« On a perdu une bataille mais pas la guerre » : comment les antinucléaires poursuivent la lutte
Corinne François, porte-parole du collectif Bure Stop, au festival antinucléaire Les Bure'lesques, le 17 août 2024. - © Philippe Pernot / Reporterre
Corinne François, porte-parole du collectif Bure Stop, au festival antinucléaire Les Bure'lesques, le 17 août 2024. - © Philippe Pernot / Reporterre
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Pas défaitistes, les antinucléaires ! Face à la relance de l’atome, les opposants se sont retrouvés au festival Les Bure’lesques, dans la Meuse, pour imaginer un plan B et transmettre l’héritage de leur lutte aux jeunes.
Saint-Amand-sur-Ornain (Meuse), reportage
Des chapiteaux plantés dans une prairie, des conférences et des spectacles, un hélicoptère et des escadrons de gendarmerie. La quatrième édition du festival Les Bure’lesques a bien eu lieu les 16, 17 et 18 août, à Saint-Amand-sur-Ornain (Meuse). Il était organisé par le collectif Les Bure’lesques, composé d’habitants du territoire et d’associations locales. Créé pour informer la population sur l’industrie nucléaire, mais aussi galvaniser les troupes engagées localement dans la lutte contre Cigéo, le futur centre d’enfouissement de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), le festival biennal a accueilli durant les trois jours 3 500 visiteurs sous un ciel capricieux. Dans ce petit coin de paradis, fait de cours d’eau et de forêts, de champs et de villages désertés, des habitants désormais rejoints par une jeunesse déterminée mènent une lutte aussi âpre que vivace.
Reporterre a voulu savoir quelle était l’humeur générale des antinucléaires à l’époque d’une relance pétaradante voulue et mise en œuvre par le président de la République. Quels ressorts pour tenir ? Corinne François, une des organisatrices, balaie la question d’un revers de grande cuillère en engloutissant sa moussaka végétarienne : « Ma génération est tombée dans la marmite nucléaire depuis toujours : ça fait trente ans qu’on lutte, et on continuera. Cette année, le festival aborde la question des expropriations, de la ressource en eau, des luttes locales ou de la répression. »
Même pour un événement comme les Bure’lesques, les opposants au projet sont sous haute surveillance : un hélicoptère, des drones et plusieurs escadrons de gendarmerie ont passé le week-end à surveiller les allées et venues sur l’immense prairie où sont installés chapiteaux et cantines, toilettes sèches et village associatif. Ici, les festivaliers sont encore marqués par la répression qui a fondu sur les activistes ayant occupé le bois Lejuc par trois fois entre 2016 et 2019, situé à l’aplomb des puits d’aération du futur site d’enfouissement.
« Nous ne perdons pas la guerre »
À l’ouverture vendredi 16 août, sous le chapiteau principal, Marion Rivet, porte-parole du Réseau Sortir du nucléaire, a déroulé la chronologie politique du nucléaire depuis 2012, quand François Hollande promettait de ramener la part de cette énergie à 50 % du mix énergétique en 2035, contre 65 % aujourd’hui.
Depuis 2022, le revirement a été total : le président Macron a décidé la construction de trois paires d’EPR 2 — sans passer par le Parlement — et d’une loi d’accélération qui allège les procédures d’instruction. Il a aussi fusionné l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). La France mène par ailleurs un lobbying forcené à Bruxelles pour comptabiliser le nucléaire parmi les énergies vertes.
« C’est vrai que nous perdons pas mal de combats, mais nous ne perdons pas la guerre pour autant, relativise Roland Desbordes, président de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), venu donner une conférence sur les besoins en eau fraîche du nucléaire. L’industrie a bien joué la carte du climat pour faire passer ses réacteurs, mais il existe des alternatives de plus en plus étayées et devenues incontournables. Seulement, nous avons été enfermés dans le nucléaire au point que peu de Français imaginent un plan B. Or, celui-ci existe. »
C’est ce qu’a exposé Antoine Bonduelle, expert en énergie et climat, en présentant la révolution renouvelable en cours dans le monde et que la France ignore superbement. « À l’échelle mondiale, le solaire et le vent ont gagné. Ils se sont imposés rapidement dans la production d’électricité et d’énergie pendant que la France s’accroche à une industrie hors de prix et très lente à déployer. »
Mais comment faire avancer des pions antinucléaires — ou prorenouvelables — dans une Assemblée nationale acquise à l’atome ? Pour François Thiollet, qui a remplacé Michèle Rivasi au Parlement européen après son décès, difficile d’emporter les arbitrages politiques : « L’assemblée est majoritairement en faveur du nucléaire, il n’y aura pas de majorité contre. Peut-être que la bataille culturelle est perdue pour l’instant, mais la guerre, elle, ne l’est pas. »
Seule la transparence sur l’ensemble de la filière et surtout sur ses coûts et la facture à venir pour les Français peut faire la différence. Et de se prendre à rêver d’une « Convention citoyenne sur l’énergie incluant le nucléaire, où finalement les Français s’intéresseraient à leur politique énergétique ».
Il s’interroge sur le peu d’intérêt suscité par l’énergie, pourtant essentielle, et encore plus par les combats menés localement. « Cigéo est un combat juste : tout le monde comprend qu’il y a une certaine injustice à laisser nos déchets radioactifs à nos descendants en faisant semblant que cela n’existe pas. Peut-être que la forme de la contestation est à interroger, les villages de résistance et les manifs c’est bien, mais il serait bon d’aller parler aux gens que l’on ne touche jamais. »
Les récits alarmistes et culpabilisants ne suffisent plus, alerte François Thiollet. « L’humour, la légèreté, l’éducation populaire, sont essentiels. » De l’humour, il y en avait aux Bure’lesques avec les spectacles d’Audrey Vernon ou le pastiche de journal télévisé local TVA (pour Très vrai actus) narrant les histoires — vraies — de Cigéo, de son adoubement par Gérard Longuet au retournement de veste d’élus locaux.
Les jeunes, la « matière grise »
De quoi amuser une nouvelle génération qui s’intéresse au nucléaire et au symbole qu’il représente. Comme Louise, 22 ans, et Jojo, 25 ans, deux étudiantes en anthropologie venues s’informer sur les luttes antinucléaires en général et celle de Cigéo en particulier. « Nous voulions voir comment les habitants transmettent l’héritage d’une lutte comme celle-ci. Et quels horizons se dessinent avec le brassage d’une nouvelle population. »
Elles font référence à la façon dont le féminisme ou les questions de genre sont venus télescoper la lutte originelle strictement tournée vers l’atome : « Comment faire cohabiter des cultures politiques aussi différentes : le monde paysan d’un côté, les féministes queer de l’autre. On voit bien qu’un lien intergénérationnel se crée et que chacun a une légitimité à venir s’installer ici tout en prêtant attention à l’histoire locale. »
Pour l’ancien maire de Couvertpuis, Francis Legrand, qui s’est opposé dès les débuts au laboratoire de l’Andra, cette jeunesse qui s’installe dans la Meuse « redynamise » le secteur et aide « à massifier l’opposition locale » à Cigéo. Ces jeunes sont « la matière grise » qu’il attendait pour revivifier ce combat déjà vieux de trente ans. « Dans leur diversité, ces néomeusiens nous interrogent et nous portent et c’est très bien comme ça ! »