Noueux, biscornus et nids de biodiversité, les arbres trognes sont de retour

Durée de lecture : 8 minutes

12 février 2020 / Chloé Rebillard (Reporterre)

Ils ont tronc imposant, de nombreuses cavités, un air grimaçant et suscitent un regain d’intérêt. Les arbres trognes — des arbres taillés régulièrement — abritent surtout des nids de biodiversité et fournissent du bois de chauffage ou du fourrage. « C’est une énergie renouvelable par excellence », loue un paysan.

  • Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), correspondance

Sur le bord des routes, dans les chemins forestiers, au milieu des champs… Ils sont un élément indissociable de nos paysages — visibles comme le nez au milieu de la trogne, on les croise pourtant sans s’y attarder. Masques grimaçants de bois, les arbres trognes, aussi appelés arbres « têtards », ont été la première source d’énergie calorifique durant des siècles. Délaissés depuis des décennies, ils sont peu à peu redécouvert par les paysans grâce au développement de la permaculture et de l’agroforesterie.

Les arbres trognes sont des arbres taillés régulièrement. Peu importe l’essence, c’est la gestion par une coupe cyclique qui fait d’un arbre une trogne. Ils forment un « taillis aérien régulièrement récolté », selon Dominique Mansion, naturaliste et auteur de Les trognes, l’arbre paysan aux mille usages (éditions Ouest France, 2019). Cette coupe régulière leur donne une forme particulière avec des troncs souvent imposants, des cavités dans lesquelles viennent se loger des nids de biodiversité.

Les cavités des troncs abritent des chauves-souris, oiseaux, insectes rares...

Au cours des siècles, ils ont servi de réserve de bois de chauffage et de charbon de bois. L’osier et le saule étaient utilisés pour les tuteurs et la vannerie, le chêne pour le bois de marine ou le bois d’œuvre, le frêne et l’orme pour le fourrage des animaux… Nos campagnes regorgent de ces arbres mais avec le développement de l’agriculture intensive et la disparition de nombreuses haies bocagères, la mémoire du savoir-faire de leur taille a peu à peu disparu. Des paysans redécouvrent aujourd’hui leur utilité et tentent de les faire revivre.

« J’ai toujours aimé les arbres », se remémore Panpi Olaizola, agriculteur à Espelette, dans les Pyrénées-Atlantiques. Jeune, il plantait différentes essences sur la ferme familiale. Aujourd’hui à la tête de l’exploitation avec sa compagne, il a conjugué cet amour en diversifiant son activité. Les brebis et les piments d’Espelette, dont il a hérité de ses parents, côtoient désormais les arbres fruitiers, dont il tire des confitures : cerisiers d’Itxassou, pruniers, pommiers, châtaigniers, etc. Il a également relancé les arbres trognes sur les hectares de terre qu’il possède. Située dans la pente d’un vallon entre Espelette et Itxassou, sa ferme est entourée de pâturages verts où paissent des brebis en contrebas. Plus haut, les petites montagnes basques alternent forêts et espaces dégagés : c’est là que les ovins estivent. C’est également là que des troncs creux ou tordus surgissent du sol et attestent de la pratique de la trogne.

« On peut renouveler la cueillette de l’arbre pendant des années, voire des siècles »

Depuis qu’il a repris la ferme en 2011, il coupe régulièrement des arbres, suffisamment haut pour les mettre hors d’atteinte des dents de ses brebis et leur permettre de repartir en une multitude de rejets. Certains avaient été recépés par son père dans son enfance, d’autres sont à l’abandon depuis longtemps. « J’ai coupé un chêne, et au vu des cernes des branches, il n’avait pas dû être taillé depuis environ 70 ans », constate-t-il. Le bois ainsi récolté lui sert de chauffage.

« En trognant, on répète une réaction : sous l’écorce il y a des bourgeons dormants qui font des repousses lorsque l’on coupe, ce que l’on nomme une réitération », continue-t-il. L’arbre taillé renouvelle ainsi ses branches. Dominique Mansion ajoute :

Avec ce phénomène, on peut renouveler la cueillette de l’arbre pendant des années, voire des siècles. C’est une énergie renouvelable par excellence. »

Dans la forêt de Sare, au Pays basque.

Panpi Olaizola, l’amoureux des arbres, a toujours une appréhension avant de s’armer de sa hache ou de sa tronçonneuse : « Je trouve dur de couper un arbre mais je le fais car je sais que c’est pour son bien. J’ai toujours peur qu’il ne reparte pas après, alors je fais attention : les anciens disaient qu’il fallait le faire dans les jours précédents une pleine lune, et je suis persuadé qu’il y a une sagesse là-dedans, une question de sève. » Faire des trognes ne raccourcit pas la vie de l’arbre, bien au contraire. Dans les pages des ouvrages sur les arbres remarquables, les sujets présentés sont souvent d’anciennes trognes. Certaines vieilles forêts présentent une densité spectaculaire d’anciens arbres trognes. Dominique Mansion, qui a parcouru l’Europe pour ses recherches, l’a constaté : « Dans le marais poitevin, il y a un frêne qui fait sept mètres de circonférence, son tronc est creux mais il est parfaitement vivant ! Je ne sais pas son âge mais ailleurs j’ai vu des hêtres qui avaient au moins 600 ans. L’espérance de vie d’un hêtre non taillé est d’environ 300 ans. »

La trogne obéit à un savoir-faire précis : la coupe se fait régulièrement, et durant les mois d’hiver

Cependant, la trogne obéit à un savoir-faire précis : la coupe se fait régulièrement, et durant les mois d’hiver. En fonction des essences d’arbres et de la fonction du bois récolté, cela peut varier d’une taille annuelle à une taille tous les dix ans, voire vingt pour certains chênes. Panpi Olaizola, qui taille des chênes, des hêtres et autres châtaigniers qui ne l’avaient pas été depuis des décennies, a pris le parti de garder au moins une branche haute qui fait office de « tire-sève ». Il plante également de jeunes arbres, qu’il coupe dès qu’ils dépassent la hauteur d’homme afin de créer de nouvelles trognes. « C’est un patrimoine et si on veut que nos enfants en profitent, il faut en refaire, entretenir celles existantes », dit le paysan. Pour lui, une campagne sans ces formes spectaculaires n’aurait pas le même visage.

Au-delà de l’aspect esthétique et patrimonial, les trognes cumulent des fonctions. Depuis quelques années, une pratique venue du Canada remet à jour l’utilité de ces arbres. Elle consiste à broyer des jeunes rameaux pour créer du bois de rameaux fragmentés (BRF). Le BRF est ensuite utilisé comme paillage pour les cultures, comme litière pour les animaux ou pour amender les sols. Et les arbres trognes sont des fournisseurs de premier ordre pour cette nouvelle filière. Dominique Mansion témoigne : « Aux rencontres internationales de l’agroforesterie, à Montpellier, un éleveur est venu me remercier : avec mon livre, il avait redécouvert cette pratique et l’utilisait pour la litière de ses animaux. » Gain économique pour les paysans qui n’ont plus besoin d’acheter de la paille, le fumier qu’ils en retirent est un fertilisant très efficace pour les sols. « La litière est aussi plus efficace que de la paille », souligne le naturaliste. Dans le Bordelais, il a également vu des viticulteurs se remettre à tailler des saules ou des osiers afin de supprimer le plastique du palissage de leurs vignes, « c’est 100 % renouvelable et biodégradable ». Il donne des formations partout en France à destination des paysans : « Le carnet d’inscription est bien rempli, c’est bon signe. »

Les chauves-souris viennent se réfugier dans les vieux troncs creux des trognes

Les creux des troncs accueillent des systèmes écologiques riches. Les cavités formées par le recépage régulier naissent là où une branche a été coupée et abritent des formes de vie diverses. Dans les vieux troncs creux mais bien vivants des trognes les chauves-souris viennent se réfugier. Dans d’autres troncs, les champignons, les fougères ou des espèces d’insectes rares y trouvent un habitat particulièrement favorable. Les oiseaux troglodytes profitent également de l’aubaine pour venir nidifier.

Panpi Olaizola voit également une autre fonction à ces arbres, liée aux nouveaux aléas climatiques. Le Pays basque a essuyé des fortes tempêtes très rapprochées à l’automne 2019 et à l’entrée de l’hiver. Sous sa bergerie, la forêt a souffert, un arbre immense a chuté créant une grande trouée car il a emporté quelques voisins dans sa chute. « Les coups de vent sont plus forts et plus fréquents, analyse-t-il. Or, les arbres têtards offrent une meilleure résistance aux tempêtes. Leurs branches sont moins hautes et leurs racines plus profondes. »

Panpi Olaizola.

Dominique Mansion souligne aussi leur rôle de capteur de carbone. Dans un contexte de crise climatique, planter de nouveaux arbres sur les fermes et entretenir les existants permet d’intensifier le stockage du carbone. Panpi Olaizola voudrait quant à lui partager cette pratique. Il envisage de faire un parcours pédagogique sur les pratiques qu’il met en place sur son exploitation. Lui qui connaît presque chaque arbre de ses terres cherche la trogne idéale pour lui apposer un panneau explicatif. Cet hiver encore, il a coupé des branches, notamment celles des chênes entourant sa bergerie. Dès cet été, il fera profiter les visiteurs qui font halte à sa bergerie de sa passion pour cette pratique millénaire.


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Source et photos : Chloé Rebillard pour Reporterre

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