Nutri-score non obligatoire : « C’est un recul de la santé publique »
Les lobbies agroalimentaires combattent le Nutri-score depuis des années (image d'illustration). - © E.B / Reporterre
Les lobbies agroalimentaires combattent le Nutri-score depuis des années (image d'illustration). - © E.B / Reporterre
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Les députés ont rejeté la généralisation du Nutri-score à une courte majorité, malgré la pléthore d’études en sa faveur. Même la ministre de la Santé s’y était opposée. Une déception pour Serge Hercberg, médecin et « père » de ce logo.
Cela s’est joué à trois voix près, 120 voix contre 117 : le Nutri-score ne sera pas obligatoire. Mercredi 3 décembre, alors que les députés examinaient, en deuxième lecture, le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), ils ont été amenés à se prononcer sur la généralisation de ce logo nutritionnel.
Déjà visible sur de nombreux emballages d’aliments, il restera donc utilisé par les industriels sur la base du volontariat. « C’est très regrettable », réagit auprès de Reporterre Serge Hercberg. Médecin nutritionniste, épidémiologiste, il est considéré comme le père du Nutri-score.
Reporterre — Les députés ont rejeté à une très courte majorité la généralisation du Nutri-Score. Qu’en pensez-vous ?
Serge Hercberg — C’est très regrettable puisque cette mesure avait été adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale. Elle n’a pas tenu ses engagements. C’est un recul de la santé publique et une victoire des lobbies.
Pourtant, c’est une mesure basée sur la science. Il y a plus de 150 études qui ont démontré à la fois l’intérêt et l’efficacité du Nutri-score, notamment des études sur de grandes cohortes de milliers, dizaines de milliers, voire centaines de milliers de sujets qui ont montré que le fait de manger des aliments bien classés sur l’échelle du Nutri-score réduisait le risque de maladies chroniques et d’obésité, de maladies cardiovasculaires, de diabète, de développer certains cancers.
De quels lobbies parlez-vous ?
On trouve les groupes agroalimentaires qui combattent le Nutri-score depuis des années, comme Ferrero, Coca-Cola, Mars, Mondelez, Unilever et plus récemment Danone. Et aussi ceux qui ont tout intérêt à empêcher l’obligation du Nutri-score sur leurs produits comme Lactalis, Savencia. Pour s’opposer, ils utilisent l’image romantique de la protection des petits producteurs locaux et artisanaux alors que ces derniers ne sont pas concernés par le Nutri-score puisqu’ils fabriquent des produits qui ne sont pas préemballés, qui n’ont pas d’étiquette nutritionnelle, donc ils ne sont pas concernés par le Nutri-score. C’est la réglementation européenne et française.
On a observé un vrai clivage politique dans les votes de l’Assemblée nationale puisque ces arguments gastropopulistes de défense des produits du terroir ont été beaucoup repris par le Rassemblement national qui a voté en bloc contre le Nutri-score.
La ministre de la Santé Stéphanie Riste s’est opposée à l’obligation en affirmant que cela pose un problème de droit européen.
C’est un argument que l’on entend à la fois dans la bouche du gouvernement et dans celle de l’Association nationale des industries alimentaires, l’Ania. Il n’est pas tenable car il y a l’article 36 dans le traité de fonctionnement de l’Union européenne qui permet, au nom de la défense de la santé publique, de prendre en considération des éléments propres à chaque pays. C’est par exemple sur cette base que la France avait interdit le dioxyde de titane alors que d’autres pays ne l’avaient pas interdit, et ça n’avait pas été considéré comme étant contraire au principe de la libre circulation des marchandises. Et d’ailleurs, l’Union européenne, deux années après la France, avait généralisé cette adoption.
Donc, à partir du moment où une mesure est justifiée, nécessaire, proportionnée et non stigmatisante pour les autres États, il est tout à fait possible de prendre une mesure au niveau national pour la défense de la santé des consommateurs.
Où en est le développement du Nutri-score aujourd’hui ?
Lorsqu’il a été proposé en 2014, il n’y avait aucun industriel favorable. En 2017, ils étaient six, trois industriels et trois distributeurs. Aujourd’hui, près de 1 200 entreprises l’utilisent. Ça représente à peu près 62 % du marché agroalimentaire. Mais quelques grosses multinationales, celles que j’ai citées tout à l’heure, continuent à s’y opposer.
Le Nutri-score a également été adopté dans six autres pays européens : l’Allemagne, le Luxembourg, la Belgique, l’Espagne, la Hollande et la Suisse.
La publication de la stratégie nationale de l’alimentation vient d’encore être repoussée. Le gouvernement recule à l’idée d’y inscrire une diminution de la consommation de viande. Comment percevez-vous cette hésitation ?
On retrouve encore l’influence des lobbies qui ont réussi deux choses. Premièrement, à modifier le texte initial pour diminuer son exigence sur la réduction de la consommation de viande — pourtant souhaitée par les scientifiques, au nom de la protection de la santé des individus et de celle de la planète.
Deuxièmement, ils ont réussi à gommer la lutte contre les aliments ultratransformés alors que l’on dispose d’arguments scientifiques et de santé publique pour considérer qu’ils doivent être moins présents dans notre alimentation. Donc, les lobbies sont à la manœuvre sur toutes les mesures de santé publique qui gênent leurs intérêts économiques et financiers.
Que pensez-vous de l’attitude du gouvernement sur ces questions de santé publique ?
Malheureusement, on a vraiment l’impression qu’il cède aux pressions et ne prend en considération, ni les travaux scientifiques, ni l’avis des professionnels de santé, ni la demande des consommateurs, des citoyens. Reste donc à espérer que la pression sociétale permettra d’aboutir à faire pression sur les politiques pour ramener la santé publique au premier rang des décisions de ce gouvernement. C’est dans cette optique que nous avons lancé une pétition sur le site de l’Assemblée nationale.
Une série de trois articles scientifiques parus récemment dans « The Lancet » a montré que la consommation de produits ultratransformés augmente et qu’ils sont associés à au moins douze problèmes de santé, notamment l’obésité, le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires et la dépression. Ne serait-il pas plus efficace de cibler directement ces aliments ?
C’est extrêmement important. D’ailleurs, mon équipe de recherche travaille beaucoup sur la mise en évidence du lien entre aliments ultratransformés et risque de maladies. Mais la composition nutritionnelle et l’ultratransformation sont deux dimensions complémentaires, il faut informer les consommateurs sur ces deux aspects. 87 % des aliments ultratransformés sont mal classés par le Nutri-score, et on peut ajouter à côté du Nutri-score un bandeau — noir par exemple — avec la notion d’aliments ultratransformés. Il faut même une troisième information, qui existe déjà, sur la présence de pesticides. Ce sont des mesures complémentaires, qui ne s’opposent pas.
Informer le consommateur, c’est aussi s’en remettre uniquement à la responsabilité individuelle…
Bien sûr, le Nutri-score à lui tout seul ne va pas résoudre tous les problèmes. On a besoin de mesures qui améliorent l’environnement alimentaire. Cela passe par une volonté politique. Par exemple : la régulation de la publicité, des systèmes de taxation pour les aliments ultratransformés ou qui sont mal classés par le Nutri-score, et à l’inverse, des subventions pour des aliments bruts, peu transformés ou ayant une bonne composition nutritionnelle. Ce sont des mesures qui sont justes.