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TribuneSanté

Loi Duplomb, canicule : « Soignants, comment ne pas nous indigner ? »

« Avec la loi Duplomb, les parlementaires ont entériné le retour des néonicotinoïdes et pesticides, causes bien connues du développement des lymphomes, myélomes, cancers de la prostate, maladies de Parkinson et atteintes du neurodéveloppement », dit Thomas Senot.

Puisque l’État ne défend plus l’intérêt général face aux pollutions meurtrières, le corps médical doit se mobiliser, écrit le médecin auteur de cette tribune. Et cela passera par s’émanciper des diktats du capitalisme.

Thomas Senot est praticien hospitalier, anesthésiste-réanimateur au CHRU de Besançon.



En période de canicule, les motifs de consultation aux urgences se multiplient. La mortalité cardiovasculaire augmente, notamment par infarctus du myocarde, les pathologies respiratoires sont exacerbées, tout comme la violence et la criminalité. Le lien entre environnement et santé est plus que jamais évident : pollution et réchauffement climatique tuent.

Et pourtant l’État continue à faire comme si de rien n’était. Avec la loi Duplomb, les parlementaires ont entériné le retour des néonicotinoïdes et pesticides, causes bien connues du développement des lymphomes, myélomes, cancers de la prostate, maladies de Parkinson et atteintes du neurodéveloppement.

À quoi cela sert-il que la Sécurité sociale dépense environ 643 milliards d’euros par an pour soigner des malades qui pourraient ne pas l’être si on cessait de répandre des polluants industriels ? Notre système économique productiviste rend malade ! Nous devons cesser de nous voiler la face, et de faire avec. Corps médical en tête.

Comment ne pas s’indigner d’une loi qui va tuer plus d’enfants ?

Les scientifiques ne cessent d’alerter sur les risques des produits phytosanitaires, notamment sur l’augmentation de leucémies pédiatriques dans les régions à forte densité agricole. Le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides, créé en 2020, reconnaît le lien de causalité entre ces produits et la maladie, mais ramène-t-il les proches perdus, dédommage-t-il la société de toutes ces dépenses médicales ?

Soignants, comment ne pas nous indigner de cette loi lorsqu’on pense à ces enfants qui doivent enchaîner les examens médicaux, supporter séances de chimiothérapie, douleurs, vomissements, perte de cheveux, de poids, isolement social et angoisses de mort ? Et ne parlons pas de la souffrance des familles, invisibilisée.

Sommes-nous tous si soumis au diktat de l’économie que nous acceptons le sacrifice de nos enfants ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. On nous dit que la loi Duplomb est une loi « de levée des contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », mais n’est-elle pas plutôt, avec la réintroduction notamment de l’acétamipride, une « loi d’intoxication et de destruction méthodique du vivant afin de préserver le système capitaliste appliqué à l’agriculture » ? Ne s’agit-il pas toujours de produire plus à moindre coût, quel qu’en soit le coût social ?

L’argument « Il faut nourrir le monde » ne tient plus : on voit bien que ce système agricole intensif détruit la nature et l’habitabilité de la Terre, étouffe les paysans, et ne nourrit pas l’humanité. Dans le monde, 700 millions de personnes seraient encore sous-alimentées, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Et, en France, au moins 8 millions de personnes sont frappées par l’insécurité alimentaire, quand 8,8 millions de tonnes de déchets alimentaires sont produites par an, soit 129 kilos par personne annuellement.

La prévention des maladies est politique

La prévention de l’immense majorité des maladies est politique. Rendons-nous compte : 40 % des cancers sont évitables — sur les 355 000 diagnostiqués chaque année en France, environ 140 000 pourraient être évités 

Si nous remplacions l’alimentation trop sucrée et riche en graisses insaturées que répand l’industrie agro-alimentaire par une alimentation variée, riche en fruits et légumes, nous verrions par exemple diminuer le nombre de cancers de la bouche, de l’œsophage, du colon, de l’estomac.

En outre, si cette alimentation était issue de l’agriculture biologique, les fausses couches, les malformations congénitales, les leucémies et tumeurs cérébrales de l’enfant, les malformations cardiaques, du système nerveux, de l’urètre diminueraient certainement.

Plus d’un milliard de personnes sont aujourd’hui obèses dans le monde. Et pourquoi ? Parce que nous vivons dans un environnement dit obésogène, avec la promotion d’une alimentation sucrée et grasse. L’OMS propose des actions de politiques fiscales pour réguler le marketing des aliments et boissons sucrés et ultratransformés, et davantage de campagnes de sensibilisation du public et des jeunes scolarisés.

Mais que fait l’État ? Des réglementations plus exigeantes ? Des campagnes d’hygiène alimentaire ? Non, il détruit des jardins populaires à Besançon, Dijon, Lille, Tourcoing ou encore Aubervilliers, alors qu’ils permettent de renouer avec la culture de la terre, de retrouver une activité physique régulière, donc une meilleure gestion du stress, une possible réduction des allergies, et une meilleure immunité.

Ouvrir la voie d’un autre progrès

Alors puisque l’État ne défend plus l’intérêt général, le corps médical doit dénoncer les politiques publiques néfastes à la santé, et notamment cette loi Duplomb. Fort de son savoir, il peut soutenir les luttes populaires pour des pratiques agro-écologiques, de façon à défendre une alimentation plus saine et un environnement moins anxiogène.

Il peut aussi dénoncer les transports polluants, l’A69 par exemple, et défendre l’essor des mobilités douces, pour la préservation de la biodiversité et la réduction de la pollution à l’ozone, si nécessaires aujourd’hui à la diminution du risque de zoonoses, des maladies respiratoires et carcinologiques.

Et pourquoi pas la réduction du temps de travail (à salaire égal jusqu’aux salaires médians) pour que chacun puisse développer une hygiène de vie plus holistique, par l’alimentation, le sport, la marche, la méditation ? Controns la violence faite aux individus par le productivisme capitaliste en réclamant de vraies mesures pour la contrebalancer.

Le corps médical pourrait peut-être ainsi impulser une convergence nouvelle dans la population autour de l’écologie politique, car la préoccupation de la santé est unanimement partagée. Et davantage de citoyens engagés, cela veut dire un rapport de forces nouveau, plus équilibré, avec les puissances dirigeantes pour créer un nouveau progrès — non productiviste, non meurtrier.

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