Quand s’écrire des lettres raconte les vies et renoue le lien humain

20 janvier 2018 / Martha Gilson (Silence)

Depuis plusieurs années, la compagnie théâtrale loirétaine Les fous de bassan ! construit des projets culturels qui donnent la parole à celles et ceux qui nous nourrissent et façonnent nos paysages. Le choix de la forme épistolaire permet un échange dense sur un rythme lent, propice à la poésie et à la réflexion.

Parfois oublié·es, ces agricult·rices, paysan·nes et éleveu·ses exercent pourtant des métiers indispensables et vitaux. Comment donner la parole à celles et ceux qui produisent notre pain, afin de faire connaître leur quotidien ? Par lettres pardi ! Grâce à la poésie, un échange original et festif s’est instauré entre les act·rices monde agricole et les habitant·es du Pays Loire-Beauce. Cet échange, c’est le résultat de l’implication d’une compagnie théâtrale, les fous de bassan ! [1].

Le projet démarre en 2012 avec les Lettres du pays. L’idée est alors de mettre à jour les multiples façons dont les gens du pays Loire-Beauce voient et vivent leur pays. Le projet est proposé à l’ensemble de la population des 40 communes du pays Loire-Beauce. Il s’agit d’écrire une lettre qui contribue à saisir l’identité du territoire. L’exercice : se mettre à la place d’un élément non humain, ou bien écrire à un élément non humain. Inès écrit au pivert, et le bus de la Maîtrise Notre-Dame à ses futurs passagers. 438 lettres sont récoltées grâce à un énorme travail de mobilisation de la part de la compagnie [2]. C’est tout un univers qui se donne alors à lire : certaines lettres parlent de bonheurs quotidiens, d’autres de peurs intimes, toutes sont émouvantes. La forme épistolaire impose par ailleurs un rythme lent. C’est une question de tempo : prendre le temps de chercher tranquillement ses idées et ses mots, respirer, fleurer l’air du temps. « Un pays, ce n’est pas une entité administrative, un bout de territoire, un morceau de carte : c’est là où l’on choisit de vivre. C’est aussi quelque chose sur quoi l’on peut peser : pour l’aménager, pour le modifier, pour l’agrémenter, pour lui donner une âme », affirme la compagnie.

Tout objet, tout être vivant sauf humain signe la lettre, adressée à un inconnu 

En 2014, c’est le temps de la transmission. Au cours de quatre week-ends, ces lettres sont mises en valeur dans différentes communes. Des parcours à pied sont proposés dans la campagne par des agricult·rices, ponctués de lectures de lettres. La rencontre entre le public et la population agricole est dense : beaucoup réalisent que ce sont des mondes qui ne s’entremêlent jamais, qui ne se connaissent pas. Les lettres du pays permettent pour un moment la possibilité de vrais échanges.

Le projet aurait dû s’arrêter ici, mais trois à quatre agriculteurs ne souhaitaient pas en rester là. Ils souhaitaient continuer cette recherche, tout en se centrant davantage sur l’agriculture. Forts de leurs expériences, ils voulaient se saisir de l’occasion de partage qu’il y a dans cette démarche culturelle. Les fous de bassan ! ont accepté, à condition que les agriculteurs se mouillent et… prennent la plume !

En 2016, grâce à la volonté d’agriculteurs, le projet des Envolées de lettres du pays a démarré. Les act·rices du monde agricole avaient jusqu’à juin pour écrire leur lettre, en suivant la règle du jeu : c’est un élément (agricole, végétal, animal, patrimonial, météorologique… tout objet, tout être vivant sauf l’être humain) qui signe la lettre en s’adressant à un inconnu (habitant, passant… vous).

Les répétitions de la compagnie Les fous de bassan ! ont quant à elles commencé en mai, afin de pouvoir jouer ces lettres, les transmettre par le théâtre, la musique ou la chanson. En tout, 108 lettres ont été reçues, touchantes, techniques, poétiques… humaines. Des personnes de toute obédience ont écrit ces lettres : bio, pas bio, petits et grands, mais aussi des familles et des enfants, des retraité·es…

À la fin de ces ateliers, chaque lettre a reçu au moins une réponse 

Le projet ne s’arrête pas là. Pour qu’il y ait échange, il faut qu’il y ait réponse… Les habitant·es du pays Loire-Beauce ont pu voir les lettres jouées, ou avoir le plaisir de les lire dans les mairies, les bistrots ou encore les bibliothèques du territoire… Elles pouvaient donc y répondre. Le travail de communication et de partage de ces lettres par Les fous de bassan ! a été méticuleux et gigantesque.

Des ateliers d’écriture ont été proposés à la population, en milieu scolaire, en Maison familiale rurale (MFR), en école primaire, en maison de retraite… Ils sont animés par Roger Wallet, écrivain. À la fin de ces ateliers, chaque lettre a reçu au moins une réponse. En plus des réponses de la population, 21 artistes pratiquant l’écriture, la peinture, les arts plastiques, le conte, etc. du pays Loire-Beauce et d’ailleurs ont apporté une réponse artistique à une lettre. Tout ce travail est aujourd’hui retracé dans un livre [3].

Ce projet a participé à changer le regard porté sur la Beauce, sur le monde agricole. Derrière chaque chose que l’on mange, il y a un humain. La couleur des champs, la hauteur des prés est façonnée par les hommes et les femmes de la campagne. « Quand tu te rends compte qu’il y a des hommes et des femmes derrière tout ça, ça prend une valeur différente », conclut Magali, musicienne et comédienne sur le projet.


LA LETTRE 49, DITE « DU TABLIER AUX HOMMES »

Cette année, on célèbre le centenaire de la bataille de Verdun. On a inauguré un monument qui rend hommage aux femmes du monde rural. La très belle sculpture de Denis Mellinger représentant ces deux femmes — celle de 14-18 et celle de 39-45 — me met à l’honneur. Je suis au premier plan comme il se doit puisque mon nom le plus clinquant est la « devantière ». Oui, ce qui va devant, ce que l’on voit en premier. On me connaît sous un nom plus simple, plus familier : le tablier. Aujourd’hui, on ne me porte plus guère mais on connaît toujours le mot. Cette sculpture, à Verdun, me rend hommage car je suis le symbole féminin par excellence, plus exactement le symbole de la condition féminine.

Il est très instructif, ce monument. À gauche, l’agricultrice a ce geste célébré par Victor Hugo : « le geste auguste du semeur » ; elle puise dans le repli de mon tissu le grain qu’elle épand. L’agricultrice de droite porte seau et bidon de lait puisque, dans la répartition des tâches au sein du couple, à la ferme, il lui incombait la charge de l’étable, de la basse-cour et du jardin. Et des enfants, bien sûr ! Le sculpteur ne les a pas oubliés, il en a mis deux en plein milieu. C’est dire si je faisais de l’usage : à plat, pour essuyer les mains et enfouir les chagrins des enfants ; tenu en poche pour recueillir les grains ou les œufs ; on ne me repliait dans la diagonale que pour faire honneur à un visiteur.

Quand la Grande Guerre a battu son plein et englouti les hommes, ce sont les femmes qui les ont remplacés. Elles ont ensemencé les champs, cultivé les terres, rentré les récoltes. Elles ont nourri la population et les combattants. Elles ont aussi pérennisé le patrimoine terrien. Et cela, sans jamais oublier de me passer à leur cou et de me nouer à leur taille, moi, leur tablier.

Et puis, elles ont quitté discrètement le devant de la scène et retrouvé l’ombre à quoi leur éducation disait qu’elles étaient destinées. Mon humilité semblait leur convenir, presque comme une seconde peau. Je dis « semblait », parce que c’était dans l’ordre de la société — les hommes devant, les femmes derrière — mais rien dans la nature humaine ne les prédestinait à cela.

Il leur faudra des décennies pour parvenir peu à peu à desserrer l’étreinte, à sortir du silence, à revendiquer toute leur place dans le monde rural. Pour faire reconnaître leurs compétences, pour assurer des responsabilités, pour faire autorité. Ce fut le long combat des femmes, et singulièrement des femmes du monde rural. J’écris « ce fut » mais vous entendez bien que le présent serait plus juste : « c’est » un long combat, car il se poursuit.

Moi, le tablier, j’ai disparu pour laisser place à la cotte, la cotte de travail, qui vaut pour les hommes et pour les femmes. J’étais l’attribut féminin, la cotte est simplement le message universel du travail, du labeur. J’aime ce joli mot de « labeur », qui est de la même famille que « labourer »

Sous sa cotte, l’agricultrice porte robe ou pantalon et surtout, très haut, ses idées, ses projets et ses rêves : elle est pleinement dans son siècle. Tout devant…

Le Tablier




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.


[1Les fous de bassan !, compagnie théâtrale du Loiret, développe depuis bientôt 20 ans un grand nombre d’actions culturelles et artistiques, dont beaucoup sont fondées sur la correspondance. Christian Sterne en est le responsable artistique et signe toutes les mises en scène, certaines en collaboration.

[2Toutes ces lettres sont librement accessibles sur internet.

[3Envolées de lettres du pays, à commander aux fous de bassan !.


Lire aussi : Le Poèmaton, la cabine enchantée qui dit des poèmes

Source et photos : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.

THEMATIQUE    Agriculture Culture et idées
15 avril 2018
La Zad vue par M. Macron : « La tyrannie de certaines minorités, habituées à ce qu’on leur cède en refusant de transformer le pays »
Info
24 avril 2018
Sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, de nouveaux soutiens continuent d’arriver
Reportage
23 avril 2018
À Notre-Dame-des-Landes, la Zad reprend son souffle
Reportage


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Agriculture Culture et idées





Du même auteur       Martha Gilson (Silence)