Cinq opposants à la « route à Wauquiez » devant un tribunal sévère
Des soutiens aux cinq prévenus devant le tribunal correctionnel du Puy-en-Velay, le 14 janvier 2024. - © Moran Kerinec / Reporterre
Des soutiens aux cinq prévenus devant le tribunal correctionnel du Puy-en-Velay, le 14 janvier 2024. - © Moran Kerinec / Reporterre
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Le procès de cinq militants écologistes accusés d’avoir entravé les travaux de la route nationale 88, un projet de Laurent Wauquiez, s’est tenu le 14 janvier. Ils risquent des amendes. Verdict le 28 janvier.
Puy-en-Velay (Haute-Loire), reportage
« Est-ce que ça vaut la peine de se jeter sous les pelleteuses ? Vous pensez que les forces de l’ordre n’ont pas autre chose à faire que de déloger des manifestants ? » La question de la présidente du tribunal correctionnel du Puy-en-Velay, Marianne Berthéas, est volontairement incisive. La magistrate avait averti : l’audience qui s’est tenue le mardi 14 janvier « n’est pas une tribune. Nous sommes là pour statuer sur des faits, pas pour faire le procès du réchauffement climatique ».
Face à elle se tiennent cinq militants de la Lutte des sucs, le collectif opposé au chantier de déviation de la route nationale (RN) 88 en Haute-Loire. Élaboré en 1997, ce projet de 2X2 voies a été dépoussiéré par Laurent Wauquiez en 2017 lorsqu’il a été nommé président de la région Auvergne-Rhône-Alpes. L’homme de droite l’a offert à son fief électoral, où il a été réélu député cet été. Ses travaux vont engloutir 190 hectares de forêt, zones humides et terres agricoles pour faire gagner trois minutes de trajet aux automobilistes.
Mais ces dégâts écologiques ne concernent pas la magistrate. Seule compte l’infraction. Les prévenus ont été convoqués devant la justice pour répondre d’une entrave aux travaux de la RN88 « par voie de fait ou violence » le 14 novembre 2023 à Saint-Hostien. Ce jour-là, une vingtaine de militants ont bloqué la pelleteuse effectuant les fouilles archéologiques en amont du chantier. Certains se sont enchaînés à des branchages, souches et fils barbelés pour arrêter l’engin. D’autres se sont jetés sous ses roues.
Cinq d’entre eux ont été interpellés par le peloton de surveillance et d’intervention (PSIG) de la gendarmerie. Trois trentenaires : Julien, animateur Bafa ; Vivien, accompagnateur en moyenne montagne et Simon, éducateur sportif. Ainsi que Cécile [*], une jeune femme de 19 ans en classe préparatoire de théâtre, et Claude, 46 ans, éleveur de moutons et de cochons. Tous résident en Haute-Loire, à proximité de Saint-Hostien.
Stopper la pelleteuse « était le dernier recours »
« Pourquoi bloquer le chantier ? Il existe des voies de droit pour ça », les interroge la présidente. D’un ton las, Simon répond : « Nous avons mené des recours administratifs basés sur la science et la loi, ils n’ont pas été entendus. » Il précise n’avoir causé « aucun dégât matériel » et avoir « tenté de maintenir [leur] position sans violence ». Pour Vivien « [s]e positionner face à la pelleteuse était le dernier recours ».
Deux experts sont venus appuyer leur défense. Samuel Bonvoisin, agronome spécialiste des cycles de l’eau, a démontré que les aménagements routiers aggravaient l’imperméabilisation des sols, augmentant les risques de sécheresse et d’inondation. « Ce risque est scientifiquement prouvé, a-t-il averti. Demain, [les Altiligériens] pourraient ne plus habiter sur ce territoire, car leur terrain sera inondé ou ils n’auront plus d’eau. » L’écologue Maxime Zucca a, lui, mis en lumière les conséquences sur la biodiversité locale, en particulier la destruction d’habitats et la rupture de la continuité écologique, ce qui contrevient aux objectifs de l’Union européenne pour la protection des espèces.
Objectif, pour Me Faycal Kalaf, l’avocat des militants : démontrer l’existence d’éléments constitutifs de l’état de nécessité — l’existence d’un danger actuel ou imminent — pour justifier l’action de ses clients. « La construction de ces infrastructures est un choix politique qui accroît ce danger. On demande au tribunal de reconnaître ce danger, c’est un choix juridique. » Une plaidoirie à laquelle la présidente Marianne Berthéas a semblé hermétique. Tout au long de l’audience, la magistrate a rappelé que la déviation avait été validée par les autorités compétentes et qu’un cadre légal existait pour la contester.
Froisser Laurent Wauquiez a un coût. L’ex-président d’Auvergne-Rhône-Alpes a constitué la région partie civile pour faire valoir son préjudice matériel, moral et d’image. « La région fait tout pour que ce projet soit exemplaire et nous avons des prévenus qui font tout pour entacher l’image des travaux », se désole son avocate, Me Smolinska, qui a réclamé 6 620 euros aux plaignants. De son côté, le parquet a requis une amende de 350 euros à l’encontre des militants et s’est déclaré « favorable » à la dispense d’inscription de l’infraction sur les casiers judiciaires de Julien, Vivien et Simon, ce qui leur éviterait l’interdiction d’exercer leur métier. Le jugement sera rendu le 28 janvier.