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EntretienEurope

Marie Toussaint : « De plus en plus de voix européennes s’allient et veulent suivre la voie trumpiste »

Marie Toussaint, eurodéputée écologiste, dénonce une « offensive massive contre les législations environnementales ».

Dans la lignée de Trump, Ursula von der Leyen vient de présenter sa « boussole pour la compétitivité ». Des décennies de législation environnementale sont en péril, dénonce l’eurodéputée écologiste Marie Toussaint.

Cette nouvelle orientation inquiète les défenseurs de l’environnement, à commencer par l’eurodéputée écologiste Marie Toussaint, qui dénonce une « offensive massive contre les législations environnementales ». Selon elle, sous couvert de compétitivité, l’UE pourrait céder aux appels des lobbys industriels et de la droite ultralibérale, remettant en cause des décennies d’avancées en matière de protection du climat et de la biodiversité. Un tournant qui pose la question du rôle que l’Europe veut jouer dans la transition écologique mondiale.



Reporterre — Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les appels à la dérégulation se multiplient, notamment de la part du patronat et des gouvernements européens. La Commission européenne a présenté sa « boussole pour la compétitivité » afin d’éviter un décrochage économique de l’Europe. Est-ce inquiétant ?

Marie Toussaint — Les choses ont commencé à se gâter avant l’élection de Donald Trump, mais son retour au pouvoir aggrave les périls. Il se positionne comme un adversaire résolu de la transition écologique, faisant des États-Unis le nouvel épicentre du backlash [retour de bâton] environnemental. L’alliance musko-trumpiste ne fait aucun cas du vivant ; elle incarne ce que le philosophe Byung-Chul Han appelle le « thanatocapitalisme », un modèle économique imprégné d’une pulsion de mort. Sans m’attarder sur la violence de l’histoire américaine, il est frappant de voir à quel point elle s’inscrit aussi dans les rapports économiques et se révèle contagieuse.

Ce qui est inquiétant, c’est que des voix européennes de plus en plus nombreuses veulent suivre cette pente, sous prétexte de compétitivité, en prônant un moins-disant écologique.
Nous assistons à une offensive massive contre les législations environnementales, qui représente une double impasse : d’abord pour la planète, car au lieu de respecter les limites planétaires et les impératifs climatiques, nous risquons de nous engager dans un cycle de recul où chaque pays justifie son inaction par celle des autres. Ensuite pour l’Europe elle-même, qui pourrait renoncer à son rôle de leader de la transition écologique et s’enfermer dans des schémas obsolètes. On pourrait s’interroger sur le terme même de « compétitivité » et ce qu’il recouvre.

Cette boussole aurait dû porter sur un protectionnisme vert, susceptible de rendre l’Europe moins dépendante des États-Unis, de Poutine, de Xi Jinping et autres tyrannies pétrogazières. Elle aurait dû engager l’Union dans des investissements massifs pour la souveraineté écologique et la justice sociale. Au lieu de cela, la Commission transforme l’Europe en terrain de chasse pour des multinationales peu scrupuleuses, au risque d’un immense retour en arrière.

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Quels textes du Green Deal sont aujourd’hui les plus menacés ?

Prenons quelques exemples : les obligations faites aux entreprises de respecter l’Accord de Paris et certaines normes sociales, comme le devoir de vigilance ou la directive CSRD [sur la durabilité des entreprises], sont attaquées. Les objectifs de réduction de la pollution automobile, des émissions industrielles ou encore de protection des océans sont également sur la sellette, alors même que 2024 est censée être l’année des océans.

Mais la vraie menace vient de la stratégie adoptée par la Commission : utiliser des lois dites « omnibus », qui modifient plusieurs textes à la fois. Cela permet de détricoter les normes environnementales en prétendant agir pour plus de cohérence et de lisibilité, alors qu’il s’agit d’un passage en force.

« Il s’agit d’un passage en force »

La Commission propose aussi de revenir sur les grandes lois de protection de l’environnement adaptées depuis les années 1990. Après la mort de son poney Dolly, attaqué par un loup, Ursula von der Leyen a proposé de modifier la directive habitats [qui imposent aux États membres de conserver certaines espèces, dont le loup]. Ces textes sont essentiels pour la protection des espèces et des espaces naturels, notamment via les zones Natura 2000. Dans le même temps, son parti attaque les financements des ONG environnementales. Nous sommes face à une remise en cause systémique des acquis écologiques.


Qui est à la manœuvre pour démanteler ces protections et comment se positionne la France ?

La droite et l’extrême droite européennes mènent ce combat depuis des mois. Leur rapprochement ne se fait pas uniquement sur les questions migratoires, mais porte également sur le refus de l’écologie. Nous avons alerté sur cette alliance mortifère.

En France, François Bayrou semble ne pas avoir du tout intégré les enjeux climatiques. Dans le clair-obscur de la crise politique ouverte par cette invraisemblable dissolution, la France abandonne toute ambiguïté et assume désormais un retour en arrière décomplexé. Hier, le macronisme tournait discrètement le dos à l’écologie, aujourd’hui, il le fait ouvertement. Les menaces qui pèsent sur l’Office français de la biodiversité (OFB), l’Agence bio et les financements écologiques ne sont que les prémices d’une dérégulation massive. Nous devons tout faire pour l’empêcher.


Certains estiment que la transition écologique a été trop rapide et contraignante pour les entreprises et les agriculteurs. Jordan Bardella, par exemple, cherche ouvertement à mobiliser contre le Green Deal. Que leur répondez-vous ?

Ne mélangeons pas tout. La question de l’accompagnement social de la transition écologique et des contradictions qui pèsent sur les entreprises sont des questions cruciales. Nous devons les affronter et trouver les voies de passage pour toute la société. On ne fera pas l’écologie sans le peuple. La voie à suivre, c’est une écologie qui conjugue l’indispensable transition écologique avec l’exigence permanente de la justice. C’est le sens du droit de veto social que j’ai proposé et continuerai à porter pour garantir la prise en compte des plus vulnérables.

Monsieur Bardella, lui, ne défend pas réellement les agriculteurs. Il se contente d’alimenter un populisme antinormes par commodité électoraliste  : il instrumentalise les peurs et les colères qu’il utilise comme carburant de l’ascension de l’extrême droite.


Face au retour des guerres commerciales et à la concurrence chinoise et étasunienne, la simplification est-elle vraiment une fatalité ?

Ne perdons pas la bataille des mots : quand la droite et l’extrême droite parlent de « simplification », elles visent en réalité la suppression des législations environnementales et sociales. C’est leur obsession. Sur l’écologie, elles oscillent entre climatorelativisme et climatodénialisme.

« En Europe, certains rêvent d’une révolution ultralibérale »

Plutôt que d’abandonner la décarbonation, face à Trump, nous devons assumer un bras de fer. Trump ne comprend que la force. Plus que jamais, la mise en place d’un protectionnisme vert aux frontières de l’Europe est nécessaire. On ne combat pas la dérégulation par plus de dérégulation. Le problème, c’est qu’en Europe, certains rêvent d’une révolution ultralibérale et fétichisent la tronçonneuse de Milei. Cela nous affaiblit dans cette bataille.


Sommes-nous condamnés à assister, impuissants, à un mandat de reculs environnementaux ?f

Non. Les écologistes vont tenir la barricade. L’impuissance n’est pas une fatalité, à condition qu’une volonté politique forte existe. La France pourrait jouer un rôle d’entraînement, mais au contraire, elle s’aligne sur la coalition des démolisseurs du Green Deal.

Or, le gouvernement n’a reçu aucun mandat pour ce détricotage. L’avenir écologique de l’Europe dépend aussi de la capacité de la gauche et des écologistes français à construire une alternative majoritaire. Nous ne savons pas quand la question du pouvoir se reposera en France, mais nous devons nous y préparer.

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