Les pesticides classés « non cancérogènes » augmentent aussi le risque de cancer
Traitement phytosanitaire dans une plantation de coca au Pérou. - © J.-M. Labat et F. Rouquette / Biosphoto / Biosphoto via AFP
Traitement phytosanitaire dans une plantation de coca au Pérou. - © J.-M. Labat et F. Rouquette / Biosphoto / Biosphoto via AFP
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L’exposition aux pesticides considérés comme non cancérogènes accroît le risque de développer un cancer, affirme une étude centrée sur le Pérou. Le risque pour les habitants de ces zones est, en moyenne, 150 % plus élevé qu’ailleurs.
L’exposition aux pesticides, y compris ceux considérés comme non cancérogènes, accroît considérablement le risque de cancer. Telle est la conclusion, inédite, d’une étude menée au Pérou par des chercheurs de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), de l’Institut Pasteur, de l’université de Toulouse et de l’Institut national des maladies néoplasiques (Inen) au Pérou. Publié le 1er avril dans la revue Nature Health, ce travail fondé sur une approche géographique pourrait durablement rebattre les cartes de l’évaluation de la dangerosité des pesticides.
Pour parvenir à ce résultat, les chercheurs ont superposé deux cartes. « Nous avons d’abord modélisé la dispersion des pesticides dans l’environnement sur une période de six ans, de 2014 à 2019, ce qui nous a permis de créer une carte haute résolution et d’identifier les zones présentant le risque d’exposition le plus élevé », explique Jorge Honles, docteur en épidémiologie à l’université de Toulouse.
Cette étude a eu lieu au Pérou car c’est le terrain de recherche du scientifique, mais aussi parce que le pays dispose de données de qualité : des registres régionaux des cancers et des informations environnementales géolocalisées de façon fine.
Cette première cartographie intègre les 31 pesticides les plus courants au Pérou (19 insecticides, 7 fongicides, 5 herbicides), dont aucun n’est classé cancérogène pour l’humain par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ), en tenant compte de leur application mais aussi de leur dispersion dans l’environnement. L’étude montre au passage que les événements météorologiques extrêmes, comme El Niño, peuvent augmenter l’exposition aux pesticides en changeant leur usage et la façon dont ils se répandent.
436 hotspots avec un risque 150 % plus élevé qu’ailleurs
L’équipe a ensuite croisé cette carte d’exposition aux pesticides avec les données du registre national du cancer du Pérou, en retenant 158 072 cas diagnostiqués entre 2007 et 2020. Cet exercice a permis d’identifier 436 hotspots de risque accru de développer des cancers associés à ces substances.
Sur la côte pacifique semi-aride, ces zones à risque correspondent à des zones d’agriculture moderne, notamment à Ancash, Piura (nord) et Ica (sud). Dans les Andes, elles apparaissent dans les vallées où le terrain escarpé favorise le ruissellement des pesticides, notamment dans le nord (Amazonas, Cajamarca) et le sud (Apurímac, Ayacucho, Cusco). Les forêts centrales du bassin amazonien (Huánuco, Junín, Pasco) abritent elles aussi des points chauds, en lien avec la déforestation liée à l’agriculture. Dans toutes ces zones, le risque de développer un cancer est, en moyenne, 150 % plus élevé (2,5 fois plus grand) qu’ailleurs.
Des territoires autochtones et paysans
Comment l’exposition à un cocktail de pesticides considérés non cancérogènes a pu aboutir à un tel surrisque de cancer ? Pour tenter de comprendre, les chercheurs se sont intéressés au foie — cet organe de première ligne puisqu’il filtre les substances chimiques — de 36 Péruviens et Péruviennes atteints d’un cancer et vivant dans un hotspot.
Chez ces derniers, les cellules hépatiques ne fonctionnaient déjà plus tout à fait normalement ; y étaient notamment perturbés les réseaux transcriptionnels centraux, qui maintiennent l’identité et la fonction des cellules. Autrement dit, d’après cette étude, les pesticides modifient le fonctionnement des cellules du foie avant même l’apparition du cancer. Ceci pourrait les rendre plus susceptibles de devenir cancéreuses plus tard, si jamais d’autres facteurs — infections chroniques, inflammation, etc. — venaient s’ajouter à cette fragilité.
« Des zones rurales plus isolées et moins bien desservies par les systèmes de santé »
Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’elle est socialement injuste. D’après les chercheurs, les hotspots se trouvent sur des territoires autochtones et paysans. Ainsi, à Junín, ce sont des jeunes de populations autochtones telles que les Asháninka, Kakinte, Nomatsigenga, Quechua et Yanesha qui présentent un surrisque marqué de cancers du foie. C’est sur ces territoires que la prise en charge des maladies est aussi la moins bonne.
« Les pesticides ne se diffusent pas complètement et restent concentrés dans des zones plus rurales, où l’usage des pesticides est plus important, observe ainsi Stéphane Bertani, chercheur en biologie moléculaire à l’IRD, au sein du laboratoire Pharma-DEV (IRD/Université de Toulouse). Le problème de ces zones rurales, c’est qu’elles sont plus isolées et moins bien desservies par les systèmes de santé. »
Il ajoute : « C’est la première fois que nous avons pu établir un lien, à l’échelle nationale, entre l’exposition aux pesticides et des modifications biologiques suggérant un risque accru de cancer. »
Généraliser les résultats
Cette approche est particulièrement innovante, dans la mesure où elle diffère des méthodes classiques d’évaluation des pesticides — une substance, un seuil de dangerosité —, mais repose sur le concept d’exposome, qui s’est développé au cours des vingt dernières années en science. « L’exposome, c’est l’ensemble des expositions auxquelles un individu est soumis depuis sa naissance, explique Stéphane Bertani. Cela inclut les expositions infectieuses, environnementales, le régime alimentaire, etc. C’est l’ensemble de ces expositions qui, au fil du temps, vont interagir et s’accumuler. »
L’équipe propose désormais de reproduire cette étude dans d’autres endroits, pour généraliser les résultats, afin qu’ils soient acceptés et validés par la communauté scientifique. « Il existe toutefois quelques contraintes méthodologiques, explique Stéphane Bertani. Il faut avoir accès à des données de bonne qualité, à la fois environnementales et épidémiologiques, comme les registres des cancers. »
L’intérêt de reproduire ce type d’étude est double, insiste le chercheur. Cette approche pourrait inciter à réviser en profondeur les processus d’évaluation de la toxicité des pesticides. « Ces tests sont souvent basés sur les effets génotoxiques et mutagènes, décrit Stéphane Bertani. Or, nous montrons que les cocktails ou les expositions multiples aux pesticides induisent des perturbations non génotoxiques dans les tissus pouvant favoriser la survenue de cancers, ce qui n’est pas testé actuellement. » Enfin, la mise en place de cette méthodologie permettrait d’identifier des zones à risque, où une veille épidémiologique plus active serait nécessaire.