123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageMontagne

Randonner entre femmes : marcher sans se faire marcher dessus

Le groupe de l'association Pyr'elles, qui organise des randonnées pour les femmes dans les Pyrénées.

Une association organise des randonnées entre femmes dans les Pyrénées. Souvent déçues par leurs excursions avec des hommes à l’état d’esprit trop compétitif et égoïste, ces amoureuses de la montagne sont conquises par la démarche.

Les 1 001 vertus de la randonnée [1/4] En montagne comme en bord de mer, pour (re)découvrir plantes, animaux... ou soi-même, la randonnée est un inépuisable outil d’émancipation et de reconnexion au vivant.



Campan (Hautes-Pyrénées), reportage

Depuis plusieurs jours, la météo jouait avec nos nerfs. Pluie ou soleil ? Casquette ou K-Way ? Bivouac ou cabane ? Il aura fallu toute la persévérance de Coraline, l’organisatrice, pour ne pas annuler la randonnée prévue dans la vallée de Campan, à l’ombre du pic du Midi de Bigorre. Sa ténacité a payé : presque aucune goutte de pluie n’est venue arroser le groupe de six randonneuses membres de Pyr’elles, une association qui organise depuis trois ans des sorties entre femmes dans les Pyrénées.

« Je randonne en montagne depuis toujours et j’avais des retours de femmes qui me disaient qu’elles n’osaient pas y aller seules. Je me suis dit qu’il faudrait créer une structure qui leur permette de les accompagner, comme cela existe au Canada et dans les Alpes », explique Roxanne, la fondatrice de l’association. Pyr’elles propose à ses 77 adhérentes des randonnées, du VTT, ou encore du canyoning dans les Hautes-Pyrénées.

Manque de confiance en soi, difficultés d’orientation, peur de se blesser : les freins évoqués par les participantes sont nombreux. Mais plus que des ampoules, de l’inconfort et du mauvais temps, c’est surtout des hommes dont elles se plaignent. Ceux qui galopent devant sans jamais attendre les autres. Ceux qui râlent contre les — trop — nombreuses pauses pipi. Ceux dont l’orgueil ne supporte pas qu’une femme donne des conseils sur l’itinéraire.

« Les hommes sont vraiment dans la compétition »

« Ce qui m’a poussée à lancer cette association, c’est le manque de bienveillance dans un groupe mixte lors de mes randonnées personnelles. Parfois, je n’étais pas assez rapide. D’autres fois, on doutait de ma capacité à pouvoir suivre. Quand je donnais des conseils, on ne les suivait pas. C’était du sexisme détourné », déplore Roxane.

Parmi les membres de Pyr’elles, certaines en ont fait les frais comme Gabrielle, une photographe de 35 ans partie avec un ami sur les traces des ours en Slovénie. Alors qu’ils cheminaient ensemble depuis trois jours au cœur de la forêt, celui-ci l’a tout bonnement abandonnée en marchant devant sans l’attendre, avec ses papiers d’identité, son argent et son billet de retour en France. « Quand je l’ai finalement retrouvé à l’endroit où nous devions prendre notre bus pour rentrer, il est venu vers moi en souriant comme si rien ne s’était passé ! » se souvient Gabrielle, encore furieuse.

«  Quand je suis avec mon mec, à chaque fois que je m’arrête, il ne m’attend pas.  », dit une randonneuse. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

À ses côtés, Anaïs soupire. Cette professeure d’Anglais de 26 ans est souvent partie avec des hommes et n’en garde pas que des bons souvenirs : « Ils sont vraiment dans la compétition. Quand le topo indique 1 h 10 pour arriver en haut, il faut courir pour le faire en 50 minutes. »

Elle se rappelle notamment d’une randonnée au pic du Montaigu (Hautes-Pyrénées), où son frère et un ami sont partis devant sans regarder l’itinéraire et sans écouter ses conseils. Ils se sont trompé de chemin et n’ont jamais atteint le sommet. « Maintenant, je préfère partir seule, au moins je suis tranquille pour prendre des photos ou contempler le paysage », conclut la jeune femme.

Plutôt seules avec un ours qu’avec un homme

Ces expériences ne sont pas des exceptions, comme en témoigne une vidéo publiée l’année dernière sur les réseaux sociaux. On y voit des femmes expliquer qu’en forêt, elles préféreraient se retrouver face à un ours que face à un homme. Certains médias français ont alors posé la question à leurs lectrices et les réponses étaient similaires : les femmes craignent davantage une agression sexuelle de la part d’un homme qu’une attaque mortelle d’un ours.

Alors, pour lutter contre la masculinité, place à la sororité. De nombreuses associations de randonnée entre femmes se sont lancées ces dernières années. Elles sont recensées dans le livre Randonneuses, le guide, de Clémence Blot et Camille Chrétien (Chemin des crêtes, mars 2025). Un autre ouvrage vient également de sortir sur le sujet : Rando solo, le guide féministe de Marie Albert (Gallimard, mai 2025). De quoi inspirer celles qui souhaitent tenter l’aventure.

Les participantes assurent que le fait de marcher entre femmes leur a donné davantage confiance en elles. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

Retour dans les Pyrénées. Il est 7 h 30. Après une nuit passée dans la cabane du Courtaou des Esclozes, à 1 350 m d’altitude, le petit groupe reprend la route. Chacune chemine à son rythme, les premières veillant toujours à ne pas distancer les suivantes. Le sentier est bordé de fleurs aux couleurs chatoyantes : le bleu électrique d’une gentiane de Koch, le violet pastel d’une saxifrage, le vert tendre de l’hellébore. Un débat s’ouvre sur le nom d’une petite fleur rose : est-ce une pulmonaire ou une potentille ?

Ces pauses botaniques sont particulièrement appréciées par Gabrielle. « Quand je suis avec mon mec, à chaque fois que je m’arrête, il ne m’attend pas. Souvent, il me prévient même en amont de la randonnée pour me dire : “Tu ne t’arrêtes pas toutes les trois secondes pour regarder les fleurs !” C’est pour ça que je ne marche pas souvent avec lui. »

« Aider les femmes qui manquent de confiance en elles »

Au fil des kilomètres, l’air se rafraîchit et l’herbe grasse des pâturages laisse la place aux buissons de genévriers. Quatre isards s’enfuient à notre passage, bondissant avec grâce entre les rochers escarpés. « On a de la chance d’apercevoir des animaux sauvages et de prendre le temps de regarder la nature », s’émerveille Céline, infirmière de 45 ans.

Elle randonne souvent avec son compagnon, mais marcher entre femmes lui a donné confiance en elle. « Avant, je le laissais faire car je ne suis pas très forte en orientation. Mais grâce à Pyr’elles, j’ai appris et j’ai pu enfin guider une randonnée », s’exclame-t-elle avec un rire communicatif.

Après deux heures de marche, le groupe atteint le lac de Montarrouye, l’objectif de la sortie. Ses eaux d’une limpidité cristalline reflètent le ciel et les sommets aux alentours. Céline sort des crêpes à partager et propose de faire une partie de Uno, « histoire de ne pas l’avoir monté pour rien ! »

Encadrantes bénévoles

Chacune s’installe sur un rocher et enfile une petite laine. Un moment de silence et de contemplation pendant que deux canards fendent la surface du lac. Au loin, le pic d’Aulon, le pic de Cettiou et le pic Mail sont encore saupoudrés de neige. Le temps semble suspendu, mais Coraline, vice-présidente de Pyr’elles, guette les nuages : il faut entamer la descente, histoire d’éviter la pluie, toujours menaçante.

La prochaine sortie prévue par Pyr’elles aura lieu le samedi 23 août vers le pic d’Anie, dans les Pyrénées-Atlantiques. © Laury-Anne Cholez / Reporterre

Passionnée de montagne depuis son enfance, Coraline fait partie des six bénévoles encadrantes de l’association. Aucune n’est guide ou accompagnatrice. « Nous faisons cela gratuitement pour le plaisir de partager des moments toutes ensemble, explique la jeune femme. J’aimerais développer des sorties montagne en hiver, mettre le pied à l’étrier de celles qui voudraient faire de l’alpinisme, de l’escalade et du canyoning. Mais surtout, aider les femmes qui manquent de confiance en elles, leur donner les clés pour prendre le “lead”. »

La recette fonctionne : Coraline évoque l’histoire d’une adhérente de 60 ans « arrivée toute timide, avec zéro confiance en elle ». Quelques sorties plus tard, elle est devenue « rayonnante et randonne toute seule ». Elle se souvient également deux femmes emmenées au Montaigu : « Elles n’avaient jamais fait de la randonnée sans leur gars. Une fois arrivée au sommet, elles se sont regardées et se sont mises à pleurer. »


legende