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Les violences ? « Une volonté politique que ça dégénère »

30 juin 2016 / Émilie Massemin (Reporterre)



Mercredi 29 juin, Reporterre présentait son rapport sur les violences policières à l’Assemblée nationale. Députés, représentants syndicaux de policiers, de journalistes, de magistrats et de salariés se sont succédé au micro pour dénoncer un durcissement intolérable du maintien de l’ordre et une atteinte au droit de manifester.

« On est en train d’assister, et c’est peut-être ça le plus grave, à un changement de doctrine dans le maintien de l’ordre dans notre pays. » Le constat, alarmant, est dressé par Noël Mamère, député (non inscrit) de Gironde. Il a été largement partagé par tous les témoins – représentants de syndicats de journalistes, de policiers, de salariés, personnalités politiques et membres de la société civile – présents à l’Assemblée nationale, mercredi 29 juin, pour la présentation à la presse du Rapport d’information sur les actions de maintien de l’ordre menées depuis le début des manifestations d’opposition à la loi travail réalisé par Reporterre.

Une commission d’enquête parlementaire sur le maintien de l’ordre a déjà été créée suite à la mort de Rémi Fraisse, tué le 26 octobre 2014 par une grenade offensive lors d’une manifestation contre le projet de barrage de Sivens. M. Mamère l’a présidée pendant six mois mais a refusé de signer le rapport qui en est issu. « Sous la plume du rapporteur Pascal Popelin [député (PS) de Seine-Saint-Denis], la question était devenue : comment adapter le droit de manifester et la liberté d’expression au maintien de l’ordre ? », dénonce l’élu écologiste.

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Noël Mamère : « Un changement de doctrine dans le maintien de l’ordre »

Aujourd’hui, ils sont plusieurs députés - Cécile Duflot, Fanélie Carrey-Conte, Isabelle Attard, Sergio Coronado, Pouria Amirshahi étaient présents à la conférence - à réclamer une mission d’information parlementaire sur la question du maintien de l’ordre, sans se faire d’illusions : « Nous sommes à contre-courant. Nous entendons le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur passer en boucle dans les médias et transformer nos policiers et nos gendarmes en sorte d’anges de la République. Nous n’avons rien contre les forces de l’ordre qui exécutent leurs missions dans des conditions difficiles, mais nous ne pouvons pas accepter qu’il y ait deux poids, deux mesures. »

« Nous assistons à la généralisation du maintien de l’ordre appliqué à Sivens et Notre-Dame-des-Landes »

Hervé Kempf, rédacteur en chef de Reporterre, raconte le choc causé par les violences policières pendant les manifestations contre le projet de loi travail. « Nous avions déjà observé la montée de ce type de maintien de l’ordre dans le cadre de luttes écologistes, contre le projet de barrage de Sivens et d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, précise-t-il. Mais là, nous assistions à sa généralisation. » D’où la volonté de réaliser ce « travail de terrain, pas seulement un travail journalistique mais un outil d’information pour les citoyens et porté par des politiques ».

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Alexandre Langlois : « La phrase selon laquelle la police est garante des libertés individuelles a été enlevée »

Pour Alexandre Langlois, gardien de la paix au renseignement territorial et secrétaire général de la CGT Police, ces violences sont la conséquence d’une « volonté politique que ça dégénère ». « Quand le pouvoir décide de mettre des choses en place, comme sur les deux dernières manifestations contre le projet de loi travail, tout se passe bien », remarque-t-il. Autre indice de cet instrumentalisation politique du maintien de l’ordre, selon lui, la modification du Code de déontologie de la police par Manuel Valls, en 2014 : « Il a supprimé la phrase selon laquelle la police est garante des libertés individuelles, et l’a remplacée par une autre indiquant qu’elle protège les intérêts supérieurs de la Nation – une notion dont le calibrage, complètement subjectif, dépend des intérêts politiciens du moment ! »

Or, les policiers n’ont pas forcément envie d’aller « taper du manifestant », assure le représentant syndical. « On a beaucoup moins d’intérêts communs avec la caste dirigeante qu’avec les gens qui manifestent, estime-t-il. Nous nous battons pour que, comme en Allemagne ou en Italie, les policiers puissent donner un fort signe de soutien aux manifestants en leur assurant qu’ils sont au service du peuple, et pas d’un pouvoir répressif. »

« On finit par rendre acceptable de ne plus manifester normalement »

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Eric Beynel : saisir le Défenseur des droits

A sa suite, Eric Beynel, porte-parole de l’union syndicale Solidaires, énumère les violences subies par les militants syndicaux depuis le début de la mobilisation : « Blessures, interpellations... Un militant de Sud éducation est en garde à vue depuis mardi matin, sans qu’on en connaisse les raisons ; d’autres militants se sont retrouvés nassés à leur sortie de la Bourse du travail et ont été empêchés de participer à la manifestation. » Il pointe du doigt une nouvelle forme de maintien de l’ordre « qui finit par rendre acceptable le fait de ne plus manifester normalement, de voir le parcours réduit à une ronde autour du bassin de l’Arsenal, de se faire fouiller son sac, de ne pas pouvoir rejoindre le cortège à un autre endroit qu’à la porte d’entrée de Bastille... » Pour lutter contre ces dérives, l’union syndicale prépare une saisine du Défenseur des droits ainsi qu’un rapport « le plus exhaustif possible de ce qui s’est passé ces derniers mois » dont la publication est prévue pour septembre.

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Dominique Pradalié : « La volonté évidente d’empêcher les journalistes d’être témoins »

Dominique Pradalié, porte-parole du Syndicat national des journalistes (SNJ), dénonce quant à elle la « volonté évidente, depuis mars-avril, d’empêcher les journalistes d’être témoins des exactions commises contre des manifestants paisibles. Les forces de l’ordre ont détruit du matériel, exigé des photographes qu’ils vident leurs cartes mémoires... Des choses qu’on n’a jamais connues. » Dans ce sens, Reporterre a recueilli le témoignage du vidéaste Joël Labat, visé et blessé par un tir tendu de grenade alors qu’il filmait la manifestation du 17 mai. Premières victimes de ces intimidations, « les journalistes qui sont à la frange, ceux qui sont à moitié vidéastes, qui ne sont pas journalistes à temps plein » comme le photographe Nnoman, cofondateur du collectif Oeil, matraqué et intimidé par une interdiction administrative de manifester. Le SNJ a été reçu par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, qui après une phase de déni a finalement conseillé aux journalistes de porter plainte. Ces violences participent d’un climat hostile à la liberté de la presse, alerte Mme Pradalié : « Depuis la loi sur le renseignement, tous les citoyens peuvent être écoutés. Depuis l’état d’urgence, les journalistes ont beaucoup de mal à travailler, à protéger leurs sources ».

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Laurence Blisson : « Une vraie difficulté à connaître les chiffres des violences commises par les forces de l’ordre »

Source d’inquiétude supplémentaire pour la secrétaire générale du Syndicat de la magistrature Laurence Blisson, les auteurs des brutalités policières bénéficient d’une certaine impunité. « Alors qu’on nous abreuve de chiffres sur les bris de vitrines, les regroupements armés... il existe une vraie difficulté à connaître les chiffres des violences commises par les forces de l’ordre pendant ces mobilisations, souligne Mme Blisson. Il a fallu un rapport de l’Association des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat) pour qu’une catégorie statistique spéciale soit créée pour les violences policières. Mais ne sont concernées que les blessures qui entraînent plus de 20 jours d’interruption de travail ! » La magistrate s’inquiète également de « l’absence répétée de matricule sur les policiers, alors que cet élément d’identification est essentiel pour que les citoyens puissent faire valoir leurs droits en cas de violence ».

« Entre 2004 et 2015, 39 blessés graves et un mort imputables à des armes intermédiaires »

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Arié Alimi : les atteintes aux libertés « pour un gain électoral » ?

L’avocat Arié Alimi, lui, a signé un appel pour l’interdiction des Flash-Ball et des LBD. « D’après l’Acat, en France, entre 2004 et 2015, 39 blessés graves et un mort sont imputables à l’usage de ces armes intermédiaires », rappelle-t-il. Cet appel a récemment été élargi aux grenades : « Si les grenades offensives ont été interdites suite à la mort de Rémi Fraisse, d’autres grenades comme les grenades de désencerclement sont toujours utilisées. Or, elles contiennent de la TNT et peuvent blesser. » L’avocat reproche aux politiques les atteintes qu’ils portent aux libertés, « en espérant ainsi obtenir un gain électoral ».

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Pouria Amirshahi : « Qu’est-ce qu’une police démocratique ? »

A l’issue des interventions, le député (non inscrit) des Français établis hors de France, Pouria Amirshahi, tient à élargir le débat : « La vraie question, c’est qu’est-ce qu’une police démocratique ? Derrière le maintien de l’ordre, se posent les problèmes de relations difficiles entre la police et une partie de la population, des contrôles au faciès... Il y a tout à gagner, la police a tout à gagner à ce que certaines pratiques soient abandonnées. A Berlin, Londres et Budapest, un système de récépissé à été mis en place pour lutter contre les contrôles au faciès, contre l’avis de la police. Mais finalement, ces derniers ont témoigné de leur satisfaction : ils perdent moins de temps en contrôles et ont apaisé leurs relations avec les jeunes des quartiers sensibles. »

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Hervé Kempf : « Un outil d’information pour les citoyens »

Reste à ce que le politique s’empare de la question. Ce n’est pas gagné, comme en témoignent les atermoiements de Bertrand Pancher, député (UDI) de la Meuse, et de Jean-Paul Chanteguet, député (PS) de l’Indre. « Quand je les ai appelés, ainsi que Noël Mamère, pour leur demander de parrainer ce dossier, ils m’ont dit ’Oui, allez-y’, raconte Hervé Kempf. Mais il y a deux semaines, sans réelle explication, M. Chanteguet m’a envoyé un courriel m’informant qu’il ne voulait plus participer à la mission. Quelques jours plus tard, même message (par texto) de M. Pancher. » De leur côté, les préfectures et les services du ministre de l’Intérieur, sollicités, n’ont pas souhaité répondre aux questions des journalistes.




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Lire aussi : Violences policières : le rapport qui dit les faits

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Éric Coquelin/Reporterre

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