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Pesticides

Pesticides : 385 millions d’intoxications chaque année dans le monde

Chaque année, on compte 385 millions de cas d’empoisonnements graves aux pesticides dans le monde, selon une étude. Un chiffre en hausse. En cause : une consommation toujours plus massive, la vente de produits pourtant catalogués comme extrêmement dangereux et l’échec des politiques de réduction de leur utilisation à l’échelle internationale, européenne et nationale.

« Les symptômes les plus courants dans les cas d’intoxications graves aux pesticides sont d’ordre respiratoire et neurologique, avec un possible passage en réanimation. Une seule fois peut suffire à laisser des séquelles graves ou mener à un décès », dit à Reporterre la doctoresse Cécile Stratonovitch, membre de l’association Alerte des médecins sur les pesticides. Chaque année dans le monde, combien de personnes sont victimes de ces graves intoxications ? C’est la question à laquelle a tenté de répondre une équipe de chercheurs chapeautée par Wolfgang Bödeker, consultant scientifique pour le réseau PAN (Pesticides Action Network International). Ils ont analysé 157 publications scientifiques, concernant 141 pays, et récolté les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) — alimentées par les gouvernements — répertoriant les causes des décès. Résultat : chaque année, au moins 385 millions d’intoxications graves aux pesticides provoqueraient onze mille morts (hors décès par ingestion de pesticides). 

Ces conclusions ont fait l’objet d’une publication dans la revue scientifique BCM Public Heal, mais « sont à considérer comme un minimum », explique à Reporterre Wolfgang Bödeker. En effet, l’équipe s’est basée sur la littérature scientifique et a été confrontée à un manque de publications pour certains pays. Wolfgang Bödeker indique que « l’Europe est très forte pour faire remonter à l’OMS les causes de mortalité, mais beaucoup moins quand il s’agit de mener et de publier des études sur les intoxications graves à l’échelle nationale. Pour l’Allemagne par exemple, aucune publication n’a pu être retenue, pour la France nous n’en avons qu’une seule pertinente. » Par ailleurs, les chercheurs n’ont pas comptabilisé les chiffres des centres antipoisons et des hôpitaux qui pourraient venir grossir le nombre de victimes. 

Une victime des pesticides : Noël Pouliquen (à droite) a souffert de graves maladies après avoir travaillé dans l’atelier pesticides du groupe agricole Triskalia.

En 1990, l’OMS avait estimé à un million le nombre d’intoxications graves aux pesticides. Ce grand écart avec les chiffres actuels ne tient pas du hasard. Certes, Wolfgang Bödeker et ses équipes ont depuis eu accès à davantage de données mais ce boom est surtout le résultat d’une augmentation de l’utilisation de ces produits. En l’espace de trente ans, leur consommation mondiale a bondi en moyenne de 81 %. Un chiffre qui englobe aussi bien la baisse de 3 % en Europe, que l’augmentation de 484 % en Amérique du Sud. Les premiers exposés sont les 860 millions d’agriculteurs que compte notre planète et qui utilisent ces produits régulièrement. D’après l’étude pilotée par le PAN, 43,6 % d’entre eux seraient chaque année victimes d’une intoxication grave. Le chiffre varie bien entendu d’un pays à l’autre : la majorité des cas seraient à déplorer dans les pays en voie de développement, notamment en Asie. Et pour cause, entre 1990 et 2018, ce continent a augmenté sa consommation de pesticides de 95 %. À l’autre bout du globe, l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale se distinguent également. Pas moins de cinq des dix pays les plus touchés par les décès dus aux intoxications graves s’y trouvent. 

« Les pesticides n’arrivent pas tout prêts, il faut mélanger plusieurs produits et c’est souvent à ce moment-là que les personnes s’intoxiquent, explique la doctoresse Cécile Stratonovitch. Malheureusement, dans les pays qui ont moins l’habitude de ces produits, toutes les mesures de protection ne sont pas toujours mises en place. » L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, fait le même constat : « Dans les pays en développement, les pesticides extrêmement dangereux peuvent présenter des risques significatifs pour la santé humaine [...], car les mesures relatives à la réduction des risques telles que l’emploi d’équipement de protection individuelle et l’entretien et le réglage du matériel [...] ne sont pas efficaces ». Est-ce que l’Europe encourage ces pays à réduire ou arrêter leur consommation de pesticides dangereux ? Non, bien au contraire, elle y participe. 

Des pesticides interdits d’utilisation en Europe y sont fabriqués et envoyés à l’étranger

Cette hausse de production et de consommation de pesticides, on la doit notamment aux industries Bayer (allemande), BASF (allemande), Corteva Agriscience (américaine), FMC (américaine), et Syngenta (suisse). À elles seules, ces cinq entreprises réunies au sein du lobby CropLife contrôlent 65 % du marché mondial des pesticides. Une investigation menée par l’ONG suisse Public Eye, et Unearthed, le journal d’investigation de Greenpeace, a levé le voile sur la nature des transactions de ces firmes. 

Au moins un tiers de leur chiffre d’affaires a été réalisé grâce à la vente de pesticides considérés comme « extrêmement dangereux » pour la santé et l’environnement. Classés sous la dénomination HHPhighly hazardous pesticides, des pesticides particulièrement dangereux — par l’OMS, leur utilisation est interdite en Europe... mais pas leur production. Ainsi, cette même enquête a prouvé qu’en 2018, les pays de l’Union européenne avaient approuvé l’envoi de 81.615 tonnes de pesticides contenant des substances dont l’utilisation est interdite sur son propre territoire. 90 % de ces poisons bannis en Europe et envoyés à l’étranger sont produits au Royaume-Uni, en Italie, aux Pays-Bas, en Allemagne, en France, en Belgique et en Espagne. Ces produits atterrissent principalement dans 85 pays, dont les trois quarts sont en voie de développement comme le Brésil, l’Inde, la Thaïlande, le Mexique ou le Maroc. Au total, 60 % des ventes de ces HHP sont effectuées dans des pays émergents.

Comment est-il possible que nous produisions des pesticides interdits à la consommation en Europe, car reconnus comme dangereux, mais que nous les vendions aux autres pays ? « Il appartient aux pays importateurs de décider d’importer ou non les pesticides », a répondu la Commission lorsque la question a été posée au Parlement européen. Si on relève des différences dans l’emploi de pesticides dans le monde, il en existe également au sein même de l’Union européenne, première puissance agricole mondiale

En 2018, la France a enregistré une hausse de 21 % de sa consommation de pesticides

« Il n’y a aucune réglementation qui propose, par exemple, un plafond d’utilisation de pesticides sur un territoire qu’il soit européen, national ou régional. Une fois qu’il est autorisé, il n’y a rien qui jugule la possibilité de l’utiliser », dit à Reporterre Benoît Biteau, eurodéputé Vert français et paysan. Ainsi, en 2018, le Danemark a utilisé un kilogramme de pesticide par hectare, quand la France en a consommé 4,4 kilogrammes et Malte 8. Cette disparité peut être liée à la diversité et aux types de cultures de chaque pays, « et aussi à des choix politiques », explique à Reporterre Éric Andrieu, ex-président de la Commission spéciale sur la procédure d’autorisation des pesticides par l’Union européenne (PEST) et vice-président des Socialistes & Démocrates au parlement européen. 

Un champ de betteraves sucrières abîmé par la jaunisse. C’est pour lutter contre ce virus que les betteraviers ont demandé la réintroduction des néonicotinoïdes.

L’une des seules limites fixées est le taux de résidus que l’on peut retrouver dans notre alimentation : il est identique pour tous les pays de l’Union. Cependant, M. Andrieu souligne que « les contrôles ne sont pas harmonisés au sein de l’UE ». Pour l’instant, la politique agricole commune (PAC) n’est pas indexée sur une quelconque réduction des pesticides, bien que certains députés œuvrent en ce sens dans les discussions en cours. « Il faut que des pays comme la France montrent l’exemple, encourage M. Andrieu. L’histoire du glyphosate a été catastrophique pour nous au niveau européen. Ça n’aide pas. »

Globalement, la France a réussi à diminuer sa consommation de pesticides entre 1990 et 2017, mais 2018 va inverser la courbe. « En 2008, sur fond de Grenelle de l’environnement, le gouvernement avait décidé de lancer le projet Écophyto et de réduire de 50 % l’utilisation de pesticides en dix ans. L’engagement n’a pas été tenu », souligne Benoît Biteau. Et en effet, dix ans après le Grenelle, en 2018, la France a enregistré une hausse de 21 % de sa consommation de pesticides. Première puissance agricole d’Europe, la France a décidé de réagir et le gouvernement d’Emmanuel Macron a présenté un nouveau plan Écophyto II+ le 10 avril 2019. Ce dernier avait pour objectif la réduction de 50 % des usages de pesticides d’ici 2025, et prévoyait une sortie du glyphosate d’ici fin 2020 (une promesse non tenue).

Las, aucun des précédents plans Écophyto n’a porté ses fruits [1], en dépit des 71 millions d’euros d’argent public injectés chaque année. « Si la question est de savoir s’il y a un suivi par rapport à ce dernier plan, absolument pas », dit à Reporterre Mathilde Panot, députée La France insoumise à l’Assemblée nationale et membre de la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire. Pire, d’après l’élue, « le gouvernement a ouvert la boîte de Pandore avec la réintroduction des néonicotinoïdes. Parce qu’aujourd’hui ce sont les betteraviers qui la demandent, mais d’autres suivront, et on va aller vers une augmentation de l’utilisation de pesticides, pas vers une diminution. » À ce sujet, Mme Maillart-Méhaignerie, présidente de la même commission et membre de la majorité La République en marche n’a pas souhaité répondre à la demande d’entretien de Reporterre

D’ici 2050, la FAO estime qu’il faudra augmenter la production alimentaire de 60 % dans le monde pour nourrir 9,3 milliards d’habitants. Toute la question est de savoir comment le faire sainement, en limitant les risques sanitaires d’intoxication ou de dégradation de la biodiversité et de l’environnement.

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