Pour faire taire Ian B, expert des violences policières, la justice le condamne à huit mois de prison

Durée de lecture : 8 minutes

12 décembre 2020 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Ian B, militant de longue date contre les violences policières et animateur du collectif Désarmons-les, a été condamné à huit mois de prison ferme pour violences à la suite d’une manifestation de Gilets jaunes, à Montpellier. « Après avoir réprimé les manifestations, on veut aujourd’hui réprimer ceux qui veulent les documenter », assure un spécialiste de la répression d’État.

Huit mois de prison ferme, sans mandat de dépôt. C’est la lourde peine infligée le 3 décembre 2020 par le tribunal correctionnel de Montpellier (Hérault) à Ian B, membre de Désarmons-les« collectif contre les violences d’État » —, interpellé en septembre 2019 lors de l’Acte 46 des Gilets jaunes à Montpellier. Il était accusé de violence et d’outrage sur personne dépositaire de l’autorité publique et délit de groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations. Un policier l’accusait également de lui avoir donné des coups de pieds et de l’avoir insulté.

Or, comme le montre une vidéo publiée par le média local La Mule du pape, (voir ci-dessous à 1:44), Ian B a simplement tenté de repousser avec sa main un coup de bouclier asséné à l’observatrice de la Ligue des droits de l’Homme (LDH). En somme, un geste de protection. « Le parquet a requis cinq mois de prison ferme et il a été condamné à huit mois. C’est très rare que le tribunal aille au-delà des réquisitions. D’autant que cette vidéo a été versée au dossier mais que le tribunal a refusé de s’en servir, raconte Jean-Jacques Gandini, le coordinateur de la legal team de la LDH à Montpellier. Il ont voulu faire un exemple car Ian B est dans le collimateur des forces de police depuis le temps qu’il travaille sur les armes. »

Un travail de longue haleine contre les violences policières

En effet, Ian B documente et dénonce les violences policières depuis longtemps. Dès 2012, avec quelques camarades, il a publié des brochures d’information sur les armements. Leur travail circulait alors seulement dans les réseaux militants. En 2013, la petite équipe s’est liée avec le collectif Urgence notre police assassine, fondée par Amal Bentounsi, sœur d’Amine, tué d’une balle dans le dos par un policier en 2012 à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). Elle estime que Désarmons-les a été l’un des premiers à porter un discours critique à l’encontre des violences policières en la liant à l’héritage colonial. « Leur posture est très intéressante car même en tant que “privilégiés”, ils ne sont pas dans le déni de ce qu’il s’est passé dans l’histoire et sur le rôle de la colonisation dans les pratiques policières », explique-t-elle.

Dès 2012, avec des camarades, Ian B publiait des brochures d’information sur les armements.

Désarmons-les essaie de bâtir des ponts entre les familles de victimes, sans que leur parole ne soit volée car considérée comme trop radicale. « Ce que réclament les familles, c’est la justice. Si nous étions anti-police, on pratiquerait la loi du talion. Or, ce n’est pas le cas », poursuit Amal Bentounsi. Pour elle, il ne fait aucun doute que la condamnation de Ian est une sanction politique. « On a envie de lui couper l’herbe sous le pied comme on l’a fait avec Antonin Bernanos, un grand soutien de notre famille depuis 2012, tout comme Désarmons-les et l’Assemblée des blessés. »

L’Assemblée des blessés a été lancée fin 2014 pour rassembler des familles de victimes de violences policières. Ian B en est un membre actif. En 2016, avec son équipe, il a créé le site de Désarmons-les et a publié pour la première fois l’« autopsie » d’une grenade de desencerclement. Il a également multiplié les conférences dans toute la France pour alerter sur la dangerosité des armes utilisées par la police dans le cadre du maintien de l’ordre.

Des grenades ramassées à la Zad de Notre-Dame-des-Landes, le 2 avril 2018.

C’est d’ailleurs au retour d’une de ces conférences qu’il a été arrêté en mars 2019, à la descente d’un train, gare Montparnasse, à Paris. Il a été placé en garde à vue pour port d’arme prohibée à cause des grenades qu’il transportait dans son sac afin d’illustrer son exposé. Le journal Libération avait à l’époque publié un article expliquant l’affaire, et indiquant s’appuyer sur le travail du collectif pour ses décomptes des blessés dans les manifestations des Gilets jaunes. Car le site Désarmons-les est devenue une source fiable pour les observateurs, citoyens et journalistes. Reporterre a ainsi interviewé Ian B en raison de son expertise à plusieurs reprises (ici et ici).

Un travail de l’ombre utilisé par de nombreux chercheurs et médias

« Ils ont acquis un statut de source fiable et je me suis appuyé en partie sur eux pour mon livre. C’est un travail important car l’État ne fournit pas d’indicateurs sur les violences policières. Désarmons-les a été l’un des premiers à documenter cela de manière systématique », explique Paul Rocher, économiste et auteur du livre Gazer, mutiler, soumettre, aux éditions La Fabrique (2020).

Plus récemment, Désarmons-les a contribué à la contre-enquête sur la mort de Zineb Redouane, cette octogénaire morte à la suite d’un tir de grenade lacrymogène à Marseille. « Je connais bien la fille de Zined Redouane et j’ai découvert l’agence d’architecture Forensic Architecture, qui procède à des reconstitutions sur les crimes d’État. Nous avons travaillé avec elle, car la vérité est indispensable pour les familles. Quand elles portent l’affaire en justice, elles sont baladées dix ans avant d’obtenir un non-lieu. On les tue deux fois », raconte Ian B.

L’enquête publiée par le média d’investigation Disclose a révélé que le CRS mis en cause n’avait toujours pas été identifié.

Le médaillon que porte Milfet Redouane à l’effigie de sa mère, Zineb, depuis sa mort.

Le journaliste Maxime Reynié, créateur du site Maintien de l’ordre, indique s’être largement inspiré de Désarmons-les : « Sans eux, je n’aurais pas réussi à faire mon site aussi rapidement et précisément. Ils sont souvent les premiers à sortir des infos. Et il n’y a rien d’illégal dans leur travail. »

Alors pourquoi un tel acharnement judiciaire ? « C’est peut-être une question de visibilité », dit David Dufresne, écrivain et documentariste. « Si Ian B faisait plus d’apparitions, il serait peut-être mieux protégé. Car si la police vous touche alors que vous faites partie de l’espace public, les répercussions ne sont pas les mêmes. » David Dufresne a participé à plusieurs conférences avec Ian B et loue l’expertise de son collectif : « Son travail offre un historique sur les vingt dernières années, cela nous a permis de démontrer que la France avait autant mutilé en six mois que sur vingt ans. »

Abolitionniste versus réformiste

Une chose pourtant les différencie : leur rapport avec la police. Ian B refuse tout dialogue avec les forces de l’ordre, estimant qu’il n’a rien à leur apprendre, tandis que David Dufresne leur a donné la parole dans son dernier film : Un pays qui se tient sage. « Ian se considère comme militant et activiste et j’aime son honnêteté à l’assumer », poursuit David Dufresne. Cet engagement militant se ressent dans les textes publiés sur le site de Désarmons-les, estime Maxime Reynié. « Nous faisons le même travail sur le fond mais différent sur la forme car nous ne visons pas les mêmes personnes. J’ai fait quelque chose de plus neutre dans la formulation. » Le journaliste est d’ailleurs aujourd’hui contacté par des policiers qui lui donnent des infos.

Tout cela illustre le débat entre les réformistes, qui estiment qu’on peut changer l’institution policière, et les abolitionnistes comme Ian B, qui pensent qu’une société peut vivre sans police. Une position radicale sans doute à l’origine de ses nombreux soucis juridiques et de ses gardes à vue à répétition. Pourtant, il refuse qu’on le catégorise comme anti-flic :

Dire cela est réducteur et dépolitise mon propos. Je suis pour le renversement de l’État et je conteste l’existence de l’institution policière qui protège l’ordre établi. »

Autre chose qui n’a certainement pas joué en sa faveur : la loi de « sécurité globale », qui veut punir la diffusion d’images de policiers. « Après avoir réprimé les manifestations, on veut aujourd’hui réprimer ceux qui veulent les documenter. Et donc, on s’empresse de vouloir embastiller pour une main sur un bouclier », dit David Dufresne.

En attendant, Ian B va faire appel de sa lourde condamnation de huit mois de prison ferme pour avoir, rappelons-le, voulu protéger une observatrice de la Ligue des droits de l’Homme des coups de bouclier assénés par un policier.





Lire aussi : « Laissez-nous respirer » : un rassemblement massif dénonce les violences policières en France et aux États-Unis

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos :
. chapô : les forces de l’ordre lors d’une action d’Extinction Rebellion, à Paris, le 5 octobre 2019. © NnoMan/Reporterre
. Médaillon représentant Zineb Redouane. © Marion Esnault/Reporterre
. Grenades. © Nicolas de La Casinière/Reporterre
. Street medic à Toulouse, fin 2018. © Alain Pitton/Reporterre
. Portrait Ian B. © Ian B

THEMATIQUE    Libertés
23 janvier 2021
« Tout le monde craque » : les jeunes activistes du climat sonnés par le Covid
Reportages
22 janvier 2021
En Italie, la commune de Malles Venosta tient tête aux lobbies des pesticides
Alternatives
22 janvier 2021
« Nous entrons dans un isolement où nous confondons la connexion avec le lien »
Entretien


Sur les mêmes thèmes       Libertés





Du même auteur       Laury-Anne Cholez (Reporterre)