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Pêche

Pêche industrielle : un modèle destructeur massivement subventionné

Plus les navires de pêche sont gros, moins ils sont efficaces, révèle un rapport de l'ONG Bloom.

Dans un rapport inédit, l’ONG Bloom révèle que la pêche industrielle est peu performante à la fois sur les plans environnemental, social et économique. Elle reçoit pourtant davantage d’aides publiques.

Poser la « première pierre » d’une révolution sociale et écologique dans l’océan : telle est l’ambition d’un rapport publié le 24 janvier par l’ONG française Bloom, en collaboration avec The Shift Project, des chercheurs de l’Institut Agro, de l’AgroParisTech et de l’EHESS-CNRS, et le soutien de la coopérative L’Atelier des jours à venir.

Ses auteurs ont réalisé un état des lieux inédit de la pêche française. Pour la première fois, elle a été analysée à travers un prisme environnemental, social et économique, et pas seulement sous l’angle de la productivité. Leurs résultats mettent en lumière le bilan catastrophique de la pêche industrielle et des chaluts de fond, pourtant favorisés par la puissance publique. Surpêche, création d’emploi, émissions de CO2... tous les indicateurs sont dans le rouge. « De l’autre côté du spectre, la petite pêche côtière recourant aux engins dormants [c’est-à-dire la ligne, le casier et le filet] s’avère beaucoup plus performante », signale Léna Fréjaville, coordinatrice du rapport au sein de Bloom.

Surpêche et surconsommation de carburant

Pour parvenir à ces résultats, les chercheurs se sont appuyés sur des données publiques européennes et internationales, notamment du Comité scientifique, technique et économique des pêches, du Conseil international pour l’exploration de la mer et de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). Leur analyse porte uniquement sur les navires français pêchant le long de la façade Atlantique, qui représentent environ 70 % des débarquements nationaux. La pêche méditerranéenne n’a, pour le moment, pas été prise en compte.

© Reporterre / Stéphane Jungers

Les chalutiers hauturiers et industriels cumulent les tares. À eux seuls, ils sont responsables de 84 % des débarquements de poissons issus de stocks surexploités, montrent les chercheurs. Ils capturent par ailleurs davantage de « juvéniles », c’est-à-dire de poissons pêchés avant d’avoir atteint leur maturité sexuelle et donc d’avoir pu se reproduire. Alors qu’ils ne représentent que 28 % de la flotte française, ils seraient responsables de plus de la moitié des captures de juvéniles des flottilles de pêche françaises.

Autre défaut des grands chaluts : leur consommation importante de carburant. Ces navires ont besoin d’énormément de puissance pour tirer leurs filets. Alors que les chalutiers de fond industriels et hauturiers ne représentent que 34 % de la production, ils sont responsables de 57 % des émissions de gaz à effet de serre de la flotte Nord-Atlantique.

© Reporterre / Stéphane Jungers

À défaut d’être écolos, on pourrait penser que ces navires créent davantage de richesse. Il n’en est rien. « Les bateaux de moins de 12 mètres créent de l’ordre de trente emplois pour 1 000 tonnes de quotas distribués, alors qu’on est plutôt à dix pour les chalutiers industriels », souligne le chercheur Didier Gascuel, directeur du pôle Halieutique, mer et littoral de l’Institut Agro et co-auteur du rapport.

En comparaison, la petite pêche côtière ayant recours aux arts dormants fait figure de bonne élève. « Elle crée beaucoup d’emplois et beaucoup de valeur ajoutée, avec peu d’impacts », signale Didier Gascuel. Seul — gros — bémol : les fileyeurs et les ligneurs capturent un grand nombre de mammifères et d’oiseaux marins au cours de leurs opérations de pêche. Plus de la moitié des captures dites « accidentelles » seraient causées par les navires côtiers dormants. « S’ils veulent devenir réellement durables et s’inscrire dans une perspective de pêchécologie, il faut qu’ils résolvent ce problème là », estime le chercheur.

« La rentabilité des chaluts de fond industriels n’est assurée que grâce aux subventions »

L’auteur de La pêchécologie – Manifeste pour une pêche vraiment durable regrette que les pêcheries les moins vertueuses soient les plus soutenues par l’État, 85 % des subventions étant attribuées aux navires hauturiers et industriels, en dépit de leur piteux bilan économique, social et environnemental. « La rentabilité des chaluts de fond industriels n’est assurée que grâce aux subventions qu’ils reçoivent », dénonce Léna Fréjaville, de Bloom.

Comment expliquer cette différence de traitement ? « Les très gros bateaux industriels sont les mieux représentés par les lobbies industriels, déplore la coordinatrice de l’étude. Ils ont une proximité avec les leaders politiques. » « On s’est enfermés dans une croyance selon laquelle ce qui est plus gros serait forcément plus efficace et plus rentable, ajoute Didier Gascuel. Mais ce n’est pas vrai : notre étude montre très clairement que la valeur ajoutée décroît en fonction de la taille des navires. »

« Il y a un contexte politique pour que des décisions soient prises »

Ces nouvelles données devraient, selon eux, inciter les pouvoirs publics à renverser la vapeur. À partir de cette cartographie, un groupe de travail élaborera cette année des scénarios concrets de transition. Parmi les pistes évoquées par Didier Gascuel : redistribuer une partie des quotas de pêche en fonction de critères sociaux et environnementaux, et non plus sur les captures antérieures, affecter une partie des futures taxes sur l’éolien marin au verdissement du secteur…

« On est dans un moment charnière pour agir », estime Léna Fréjaville. Acidifié, réchauffé, vidé de ses habitants, l’océan n’a jamais connu une situation aussi préoccupante. Le secteur de la pêche fait, de son côté, face à une profonde crise, qui se traduit par un effondrement du nombre de navires. À cela s’ajoute la tenue, en juin 2025, de la troisième conférence des Nations unies sur l’océan, sous présidence française. « Il y a un contexte politique pour que des décisions soient prises, observe Didier Gascuel. J’espère que ce sera le cas. »

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