On peut manger du quinoa sans mauvaise conscience

24 juillet 2018 / Anthony Marque

En Occident, la passion pour le quinoa s’est flétrie quand les consommateurs se sont interrogés sur les conséquences environnementale et sociale de cette culture sur les hauts-plateaux andins. L’auteur de cette tribune explique pourtant pourquoi une demande mondiale bien choisie permet aux petits producteurs locaux de mieux vivre.

Anthony Marque voyage depuis fin 2016 à vélo, depuis l’Europe de l’Ouest jusqu’en Amérique du Sud, à la recherche des alternatives pour une alimentation plus durable. Il a appelé son projet Latitudes Food.


Manger ou ne pas manger du quinoa bolivien ? Telle est la question qui revient souvent. Certains voient en cet aliment le moyen de remplacer les protéines animales quand d’autres voient le coût carbone d’un aliment d’outre-Atlantique ou les injustices du marché pour les producteurs locaux.

Que de sujets pour un si petit grain. « Le grain d’or », comme ils le nomment ici à Challapata, petit village de l’Altiplano bolivien. Ici, à 3.700 mètres d’altitude, seuls le quinoa, la pomme de terre et l’élevage de lamas composent l’agriculture. Le maintien de ces activités est donc tout aussi fragile que primordial pour l’environnement comme pour les producteurs. Les réponses à nos questions européennes ne sont donc pas aussi manichéennes qu’il n’y paraît.

Le quinoa en fleurs.

Je n’aborderai pas la question du coût carbone des exportations si ce n’est pour conseiller aux détracteurs des importations de quinoa de cesser leur consommation de café, thé, cacao et autres afin de leur éviter une crise de schizophrénie. Mais je souhaite parler des producteurs, des Boliviens, de ceux qui sont en lien direct avec le marché du quinoa et que j’ai eu l’occasion de rencontrer pendant mon séjour dans l’Altiplano. « Acheter du quinoa fait augmenter les prix si bien que les Boliviens et même les producteurs ne peuvent plus se permettre d’en manger », entend-on souvent en Europe.

Boycotter le quinoa ne résoudra pas les problèmes 

En trois faits, je souhaite répondre à ce préjugé et nous permettre de manger du quinoa en ayant bonne conscience :

  • Des habitudes culturelles. Pendant près de trois mois, j’ai sillonné l’Altiplano allant de familles en cantines populaires, de villes en campagnes et partagé de nombreux repas avec les Boliviens. Mais où sont donc les grains de quinoa ? Ils se font rares dans les menus. Est-ce donc si cher pour que personne n’en achète ? Les raisons sont plus complexes et principalement culturelles et historiques. Le quinoa est un aliment cultivé depuis plus de 5.000 ans, sur les hauts plateaux de la cordillère des Andes. À l’époque des sociétés précolombiennes, le quinoa avec les pommes de terre et le maïs étaient les aliments de base des populations locales.
« Mais les choses ont changé », commente Nelson producteur de quinoa et cogérant de la coopérative Anapqui. « Il y a très longtemps, le quinoa se produisait seulement dans la zone de l’Intersalar [1]. Le quinoa était alors considéré comme un produit alimentaire des indigènes. C’était un aliment rejeté par les gens de moyenne et haute société. Ils ne souhaitaient pas le consommer. » Ces habitudes perdurent. Si, aujourd’hui, les producteurs « gardent bien leur part » pour leur consommation familiale, à l’heure de l’uniformisation de la consommation, où les pratiques ancestrales sont rejetées pour des habitudes de consommation plus occidentales considérées comme « modernes », des aliments comme les pâtes ou le riz, pourtant de qualité nutritive moindre, sont préférés. Dès lors, le quinoa peine à trouver sa place sur le marché national bolivien.
  • De la notion de prix. L’idée selon laquelle l’envolée des prix des cours mondiaux aurait fait exploser la situation du marché du quinoa n’est pas une légende, mais elle tient à une date et un fait précis. En 2013, sous l’impulsion du gouvernement bolivien d’Evo Morales, l’Assemblée générale des Nations unies décréta l’année internationale du quinoa. Une démarche pavée de bonnes intentions sauf que… l’intérêt mondial pour le quinoa explosa. Les prix s’envolèrent. Le prix de la tonne grimpa de 125 € à 275 €. Les producteurs n’y étaient pas préparés. Des citadins s’improvisèrent producteurs, espérant profiter de la hausse des prix. Les terres furent défrichées. Les élevages de lamas abandonnés au profit du quinoa, à ce moment-là plus lucratif. La monoculture apparut. Puis, la production mondiale crût elle aussi fortement. Deux ans plus tard, les prix chutèrent. Les producteurs improvisés abandonnèrent les champs et retournèrent en ville, laissant derrière eux des écosystèmes déséquilibrés. Aujourd’hui, les prix ont retrouvé leur niveau d’avant 2013 et les producteurs s’organisent pour retrouver un équilibre entre élevage de lamas et culture du quinoa.
Stockage des graines de quinoa.
  • De la notion du commerce équitable. « Le quinoa bio et vendu en commerce équitable offre un prix un petit peu plus élevé aux producteurs et c’est le positif, même si ça ne fait pas tout compte tenu des efforts que cela demande », constate Omar Mamani Pérez, producteur de quinoa à Salinas de Garci de Mendoza. Le soutien des acheteurs est primordial et doit être renforcé. Et les filières équitables sont aussi une aide pour les producteurs qui relancent l’élevage de lamas, diversifient les cultures pour vivre mieux de leur production et replantent les haies. 
Mais pour le consommateur final, « l’enjeu est d’obtenir cette information » comme me l’explique l’ingénieur Jesus Equise Mamani, responsable en investigation et développement au Centre international du quinoa, à Oruro (Bolivie). Pour lui, « les petits producteurs sont trop dépendants des règles fixées par les intermédiaires » ; il propose de « tendre vers une meilleure traçabilité du produit pour un rapprochement entre le consommateur et le producteur ». Il faudrait « que le consommateur puisse non seulement localiser la parcelle, le producteur et la communauté mais aussi la méthode de production, pour améliorer l’information et ainsi lui permettre d’acheter en connaissance de cause ».

Si la vie sur l’Altiplano reste rude et précaire, la production de quinoa et son exportation permettent aux familles de producteurs de vivre de leur production. Aussi, boycotter le quinoa ne résoudra pas les problèmes. Mais à choisir d’en manger, nous pouvons soutenir les producteurs et la filière si nous consommons du quinoa, dans le cadre d’une alimentation diversifiée, qui réponde à des exigences écologiques et sociales. À chacun de chercher les origines des produits qu’il achète. C’est de notre responsabilité, c’est de leur pérennité.




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[1La zone Intersalar est l’espace géographique désignant la partie située entre le salar (désert de sel) d’Uyuni et le salar de Coipasa.


Lire aussi : Sans transition alimentaire, pas de transition écologique

Source : Courriel à Reporterre

Photos : Anthony Marques
. chapô : culture du quinoa sur l’Altiplano bolivien.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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