gap à l’ouest et à Nyons à l’est. Une route qu’empruntent régulièrement les coureurs du Tour de France en juillet. En ce moment, la gendarmerie y contrôle les attestations des rares voitures. On n’entend plus que le bruit des tracteurs dans les champs voisins.

Caroline Ode et une cliente.

Caroline et Jérôme Ode ont eu l’idée des casiers il y a deux ans. Ces derniers jours, la demande a explosé. « Dimanche 15 et lundi 16, avant les mesures officielles de confinement, on a été dévalisé ! Je devais revenir toutes les heures réapprovisionner. C’est trop dangereux. J’essaie de ne venir que deux à trois fois par jour maintenant en remplissant davantage les casiers, je m’enferme dans le local et je désinfecte tout. Depuis dimanche 22 mars, j’ai mis en place un service de commande, je vais voir si ça fonctionne », dit Caroline Ode.

Dans les casiers : des œufs, des kiwis, des tommes de chèvre, des asperges blanches ou vertes, des pomme de terre, des carottes, des oignons, des jus de fruits, des lentilles, de l’épeautre, des pâte à la farine d’épeautre, des confitures... Leur production mais aussi celle de fermes voisines. « Nous faisons aussi des marchés en Isère, mais ça nous faisait peur d’y aller. A vrai dire, les casiers pour la vente directe, c’était pour dépendre le moins possible des marchés, je pense que ce qu’il se passe en ce moment va accélérer notre transition », ajoute Caroline.

« Là, c’est l’affolement général. C’est impensable de perdre toute production locale »

Après l’annonce de la fermeture des marchés, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a demandé à la grande distribution à s’approvisionner auprès des agriculteurs français, pénalisés par la mesure, et appelé les enseignes au « patriotisme économique  ». Une formule qui n’a pas convaincue la Confédération paysanne : « C’est deux poids deux mesures par rapport aux grandes surfaces, s’agace son porte-parole, Nicolas Girod. Le message revient à dire que seules les grandes surfaces sont capables de prendre des mesures sanitaires. Les producteurs en vente directe disparaissent du paysage, ils n’auraient qu’à se rabattre sur les supermarchés ou cesser leur production. »

Au marché de Nyons, le jeudi 19 mars, il y a moitié moins de monde que d’habitude.

L’organisation paysanne est à la recherche de solutions locales. Drives fermiers, points d’approvisionnements en coordination avec les mairies… L’organisation demande un cadre pour que les producteurs et les consommateurs s’y retrouvent. « Là, c’est l’affolement général. C’est impensable de perdre toute la production locale », ajoute Nicolas Girod.

En dehors de la vente des produits, un autre sujet inquiète certains paysans : l’approvisionnement des fermes. Florent Souriau commence à avoir des problèmes d’approvisionnement en fourrage et en paille. Il n’a pas encore de réponse de ses fournisseurs. Et, avec le printemps, va venir le besoin de saisonniers, notamment pour la récolte des fraises, des asperges et le travail dans les oliviers et les vignes.

Au marché de Nyons (Drôme) — avant l’annonce de la fermeture des marchés ouverts — la police municipale vérifiait scrupuleusement les attestations.

Mardi 24 mars, le ministre de l’Agriculture Didier Guillaume lançait sur BFM TV « un appel à l’armée de l’ombre des hommes et des femmes » qui « n’ont plus d’activité » en raison de la crise du coronavirus, « à rejoindre la grande armée de l’agriculture française », en quête de main-d’œuvre. « Quid de leur déplacement ? Du logement ? Des règles sanitaires ? Ce n’est pas responsable de dire ça », répond la Confédération paysanne.

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Lire aussi : « Le gouvernement veut sauver l’économie avant les gens »

Source : Estelle Dautry pour Reporterre

Photos : © Victor Point/Reporterre



Article réalisé avec le soutien de la Fondation Luciole.

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