Pièges à lapin, plantes comestibles et purificateurs d’eau : j’ai suivi un stage survivaliste

Durée de lecture : 9 minutes

11 juillet 2020 / Hortense Chauvin et Mathieu Génon (Reporterre)



Ils ont décidé, le temps d’un weekend, d’apprendre les bases de la « survie en pleine nature » dans une forêt du Doubs. « Le but : être le plus autonome possible ». Reporterre y était.

  • Besançon (Doubs), reportage

« Tout le monde a son couteau et sa scie pliante ? On va pouvoir commencer. » Accroupis autour d’Éléonore, leur monitrice de survie, les cinq stagiaires se concentrent. Levés pour la plupart aux aurores, ils ont chacun déboursé 179 euros pour apprendre, le temps d’un weekend, les bases de la « survie en pleine nature » dans cette forêt du Doubs, à proximité de Besançon. Leur mission de l’après-midi : collecter du bois afin d’alimenter le feu qui leur permettra de se chauffer et de se nourrir ce soir. L’exercice est plus technique qu’il n’y paraît. Après avoir récolté de la résine et des branches suffisamment sèches, il leur faut encore scier, puis fendre d’épais tronçons de bois à l’aide d’un gourdin. « J’aime bien faire ça, c’est relaxant, lâche la monitrice. Tu peux imaginer quelqu’un qui t’embête ! »

Le temps d’un weekend, le petit groupe apprend les bases du survivalisme.

Pas le temps de s’émerveiller devant la beauté du paysage une fois les précieux combustibles préparés. Il faut encore monter les abris et préparer le feu de camp. Solène, 22 ans, a beau gratter de toutes ses forces sa pierre à feu, rien ne semble fonctionner. À force de souffler sur les étincelles, un début de flamme part enfin. « Parfois, il faut de l’acharnement », la rassure Éléonore. À la tombée de la nuit, au coin du feu, le petit groupe ne refait pas le monde, mais s’échange des conseils pour survivre en milieu hostile : comment cuisiner des insectes, démarrer un feu à partir de poils du nombril, dormir sans sac de couchage par -10 °C… « C’est grisant de se dire que l’on peut repousser les limites de la plupart des gens et se débrouiller dans la nature avec seulement quelques techniques », dit Éléonore.

« Je me suis demandée ce que je ferais en cas de catastrophe, je sais que ça arrivera un jour »

Avant de devenir monitrice de survie, Éléonore était infirmière. Elle a commencé à s’intéresser au survivalisme après avoir été sensibilisée, dans le cadre de son travail, aux risques NRBC : nucléaires, radiologiques, biologiques, chimiques. À l’époque, elle vivait à proximité de la centrale de Fessenheim et de plusieurs sites industriels Seveso. « Je me suis demandée ce que je ferais en cas de catastrophe », explique-t-elle. Épidémie, crise économique, guerre, réchauffement climatique… Les risques sont selon elle nombreux, et nécessitent de se préparer. « Je sais que ça arrivera un jour, donc il est préférable d’avoir des compétences ou du matériel. » Éléonore s’efforce désormais de vivre de la manière la plus autonome possible, et conserve en permanence trois mois de stocks chez elle, « au cas où ».

Éléonore et les stagiaires du weekend.

Né dans les années 1960 au sein de l’extrême droite états-unienne, le survivalisme consiste à se préparer à « la fin du monde telle que nous le connaissons », ou « teotwawki », pour « the end of the world as we know it » [1]. Le mouvement a gagné la France dans les années 1980, sous l’égide du Groupe union défense (GUD), une organisation d’extrême droite qui pratiquait la violence. Ses membres affirmaient se défendre contre ceux qu’ils considéraient comme les ennemis de la nation. « Depuis les années 2000, le survivalisme a profondément changé », note cependant Bertrand Vidal, sociologue et auteur de Survivalisme. Êtes-vous prêts pour la fin du monde ?.

Éléonore - à droite - la monitrice de survie.

Avec le temps et la multiplication des alertes scientifiques, les angoisses des survivalistes ont évolué. Elles se cristallisent aujourd’hui autour du réchauffement climatique et de la crise économique. Le succès des émissions de téléréalité et des salons dédiés à la survie a également permis au survivalisme de séduire un public beaucoup plus large. Selon le sociologue, les survivalistes sont désormais en majorité des individus « rationnels et qualifiés », souvent urbains, qui se sentent déracinés et cherchent un sens à leur existence. « Le survivalisme tend aujourd’hui à adoucir son message, comme toujours lorsqu’un mouvement se généralise », explique le sociologue.

Thomas, comme le reste des stagiaires, explique faire partie d’une branche tempérée du survivalisme

Le caractère hétéroclite du mouvement se reflète dans la composition des stagiaires : Solène et Jérôme, âgés de 22 et 47 ans, sont venus afin de simplement « profiter de la nature » et « échapper aux frustrations de la vie citadine ». D’autres stagiaires souhaitent perfectionner leurs connaissances des techniques de survie en pleine nature afin de pouvoir faire face à d’éventuelles crises. Apprendre à purifier l’eau, construire des pièges à lapins avec des bouts de ficelle et cueillir des plantes comestibles dans le cadre de ce stage fait partie intégrante de leur préparation à d’éventuelles catastrophes. « Tu dors tout de suite un peu mieux, tu te dis que tes chances de t’en sortir sont augmentées », explique Yann, 30 ans. « Si le coronavirus était parti en cacahuète et que les gens avaient commencé à se tuer dans les rues pour un bout de farine, j’avais envie de pouvoir aller en forêt deux semaines et ne pas être dans la dèche », ajoute Thomas, 23 ans.

Treillis militaires et couteaux à la ceinture, Thomas apprend tout ce qu’il peut sur le survivalisme et l’art de vivre dans les bois depuis plus d’un an. Même s’il essaie « d’arrêter avec la parano », il a tout de même emporté une pelle afin de pouvoir se défendre. « Parer à toute éventualité, c’est pas mal », dit-il en riant. Il envisage également de s’acheter un arc à poulies, c’est-à-dire la version « très énervée » d’un arc conventionnel, afin de pouvoir chasser. « Pouvoir tirer sur quelqu’un en cas de problème, ça m’a traversé l’esprit, mais ce n’est pas pour ça que je l’achète », assure-t-il. Tout comme Éléonore, Yann et Sarah, il pratique le tir de loisirs, plus par passion que par volonté de se défendre, selon ses dires. « Pouvoir protéger son abri et ses provisions, ça fait partie des piliers du survivalisme, admet cependant Yann. Étant donné que l’apprentissage du tir est accessible, il faut en profiter. »

Malgré cet attrait pour les armes, Thomas, comme le reste des stagiaires, explique faire partie d’une branche tempérée du survivalisme. « Certains sont fous, raconte-t-il. Ils ont une pièce complète dans leur appartement remplie d’arcs à poulies, de carabines… Ils sont prêts à faire la guerre. » « Moi, à côté, c’est le survivalisme petite maison dans la prairie ! », s’amuse Éléonore. Le cliché du survivaliste états-unien reclus dans son bunker l’agace : « Le but, c’est simplement d’être le plus autonome possible, d’avoir un jardin qui se gère tout seul, des poules, son eau… » Comme le reste de ses stagiaires, elle fustige la société de consommation et la mondialisation. Elle prône au contraire un retour au local et aux savoirs ancestraux, qu’elle tente de transmettre à travers l’organisation de ces stages.

« Certains ont été bercés par les contes de Disney et ont une vision suave de la forêt enchantée »

Si certains de ces thèmes sont chers aux mouvements écologistes, le survivalisme se distingue pourtant de l’écologie politique sur des points essentiels, avertit Bertrand Vidal. « Les survivalistes estiment que la société de confort nous pervertit, fait de nous des assistés, et qu’il faut se confronter aux éléments pour réveiller sa nature de survivant, explique le sociologue. Dans l’écologie, il y a cette idée de soigner la planète. Les survivalistes, au contraire, disent qu’il faut soigner l’être humain. »

Les survivalistes peuvent également avoir, selon lui, une image idéalisée de la nature, qu’ils perçoivent comme une figure d’autorité aux pouvoirs salvateurs. « Certains ont été bercés par les contes de Disney et ont une vision très suave de la forêt enchantée, explique-t-il. Ils fantasment le retour à la nature, qu’ils se représentent comme l’inverse de la culture. »

Bertrand Vidal explique également être gêné par la vision du monde que la philosophie survivaliste entretient. « Afin de trouver un sens à leur existence, les survivalistes formulent l’hypothèse d’une catastrophe qui viendrait mettre fin à tous les problèmes de la société et dans laquelle ils auraient le beau rôle à jouer d’élite de la fin du monde, explique-t-il. Ils établissent une dichotomie entre les fourmis qui se seront préparées, et les perdants de l’apocalypse, les cigales qui n’ont pas vu la bise venir. » « On verra comment ceux qui ne se préparent pas se transformeront une fois qu’ils n’auront rien à manger », lâche un stagiaire avec un brin de condescendance. Les survivalistes participent ainsi, selon Bertrand Vidal « à un modèle de société qui nous distingue entre ceux qui méritent ou non de survivre ».

Le chercheur observe également que, malgré leurs critiques du système économique, les survivalistes, dans leur ensemble, ne le remettent pas profondément en cause :

« La plupart des personnes que j’ai suivies dans le cadre de mes recherches ont depuis ouvert des magasins en ligne où elles font la promotion des meilleures pierres à feu, des meilleurs purificateurs d’eau… Ce sont des personnes qui luttent contre la société de consommation mais donnent un modèle consumériste pour s’en sortir. »

Le paradoxe décrit par Bertrand Vidal s’observe dans le cadre de ce stage de survie : tous et toutes décrient la surconsommation et la culture du tout jetable, mais s’échangent avec plaisir des conseils sur les meilleurs déshydrateurs d’aliments à s’offrir sur eBay et Amazon. « La société du spectacle se nourrit de sa critique, déplore le chercheur. On voit aujourd’hui apparaître un véritable business de la survie qui transforme en marché cette critique du système économique, notamment via les stages, qui n’existaient pas il y a une dizaine d’années. » Le capitalisme a également profondément imprégné l’imaginaire survivaliste, selon le sociologue. « Les corps hyper musclés mis en avant par certains survivalistes sont les corps idéaux de la société de consommation », observe-t-il.

Dans le Doubs, après une nuit à dormir entre les arbres, les stagiaires lèvent le camp. Il leur reste encore quelques heures pour apprendre à pratiquer les gestes de premier secours, survivre par grand froid ou chaleur extrême, et faire du feu avec un miroir. Tous sont ravis de pouvoir, à l’avenir, « se débrouiller seul dans la nature », que ce soit dans le cadre d’une randonnée ou d’une catastrophe planétaire. « On espère le meilleur, mais on anticipe le pire », conclut Sarah.


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[1« La fin du monde telle que nous le connaissons. »


Lire aussi : Prônant le repli sur soi, le survivalisme s’installe en France

Source : Hortense Chauvin pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre

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