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EntretienSocial

Les mots qui motivent ou paralysent notre engagement écologique

Une bannière indiquant « urgence climatique » déployée lors d'une marche pour le climat à Toulouse, le 23 septembre 2022.

Les mots utilisés pour parler du changement climatique peuvent créer de nouveaux imaginaires, analyse la linguiste Pauline Bureau. De quoi nous pousser à l’action... ou à la paralysie.

Pauline Bureau est linguiste à l’université Paris-Nanterre et vice-présidente du groupe de réflexion La Fabrique écologique. Elle s’intéresse notamment aux effets du langage sur la description du changement climatique et sur la transition écologique.


Reporterre — Comment le langage a-t-il évolué et s’est-il adapté à la crise écologique que nous vivons ?

Pauline Bureau — Dans ma thèse, j’ai étudié les termes utilisés par la presse, les ONG, les institutions intergouvernementales — dont l’Organisation des Nations unies et le Giec [1] — pour parler du changement climatique. Le langage utilisé pour le décrire s’est forgé à partir des sciences du climat, puis des sciences humaines ; un langage a priori neutre. L’expression « changement climatique » en est un exemple prototypique.

Puis, lorsque les questions écologiques ont commencé à être davantage médiatisées, à se démocratiser et à faire peur, il s’est produit une forme d’inflation du lexique avec des termes reflétant davantage l’idée d’une urgence : « urgence climatique », « crise », « catastrophe ». Cette évolution n’est pas homogène. Ce sont surtout les médias et les militants qui utilisent ces expressions. Le Giec les utilise assez peu. Néanmoins, le climatologue James Risbey, qui s’est appuyé sur la littérature scientifique pour voir si l’utilisation de tels termes était justifiée, a conclu que oui.

Une autre évolution a été l’apparition de termes pour répondre aux enjeux climatiques. On répond à la catastrophe en introduisant des solutions nouvelles, désignées par des expressions inédites, voire des néologismes comme « décroissance ».


Quelles conséquences a sur nous l’utilisation de tels termes catastrophes ?

Je ne peux pas totalement répondre en tant que linguiste, l’effet du langage sur le réel est nécessairement relatif et il faudrait aussi s’appuyer sur des travaux de psychologues, de sociologues, etc.

Les effets de ce langage catastrophe peuvent être contrastés. Le climatologue James Risbey, la spécialiste de l’analyse du discours Gill Ereaut et le journaliste et auteur Nat Segnit distinguent ainsi des discours dits « alarmants » et « alarmistes ». Les premiers, qui s’appuient sur des références scientifiques et évoquent des solutions possibles, peuvent motiver l’action. À l’inverse, les seconds, qui insistent uniquement sur le danger, en empruntant une rhétorique apocalyptique, sans s’appuyer sur des données scientifiques ni proposer de réponses à la catastrophe décrite, peuvent entraîner de la paralysie.

Quand on utilise ces termes, il faut aussi être attentif à leurs différentes significations. D’après James Risbey, l’utilisation des termes « urgence », « catastrophe » ou « chaos » pris au sens littéral est parfois justifiée d’un point de vue scientifique. Mais ces termes peuvent avoir d’autres sens. Pour une communauté chrétienne, le chaos, c’est l’apocalypse. « Urgence » peut évoquer l’« état d’urgence » et une restriction des libertés fondamentales, et ainsi susciter de la méfiance chez certaines personnes. D’où l’importance de bien préciser le sens des mots.


Tout un vocabulaire des solutions s’est aussi développé...

C’est un vocabulaire assez hétérogène, il vient de multiples secteurs : énergie, entrepreneuriat, économie, finance, agriculture, etc. J’ai choisi de les regrouper en plusieurs catégories. La première regroupe des expressions qui désigne des réponses au changement climatique et reposent sur des éléments existants. Par exemple, la « finance verte ».

Sont-elles à la hauteur des enjeux ? Si l’on pose la question à un économiste classique, il vous répondra oui. Un écologiste, lui, considérera sans doute qu’elles sont insuffisantes, parce qu’elles ne remettent pas en question le paradigme, les institutions, le système capitaliste. En accolant « vert » à des mots qui existent déjà, on se contente d’ajouter une option au panel, sans questionner les autres options. Pour rester dans le domaine de la finance, à côté des « obligations vertes », il restera toujours les obligations normales. Pire, comme l’adjectif « vert » a été très associé aux partis écologistes, les consommateurs qui ne se sentent pas proches de ce courant politique — et ils sont majoritaires — pourraient bouder les options vertes, car ils ne s’y identifient pas.

Pour autant, l’utilisation de ces termes reste intéressante, ils peuvent participer à interroger certaines options ou paradigmes préexistants. Prenons les expressions « décroissance » et « post-croissance ». Certes, elles incluent dans leur forme une référence au paradigme dominant actuel de la croissance. Mais elles ont l’avantage de créer un camp adverse à la croissance et d’ouvrir un débat.

« Parler d’écoanxiété ou de solastalgie montre que la dégradation de nos lieux de vie nous affecte »

Le livre de Timothée Parrique, Ralentir ou périr — L’économie de la décroissance, n’est pas seulement dans la déconstruction de la croissance, il propose une alternative — même si le mot « décroissance », dans sa forme, est un terme d’opposition. À ce stade du débat entre l’ancien et le rejet de l’ancien, où le paradigme de la croissance est encore si écrasant et où les partisans de la décroissance ou de la post-croissance sont encore largement minoritaires, ces expressions sont importantes. Quand on aura avancé, la prochaine étape sera peut-être de recourir à de nouveaux termes qui sortiraient de l’opposition et symboliseraient la nouveauté.


Dans votre travail, vous vous intéressez à ces néologismes. Quel est l’intérêt de créer de nouveaux mots pour la transition écologique ?

Ce sont des termes d’avant-garde, dans le sens ou dans la forme. Un exemple est le néologisme « symbiocratie », inventé par le philosophe de l’environnement Glenn Albrecht — également à l’origine du mot « solastalgie ». Symbiocratie désigne une forme de gouvernement régie par le principe de protection des relations symbiotiques [2] entre les différents êtres vivants. Ces néologismes introduisent de nouvelles façons de penser, de consommer, de produire, sans être associés a priori à un courant politique — ce qui participe de leur intérêt.

Certains viennent de domaines très techniques, très innovants, comme la bioarchitecture, le biodesign : « design naturocentré », « décomposition programmée », etc. Ce que je trouve intéressant dans ces termes naturocentrés, c’est qu’ils impliquent un rapport différent au vivant. Ces mots ne désignent plus la nature comme ressource, comme matière sur laquelle on agit. Elle est promue au rang d’actrice, de collègue. Mais dans ces domaines, c’est le rapport différent à la nature qui modifie le langage, et non l’inverse.

D’autres de ces néologismes sont issus du champ assez récent de la psychologie et de la philosophie environnementales. Dans son ouvrage Les Émotions de la Terre, Glenn Albrecht introduit de nouveaux termes pour désigner des émotions nouvelles nées de la crise écologique : la solastalgie, l’écoanxiété… Leur intérêt est de mettre en avant le lien entre notre psyché et notre environnement et à quel point la dégradation de nos lieux de vie nous affecte.


Le fait de mettre des mots sur ces nouveaux rapports à la nature peut-il nous encourager à changer de point de vue et à agir ?

Autrement dit, est-ce qu’on peut changer la réalité en changeant le langage ? C’est un débat philosophique. Ce fantasme existe notamment depuis la publication de 1984 de George Orwell [en 1949]. Dans ce roman, le langage permet d’introduire un nouveau système. Rien de cela n’est prouvé. Mais a minima, on peut dire que le langage a un effet sur nos représentations — la manière dont on se représente le climat, la croissance… —, lesquelles peuvent influencer nos actions. Certains termes peuvent même avoir des conséquences concrètes : avec la création des mots solastalgie et écoanxiété, les études scientifiques sur ces phénomènes psychologiques ont explosé.

Évidemment, tous les néologismes liés au changement climatique n’auront pas de tels effets et il est simpliste de penser que le langage est la solution, qu’en changeant notre langue nous serons tous conscientisés au changement climatique. Je crois pourtant en ces nouveaux termes, je vois autour de moi que ces néologismes suscitent intérêt, espoir et enthousiasme. Cet aspect du langage et de la transition n’est pas à négliger.

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