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M. Hulot n’est pas l’écologie

19 avril 2018 / Hervé Kempf (Reporterre)

A Nantes, M. Hulot s’est fait le représentant d’un gouvernement figé sur Notre-Dame-des-Landes. Il a aussi opposé écologie et anarchie. Une opposition contraire à la réalité de la pensée écologique. M. Hulot pourrait aller lire les classiques plutôt que s’obstiner à être ministre.

M. Hulot a déclaré mercredi 18 avril, à Nantes : « L’écologie n’est pas l’anarchie. » M. Hulot, ministre de la Transition écologique, parle comme s’il avait une légitimité à parler d’écologie. Cette prétention paraît infondée de la part d’un homme qui possède six voitures, et n’a cessé depuis qu’il est ministre de prendre des décisions contraires à la protection de l’environnement : autorisation du contournement autoroutier de Strasbourg, autorisation du contournement autoroutier de Rouen, autorisation du permis d’exploration de Total au large de la Guyane, soutien à la centrale de Gardanne, etc.

En fait, M. Hulot n’est que le jouet d’un gouvernement dont la politique est tout sauf écologique. Il se réduit à lui apporter son crédit auprès de l’opinion publique.

L’analyse politique de M. Hulot est d’une affligeante médiocrité, à moins qu’il ne s’agisse de cynisme : le même homme peut écrire « Osons dire que la violence capitaliste a colonisé tous les cercles du pouvoir » [1] et faire partie du gouvernement néolibéral dont la violence politique et répressive n’a d’égale que celle de Margaret Thatcher en Angleterre dans les années 1980. Et quand il prétend que « l’écologie n’est pas l’anarchie », il témoigne de son ignorance et de la pensée écologique et de ce qu’est l’anarchie.

« Nous pouvons être plus heureux avec moins d’opulence, car dans une société sans privilège, il n’y a pas de pauvres »

Comme l’explique très bien Wikipedia — un instrument typiquement anarchiste dans son mode de fonctionnement —, « l’anarchie désigne l’état d’un milieu social sans gouvernement, la situation d’une société où il n’existe pas de chef, pas d’autorité unique, autrement dit où chaque sujet ne peut prétendre à un pouvoir sur l’autre. Il peut exister une organisation, un pouvoir politique ou même plusieurs, mais pas de domination unique ayant un caractère coercitif ».

Or presque tous les penseurs qui ont réfléchi à ce qu’implique la prise en compte de la question écologique dans l’organisation sociale se sont référés directement ou non à l’anarchie, tandis qu’aucun de ceux qui comptent dans ce courant de pensée ne revendique un pouvoir autoritaire ou centralisé. Un des premiers théoriciens européens de l’écologie, Élisée Reclus — auteur de la phrase magnifique : « L’humanité est la nature qui prend conscience d’elle-même » — se revendiquait comme anarchiste, tout comme Kropotkine, qui a montré l’importance des mécanismes de coopération plutôt que de compétition, dans la nature comme dans la société.

Murray Bookchin, à partir des années 1960, a défini le municipalisme libertaire. Pour lui, le gigantisme des entreprises, l’urbanisation accélérée et la toute puissance d’un État hypertrophié, bureaucratisé et anonyme génèrent un grave déclin des valeurs civiques et sociales : « Réduire les dimensions des communautés humaines, suggère Bookchin, est une nécessité élémentaire, d’abord pour résoudre les problèmes de pollution et de transport, ensuite pour créer des communautés véritables. »

Jacques Ellul, le plus vigoureux critique de la civilisation technicienne, se référait si bien à l’anarchisme qu’il a écrit Anarchie et christianisme. Ivan Illich ne se définissait pas comme anarchiste — et je crois bien qu’il ne se définissait pas du tout —, mais toute sa pensée est une critique des effets aliénants de mécanismes sociaux ou techniques qui deviennent contre-productifs dès lors qu’ils dépassent une certaine taille. Il promouvait la recherche de l’autonomie, de la maîtrise de son existence.

Quant à André Gorz, sa pensée, qui est allée du marxisme à l’écologie, a abouti à la recherche d’une émancipation qui impliquait une organisation sociale non hiérarchique : « Aussi n’est-ce pas tant à la croissance qu’il faut s’attaquer, écrivait-il, qu’à la mystification qu’elle entretient, à la dynamique des besoins croissants et toujours frustrés sur laquelle elle repose, à la compétition qu’elle organise en incitant les individus à vouloir, chacun, se hisser “au-dessus” des autres. La devise de cette société pourrait être : Ce qui est bon pour tous ne vaut rien. Tu ne seras respectable que si tu as “mieux” que les autres. Or c’est l’inverse qu’il faut affirmer pour rompre avec l’idéologie de la croissance : Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. Nous pouvons être plus heureux avec moins d’opulence, car dans une société sans privilège, il n’y a pas de pauvres. »

Toutes ces idées vous sont étrangères, M. Hulot, à vos conceptions comme à votre manière de vivre. S’il vous plait, M. Hulot, soyez ministre, soyez le soldat de M. Macron, amusez-vous avec vos voitures, vos avions et vos kitesurfs. Mais ne parlez plus d’écologie et ne faites plus la morale à personne.




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[1Nicolas Hulot, Osons. Plaidoyer d’un homme libre, Les liens qui libèrent, 2015, p. 12.


Lire aussi : Association de malfaiteurs

Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Dessin : © Red !/Reporterre

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