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Chronique — Agriculture

Paysan, je parle la langue de la nature

Vulpes vulpes, le renard roux.

Les paysans, raconte notre chroniqueur, parlent avec les plantes et avec les animaux de leurs territoires. À l’heure où l’agriculture et la biodiversité sont victimes d’un effondrement partagé, connaître ces liens et ces manières de peupler le monde est d’autant plus précieux.


Mathieu Yon. © Enzo Dubesset / Reporterre
Le néopaysan Mathieu Yon est désormais chroniqueur pour Reporterre. Il vous racontera régulièrement les joies et les déboires de son installation dans la Drôme en tant que maraîcher biologique en circuit court.


Mon métier est fait d’imprévus et de petits riens, de ces moments qui tendent à disparaître, dans le monde de contrôle incontrôlé que nous avons édifié. Dans mon champ à l’aube, il y avait une gelée blanche sur l’herbe. Je ne l’avais pas anticipée, me fiant aux prévisions météorologiques. J’avais oublié la présence de la rivière en bordure de la parcelle. En voyant mes courges marquées par le gel, je me suis senti comme un écolier qui apprend à lire et bute sur un mot. « Rivière ». Un mot simple, dont j’avais oublié le sens paysan. En réalité, je fais ce métier pour rester en enfance et apprendre le langage des plantes, des nuages et des rivières.

Je ramassais les épinards dans le champ, quand des gouttes ont commencé à tomber. Il y a eu une bourrasque, une averse se préparait. Je suis rentré en vitesse dans l’utilitaire. J’entendais la pluie taper sur le toit en métal. Ce matin, j’avais mis du café dans le thermos. Je l’ai bu dans la voiture. Il était encore chaud.

Après l’averse, je suis retourné aux récoltes. Les épinards étaient trempés, mes doigts pinçaient les tiges d’un geste rapide. Les caisses s’empilaient. À la fin de la ligne, je suis passé aux blettes, plus lourdes. Un mouvement du bras vers le sol, et la côte se détache dans un bruit de papier journal froissé. Chaque légume à sa manière d’être. Certains apprécient la densité, comme s’ils voulaient se tenir chaud ou se murmurer des confidences, d’autres ont besoin de distance. Ceux-là, il ne faut pas les contrarier. Pour que chacun s’épanouisse, il est nécessaire de connaître les caractères et les spécificités.

Un soir d’été, je terminais un repiquage de choux à la lampe frontale. La météo prévoyait un temps couvert pour quelques jours, et je ne voulais pas rater l’occasion d’une reprise en douceur de mes plants, surtout en plein été. Après deux heures de repiquage, le dos courbé, j’ai voulu m’étirer un peu, et j’ai vu les yeux d’un animal à la lisière du champ, ébloui par ma lampe. Il ne bougeait pas, et regardait fixement dans ma direction. C’était un renard, surpris de me voir à une heure tardive. D’habitude, il avait champ libre depuis longtemps. Après un temps d’échange silencieux, je suis retourné à la tâche. Le renard continuait de m’observer, sans perturber mon travail. Je suis heureux de cette vie commune avec les pies, les mésanges ou les renards. Mais il m’arrive de courir après la piéride du chou, de sectionner un taupin entre mes doigts, ou de piéger des rats taupiers que je donne ensuite en offrande aux fouines, aux belettes ou aux serpents.

Taupe protectrice

Cependant, il y a un petit mammifère que j’évite de piéger, c’est la taupe. La semaine dernière, j’observais des galeries souterraines parallèles à mes rangs de carottes : là où des rats taupiers auraient déjà compromis la culture, ces lignes droites ne déviaient jamais pour croquer une carotte. Était-ce une taupe domestique, protégeant mon troupeau d’ombellifères des attaques de taupins, ce coléoptère qui fait de gros dégâts aux racines ? Était-ce une taupe dressée, capable d’aider le maraîcher comme le ferait un chien de berger ?

Vous ne le savez peut-être pas, mais les paysans sont des animistes qui parlent aux plantes et aux animaux, comme s’ils faisaient partie d’un même monde. Les paysans ont des langages qui appartiennent à leur ferme, à leur champ, à leur territoire. Ces langages ne sont que rarement étudiés dans les écoles ou les universités. Pourtant, ils se parlent encore dans les campagnes, où chaque lieu, chaque rocher, chaque rivière porte un nom. Où les animaux qui peuplent les étables, comme ceux qui peuplent les broussailles ont des manières d’être que les habitants connaissent et reconnaissent.

Ces langages multispécifiques se parlent entre usagers humains et non-humains d’un milieu commun. Les paroles mal polies, mal dégrossies des campagnes, qu’on associe par ignorance à un manque de culture, sont en réalité le signe d’une autre culture, d’une autre langue élaborée par des siècles de compagnonnage avec le peuple immense des non-humains. Herbes, rivières, pierres, arbres, sentes, poils, traces, crottes. Les paysannes et les paysans transportent avec eux des mots, des expressions, des langues, qu’ils composent en faisant dialoguer le monde sauvage et le monde domestique. Ils construisent un langage avec la foule bigarrée des non-humains. Ils font ce travail sans même le savoir. Les nouveaux paysans, dont je fais partie, ne sont que les interprètes urbanisés de cette langue des montagnes, des bocages et des prairies.

En écrivant ces lignes, je ne prétends pas maîtriser ce langage, ni même en faire la découverte. Mon intention est simplement de rappeler que des traces du sauvage se trouvent à la lisière des cultures paysannes, et de poser une question épineuse : comment se fait-il, qu’au moment où nous voyons la biodiversité s’effondrer, nous soyons sourds à l’effondrement du monde paysan, comme si ces deux mondes étaient des étrangers l’un pour l’autre ?

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