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Entretien — Énergie

Prix du carburant : « Sortons de la dépendance à la voiture »

Station Esso à Dole (Jura), en janvier 2018.

Les prix du carburant flambent depuis le début de la guerre contre l’Ukraine. La situation révèle notre retard dans la transition énergétique des transports, estime le spécialiste Aurélien Bigo.

Aurélien Bigo est chercheur associé à la chaire Énergie et Prospérité, et spécialiste de la transition énergétique des transports.



Reporterre — Pour faire face à l’augmentation des prix de l’énergie, le gouvernement a décidé de financer une remise de 15 centimes par litre d’essence à la pompe. Comment analysez-vous cette mesure ?

Aurélien Bigo — Je la trouve problématique. D’abord, elle n’est pas ciblée socialement ; elle s’applique aussi bien à des ménages en précarité qu’aux ménages aisés, et aussi bien à des situations qui nécessitent un soutien social qu’à des usages du pétrole qui pourraient être évités. Ensuite, il s’agit d’une nouvelle subvention au pétrole. Il faut bien sûr trouver des solutions de soutien aux ménages les plus précaires, mais la priorité doit être la réduction des consommations.

Si les gouvernements font en sorte que nous gardions la même consommation de pétrole qu’aujourd’hui en compensant la hausse des prix par des aides publiques, la tension restera très forte sur les marchés. L’objectif est de réduire la demande, de se passer du pétrole russe. Pour l’instant, les mesures annoncées sur les transports ne répondent pas du tout à cet objectif.


Une grande partie de la population ne dispose pas d’alternatives à la voiture, notamment en milieu rural, et est durement impactée par cette flambée des prix. Quelles mesures d’urgence pourraient être mises en place pour soulager ceux qui en souffrent le plus ?

Il faut des aides financières, mais elles doivent être ciblées : par exemple des chèques énergie, conditionnés à un certain niveau de revenu. Malheureusement le problème n’a pas été anticipé. Les ménages les plus précaires n’ont pas été identifiés, alors que la hausse des prix du pétrole ne date pas d’il y a un mois.

Une autre mesure que l’on pourrait mettre en œuvre rapidement, et qui s’appliquerait à tout le monde, ce serait la réduction des vitesses, en particulier sur l’autoroute. Les plus précaires ne seraient pas particulièrement handicapés dans les trajets du quotidien ; les trajets longue distance sont davantage effectués par des personnes aux revenus aisés, pour le loisir. C’est une mesure de sobriété et de justice sociale, sans trop de répercussions indirectes négatives : cela fait faire des économies, ça ne rajoute pas de précarité à cette crise, et cela demande des efforts relativement faibles et essentiellement aux plus aisés.

Il faut également penser des mesures d’accompagnement pour aider la population à sortir de sa dépendance à la voiture, comme une tarification sociale des transports en commun, des aides à l’achat de vélos et de véhicules légers et peu polluants (idéalement électriques), mais également des aides pour faciliter le covoiturage, l’auto-stop, etc. Le gouvernement pourrait par exemple encourager les services de covoiturage, en particulier pour les plus précaires. Pendant la crise sanitaire, on avait imaginé des aménagements cyclables temporaires pour aider à davantage utiliser le vélo, cela pourrait à nouveau être mis en place.

Ce type de mesures permet de prendre le problème à la base, et de tenter de sortir de notre dépendance au pétrole à moyen terme. Il faut aussi voir cette crise comme une opportunité pour accélérer la transition énergétique, répondre à l’urgence climatique et aux futures crises qui arriveront sur le prix et le volume de pétrole.

Comment expliquez-vous que le gouvernement n’ait pas déployé de mesures permettant de réduire notre dépendance aux fossiles ?

Je ne l’explique pas totalement. Certains candidats à la présidentielle défendent des mesures encore plus caricaturales, comme des mesures de blocage des prix de l’énergie, qui sont extrêmement coûteuses pour les finances publiques et ne sont pas ciblées [Jean-Luc Mélenchon, Anne Hidalgo et Éric Zemmour ont proposé de bloquer les prix du carburant ; Marine Le Pen propose de baisser la TVA sur l’énergie de 20 à 5,5 %]. Si l’on prend au sérieux notre dépendance au pétrole et que l’on veut en sortir, il faut supprimer les subventions actuelles, et non en ajouter de nouvelles.

Un récent rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) fait dix recommandations clés pour réduire la consommation de pétrole à court terme. Malheureusement, aucun de ces dix points n’a été repris jusqu’à maintenant par les politiques publiques françaises. Tous concernent le transport. Ce sont essentiellement des mesures de sobriété : réduction des vitesses sur les autoroutes ; limitation du transport aérien ; promotion du télétravail ; développement des transports publics, de la marche, du vélo, de l’autopartage, des dimanches sans voiture dans les villes, etc.

« Il est incompréhensible que nous n’allions pas plus loin sur la transition des transports »

C’est d’autant plus intéressant que l’AIE fait, en général, plutôt la promotion d’une transition énergétique basée essentiellement sur la technologie, et moins sur les leviers de sobriété. Ce n’est pas étonnant : les leviers technologiques ont une inertie de plusieurs mois, années, voire décennies, alors que les leviers de sobriété ont un plus grand potentiel à court terme.

La limitation de la vitesse sur les autoroutes à 110 km/h, par exemple, peut être mise en place du jour au lendemain, alors que la transition technologique du parc de véhicules prend plus de temps. Ce sont des évolutions à planifier sur le long terme. C’est pour cela que nous sommes en partie coincés lorsque nous nous retrouvons, comme aujourd’hui, dans une situation d’urgence.


Payons-nous notre impréparation ?

Oui, complètement. Si nous avions été plus ambitieux et avions écouté les alertes des scientifiques sur le climat, sur l’épuisement des ressources, nous aurions été bien mieux préparés : la consommation aurait pu être réduite et les alternatives auraient été bien plus développées.

Mais même dans la situation d’urgence actuelle, les mesures qui auraient dû être mises en place depuis plusieurs années ne sont toujours pas sollicitées pour le moment, alors que l’on sait que les fossiles financent en partie la guerre de la Russie. Il est déjà incompréhensible que le changement climatique ne nous ait pas incités à sortir de notre dépendance. Dans un tel contexte géopolitique, il est incompréhensible que nous n’allions pas plus loin sur la transition des transports.

La réduction des consommations de pétrole à planifier concerne bien sûr les politiques de l’État, mais elles pourraient aussi être débattues à l’échelle européenne pour certaines, mises en œuvre par les collectivités locales pour d’autres, ou encore être poussées par des collectifs de citoyens ou par les usagers quand les changements de pratiques sont possibles. Seule une mobilisation collective importante permettra de sortir de cette dépendance, au vu de l’ampleur des défis à relever.

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