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Monde

Les zapatistes viennent en Europe raviver les braises de la rébellion

Une délégation d’environ 150 zapatistes va quitter le Chiapas, au Mexique. Direction : l’Europe. Des milliers de personnes s’activent pour les accueillir : zadistes, Gilets jaunes, collectifs féministes ou de sans-papiers, militants contre la violence policière… Objectif du voyage : relier les luttes, partout dans le monde.

Chiapas (Mexique), reportage photo ; Paris, rédaction

Au Chiapas, dans le sud du Mexique, on évoque parfois une vieille légende, celle d’une montagne vivante qui navigue à contre-courant. Vêtue d’arbres, d’oiseaux et de pierres, la montagne se serait levée dans un long gémissement. Elle aurait arraché non sans mal ses pieds de la terre. À son passage, des femmes et des hommes se seraient accrochés aux pans de sa jupe. On dit aussi que des personnes transgenres les auraient rejoints. Elles et ils auraient grimpé sur son corsage, puis sur ses épaules jusqu’à atteindre le sommet de sa chevelure. Tous cheminèrent ainsi très loin, vers d’autres contrées, « cherchant non la différence, non la supériorité, non la confrontation et moins encore le pardon et la compassion ». Ils allèrent « à la rencontre de ce qui les rendait égaux ».

Cette histoire pourrait, aujourd’hui, devenir réalité. C’est du moins ce que racontent les zapatistes. Une délégation d’indigènes du Chiapas s’apprêtent à prendre la mer et à mettre le cap sur l’Europe. Ils emportent avec eux leurs traditions, leurs imaginaires et leur parole révolutionnaire. Depuis le début de l’insurrection, en 1994, les zapatistes n’ont quasiment jamais quitté leur territoire. Cette traversée de l’Atlantique est une première. Avec ironie, ils l’ont baptisé « la conquête inversée ». Cinq cents ans après la fin de l’Empire aztèque, écrasé par l’armée de Cortès, les peuples autochtones envahissent symboliquement les puissances coloniales. Ils viennent mener la bataille au cœur de « l’hydre capitaliste ».

Environ 150 zapatistes sont attendus à partir de fin juin. Les trois quarts sont des femmes. Dans leur première déclaration, en octobre dernier, elles et ils annonçaient qu’ils étaient « porteur·se·s du virus de la résistance et de la rébellion ». Elles et ils appelaient à « faire nôtres les douleurs de la terre » et à combattre pied à pied « un système exploiteur, patriarcal, pyramidal, raciste, voleur et criminel ». « La survie de l’humanité dépend de la destruction du capitalisme », assuraient-elles.

« L’expérience zapatiste est une utopie réelle »

Pour les accueillir, des milliers de personnes s’activent en Europe. Pendant plusieurs mois, la délégation va sillonner le continent à la rencontre des territoires et des populations en lutte. L’objectif du voyage est de relier les combats, de favoriser l’échange et le dialogue en évitant toute prétention à l’homogénéisation et à l’hégémonie. Sur place, les collectifs organisateurs veulent en faire un moment charnière pour ranimer la flamme du mouvement social, étouffée par la pandémie et la répression. Cela fait longtemps que les zapatistes insistent également sur le fait que les luttes ne peuvent rester isolées les unes des autres et qu’il est indispensable de tisser la toile d’un récit commun.

Au tournant des années 2000, ils avaient déjà contribué au courant altermondialiste. En arrachant un territoire grand comme la Belgique aux mains du gouvernement mexicain et des paramilitaires, ils avaient montré concrètement que d’autres mondes sont possibles, sans autorité centrale et hors de l’économie marchande. Vingt-cinq ans plus tard, des dizaines de milliers de personnes vivent toujours dans ces communautés et luttent au quotidien pour le droit des peuples indigènes.

« Les compañeras et aux compañeros en chemin vers l’Europe pour la vie. »

« L’expérience zapatiste est une utopie réelle, dit l’historien Jerôme Baschet à Reporterre. Elle est une source d’inspiration indéniable. Sa dimension artistique, l’importance qu’elle accorde aux rites et sa manière de lier culture, créativité et révolte sont très originales. Elle peut nous apporter de la force et nous faire réfléchir à nos manières d’agir ici en Europe. »

Les zapatistes se sont toutefois gardés de l’idée de venir comme des donneurs de leçons. Après avoir invité des militants occidentaux pendant de nombreuses années pour leur faire découvrir leur lutte, les indigènes souhaitent désormais inverser les rôles et partager leur réalité. « On entre dans une forme de réciprocité, souligne Élise, militante francilienne, qui organise avec d’autres leur venue en France. Cela créé un rapport d’égal à d’égal et permet l’émergence d’un vrai dialogue. Les zapatistes ne regardent pas les gens d’en bas, ils gardent leur dignité. »

« Ouvrir la possibilité d’une autre histoire »

En Europe, plusieurs centaines d’événements ont été proposés à la délégation. Pour l’instant, rien n’a été officiellement déclaré si ce n’est une manifestation le 13 août 2021 à Madrid. Les zapatistes souhaitent commémorer « à leur manière » la chute de la capitale aztèque Tenochtitlan face aux conquistadors [1], il y a cinq siècles. Ils ont clairement dit qu’ils ne venaient pas à Madrid pour exiger que l’État espagnol ou l’Église catholique leur demande pardon.

L’EZLN, c’est l’armée zapatiste de libération nationale tandis que la Sexta désigne un réseau planétaire de luttes.

« Ils refusent tout autant la condamnation essentialisante d’un “Occident” diabolisé et tout entier assimilé aux colonisateurs que l’attitude consistant à enfermer les colonisés dans la position de victimes, explique Jerôme Baschet dans un texte paru sur Lundi matin. Au contraire, ils entendent dire aux Espagnols “qu’ils ne nous ont pas conquis”. Refaire le voyage à l’envers, c’est déjouer une histoire toute faite, qui assigne des positions figées et univoques aux vainqueurs et aux vaincus. Il s’agit d’ouvrir par effraction la possibilité d’une autre histoire. »

En France, pendant cette période, des rassemblements amples impliquant toutes les luttes actuelles sont prévus : des Zad aux Gilets jaunes, des collectifs féministes aux sans-papiers, en passant par le combat des quartiers populaires et des familles de victimes de violences policières.

Chacun a été mis à contribution. Dans l’Est, on prévoit de faire passer la délégation dans la Meuse à Bure où les antinucléaires bataillent contre le projet Cigéo d’enfouissement des déchets radioactifs, puis à Commercy où les Gilets jaunes avaient organisé des rencontres nationales. Le Snupfen — le syndicat de l’Office national des forêts — imagine aussi faire une manifestation avec les zapatistes pour défendre les forêts. En Île-de-France, il est fort probable que la délégation participe à la marche pour Adama et à la marche des solidarités. En août, les indigènes seront conviés à l’Université d’été des mouvements sociaux. Au-delà de ces grands événements, les zapatistes souhaitent également privilégier les rencontres informelles, pour partager les différents vécus entre militantes et militants.

La caravane d’une quinzaine de véhicules s’est mise en route sous les applaudissements, à Morelia (Chiapas).

Au total, huit coordinations régionales françaises préparent leur arrivée. Elles gèrent la logistique, l’hébergement, le transport. Elles agglomèrent les invitations tout en prenant très au sérieux les précautions sanitaires face au Covid-19. Une coordination nationale s’occupe, quant à elle, de la traduction. Un appel à dons a aussi été lancé. « Cette dynamique est très positive, assure Cybèle David, du syndicat Solidaires. Elle nous oblige à travailler ensemble et à créer des liens. »

« Les zapatistes ont déclaré la guerre au productivisme mortifère »

L’expérience zapatiste vient résonner avec les luttes d’ici. Chez les Gilets jaunes, à Commercy, on se réjouit d’« une rencontre entre les peuples » : « Chez nous comme au Chiapas, c’est la population à la base qui s’est révoltée, celles et ceux qui ne sont rien aux yeux des gouvernants », dit Jim à Reporterre. Pour lui, cette rencontre redonnera « du sens » et permettra aux Gilets jaunes de « se projeter sur le long terme ». « Les zapatistes sont un modèle de ténacité, ils ont réussi à tenir malgré l’adversité. »

Dans les Zad, on attend aussi avec impatience l’arrivée de la délégation. Depuis quelques années, les zapatistes s’opposent aux projets destructeurs qui ravagent les écosystèmes du Mexique. Les communautés indigènes ont déclaré la guerre « au productivisme mortifère » du gouvernement, qui se dit pourtant de gauche. Leur écologie assume la conflictualité. Elle est foncièrement anticapitaliste et ancrée dans une quête d’autonomie.

Une zapatiste venue souhaiter bon voyage aux membres de la délégation.

L’arrivée des zapatistes en France pourrait ainsi bousculer certaines pratiques du mouvement social et le pousser à plus de radicalité, tant sur les questions environnementales que féministes ou LGBTQI (Lesbienne gay bi trans queer intersexe). Le premier acte de la délégation maritime sera d’ailleurs éloquent. Comme un pied de nez à « la gauche hétéropatriarcale » [2]. Lorsqu’elle touchera terre, après trois semaines de navigation, c’est une personne transgenre, Marijosé, qui débarquera en premier sur le continent européen — « una otroa », « une personne autre ». Cinq cents ans plus tôt, Christophe Colomb s’était empressé de planter sa croix et de rebaptiser l’île de Guanahaní au nom de San Salvador. Dans une sorte de réplique inversée, Marijosé, elle, affirmera d’une voix solennelle :

« Au nom des femmes, des enfants, des hommes, des anciens et, bien sûr, des zapatistes autres, je déclare que le nom de cette terre, que ses natifs appellent aujourd’hui “Europe”, s’appellera désormais : SLUMIL K’AJXEMKOP, ce qui signifie “Terre rebelle”, ou “Terre qui ne se résigne pas, qui ne défaille pas”. Et c’est ainsi qu’elle sera connue des habitants et des étrangers tant qu’il y aura ici quelqu’un qui n’abandonnera pas, qui ne se vendra pas et qui ne capitulera pas. »

L’embarquement d’une partie des zapatistes, le 30 avril 2021.

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