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ReportageAlternatives

« Il fait jusqu’à 4 °C de moins sous les arbres » : l’agroforesterie pourrait être l’avenir du maraîchage

Camille Béral, coordinatrice du projet, en pleine taille des arbres fin février 2026.

Dans le Gard, des chercheurs expérimentent des pratiques d’agroforesterie. Changement climatique, ravageurs… Lorsque les bonnes conditions sont trouvées, « il y a beaucoup de potentiel », expliquent les scientifiques qui travaillent en lien avec des agriculteurs.

Vézénobres (Gard), reportage

Au sol, une herbe rase d’hiver a repris ses droits. L’activité de maraîchage est au repos pour la froide saison. Pourtant, si on lève les yeux, ça s’active. Assuré dans les cimes par une corde d’escalade, un grimpeur manie la tronçonneuse. Camille Béral, elle, pose sa perche élagueuse, qui danse entre les branches des peupliers, pour nous accueillir.

Sur ce terrain arboré, nommé les Terres de Roumassouze et situé à Vézénobres dans le Gard, treize essences — peupliers, noyers, paulownia, cormier, merisier, chêne, robinier, érable, tilleul, etc. — se côtoient en rangées espacées. À leur pied sont cultivés légumes, plantes médicinales et bientôt des céréales.

L’hiver, c’est la période de la taille dans les exploitations agroforestières. © David Richard / Reporterre

Ici, grâce à une recherche participative qui allie l’ingénieuse équipe de la Société coopérative de production (Scop) Agroof, des agriculteurs et des chercheurs, s’élabore patiemment l’agriculture de demain. Ou du moins, des pistes pour répondre à plusieurs défis que doivent affronter les paysans, et en particulier les maraîchers.

« L’enjeu économique, le changement climatique et la lutte contre les bioagresseurs [insectes et champignons qui attaquent les cultures] », liste Camille Béral, qui coordonne plusieurs projets de recherche menés sur ce lieu.

L’équipe d’Agroof expérimente plusieurs types de culture sous les arbres. © David Richard / Reporterre

« Ici, c’est un terrain de jeu exceptionnel, les arbres sont âgés, dit-elle. C’est rare en France. » L’Institut national pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) les a plantés en 1996. Puis le terrain a été revendu à des maraîchers, qui ont travaillé avec Agroof.

Au moment de prendre leur retraite, la foncière agricole Terre de liens a racheté les terres, puis signé un bail emphytéotique de 40 ans avec la Scop. Elle projette d’y installer des agriculteurs dans les années qui viennent, mais cultive elle-même les terres pour l’instant.

« L’été, il peut faire jusqu’à 4 degrés de moins sous les arbres élagués »

Les bienfaits de l’agroforesterie — qui consiste à cultiver avec les arbres soit dans les parcelles, soit autour en haies — commencent à être connus. Face au climat de plus en plus chaotique, « les arbres ont un effet tampon », explique Camille.

« L’été, il peut faire jusqu’à 4 degrés de moins sous les arbres élagués par rapport à la parcelle en plein soleil. » La nuit, à l’inverse, les températures chutent moins.

Les mêmes cultures sont plantées à l’ombre et au soleil pour étudier les bénéfices apportés par les arbres. © David Richard / Reporterre

Par ailleurs, l’expérience a montré que les carabes — ces coléoptères qui mangent des « ravageurs » des cultures telles que limaces, escargots et pucerons — sont plus actifs en contexte d’agroforesterie. Les arbres peuvent donc aider à consommer moins de pesticides, améliorent la vie des sols et bénéficient à la biodiversité — notamment parce qu’une bande enherbée est maintenue à leur pied).

Enfin, ils produisent tout simplement des fruits ou du bois — pour la menuiserie, le chauffage ou le paillage quand les petites branches sont broyées. Un complément économique pour l’agriculteur.

Lire aussi : L’agroforesterie, le futur de la vigne

« Mais il ne suffit pas de planter des arbres pour que ça se passe bien, dit la chargée de recherche. Ce n’est pas anodin, les arbres peuvent entrer en compétition avec les autres cultures : ils font de l’ombre, consomment de l’eau… Et il faut s’en occuper ! »

Le but du jeu est donc de trouver les conditions dans lesquelles les avantages sont supérieurs. Chez chaque agriculteur, une flopée de questions se pose : quelles espèces sont adaptées au sol, au climat, aux productions qu’il fait ? Haies ou rangées d’arbres dans les champs ? Veut-il produire du bois d’œuvre, des fruits ? Quel temps aura-t-il à leur consacrer ? Une fois ces doutes levés, « il y a beaucoup de potentiel », assure Camille.

Pour aider à cette prise de décision, Agroof collectionne les projets de recherche. L’un d’eux, mené sur ces Terres de Roumassouze, s’intitule joliment Arbratatouille. Il s’intéresse donc au maraîchage.

Le système d’arrosage automatisé de la serre permet de soumettre les jeunes plants à différentes intensités de stress hydrique. © David Richard / Reporterre

Camille nous désigne les branches des noyers hybrides (ils ne produisent pas de noix) bien haut au-dessus de nos têtes. Selon les lignes, certains sont élagués de façon classique et s’élancent élégamment vers le ciel — ils apportent environ 70 % d’ombrage.

D’autres ont des têtes boursouflées d’où partent de frêles tiges coupées chaque année : on dit qu’ils sont taillés en têtard — ils font environ 50 % d’ombrage. Une troisième parcelle en plein soleil vient compléter le dispositif. « Chaque année, nous implantons exactement les mêmes cultures sur les trois parcelles », dit-elle.

Notamment des tomates. Les résultats montrent pour l’instant que, là où c’est le plus ombragé, la production par plant chute. « En revanche, on se retrouve avec autant de tomates de qualité commerciale sous les arbres têtards qu’en plein soleil », se félicite-t-elle. « Et le goût et la valeur alimentaire sont également similaires. »

« Au kilo de patates par mètre cube d’eau, l’agroforesterie est plus efficiente »

En revanche, « au-delà de 50 % d’ombre, il faut se poser des questions ». Les parcelles sous les arbres têtard pourraient donc s’avérer être un bon compromis, surtout qu’elles pourraient permettre d’économiser en arrosage. C’est ce que mesurera le projet de recherche l’été prochain.

Autre légume testé, la pomme de terre. « Il y a une petite chute de rendement sous les ombrages, mais les patates consomment beaucoup moins d’eau, résume-t-elle. Au kilo de patates par mètre cube d’eau, l’agroforesterie est plus efficiente. »

L’équipe d’Agroof dans la pépinière. © David Richard / Reporterre

Un autre programme de recherche a été lancé sur les plantes aromatiques et médicinales. Ses résultats n’ont pas encore été publiés. Ils se sont lancés le défi de cultiver de la valériane, « une plante qui ne se cultive pas en zone méditerranéenne normalement. Or, là, plus il y avait de l’ombre, plus elle était belle », dit-elle.

Quant au basilic, l’été dernier, « il a fait moins de biomasse sous ombrage, mais a tenu beaucoup plus tard ». Répartir les plantations entre parcelles au soleil et sous les arbres permettrait donc d’étaler la production, un enjeu pour les maraîchers qui veulent fournir les mangeurs toute la belle saison.

En agroforesterie, le bois des arbres est également mis à profit. © David Richard / Reporterre

Tout d’un coup, le bruit d’un vieux moteur se fait entendre. Rémi et Pierrick, d’autres coopérateurs d’Agroof, enfournent les petites branches dans un broyeur de végétaux. Des tas des copeaux obtenus sont répartis en divers endroits sur le terrain. Ils peuvent servir à pailler les cultures, enrichir le sol.

Non loin, un long chemin de bûches empilées montre que les branches aux diamètres moyens peuvent servir de bois de chauffage. Puis les plus beaux troncs, eux terminent en planches grâce à une scierie mobile. Tout cela « peut apporter une grosse plus-value », affirme Camille.

Les arbres grignotent une place parfois précieuse sur les terres des agriculteurs, mais peuvent aussi leur apporter un revenu complémentaire. À quelles conditions ? Quelles filières faut-il développer ? Cela aussi, Agroof y travaille.

Les copeaux des branches broyées peuvent par exemple se transformer en paillage. © David Richard / Reporterre

Au fil des années, la Scop a vu l’intérêt grandir. « En 2018, il y avait peu d’agriculteurs intéressés », témoigne Pierrick Gouhier, qui accompagne les exploitants souhaitant se lancer en agroforesterie. « Désormais, on n’a plus besoin de démarcher, les demandes viennent à nous. »

Innovation récente, il a commencé à produire des plants à partir de graines récoltées dans la nature alentour. Le but est d’avoir des essences « pour les agriculteurs d’ici », dit-il — comprenez adaptées au climat méditerranéen.

Dans la pépinière, de nombreuses pousses montrent leurs premières feuilles. © David Richard / Reporterre

Dans les barquettes, des pousses de cistes, tamaris, viornes et pistachiers térébinthe sortent leurs premières feuilles. Des espèces résistantes à la sécheresse. Le but est de faire varier la terre dans laquelle ils poussent, ainsi que de leur faire subir plus ou moins de stress hydrique, puis de voir comment les plants se comportent une fois implantés chez les agriculteurs.

Car si l’agroforesterie a déjà commencé à faire ses preuves, les possibilités de progrès sont immenses. La présence des arbres rend les systèmes agricoles plus complexes. Avec autant de variables à étudier pour en tirer le meilleur.

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