Total à fond sur l’huile de palme, cause de déforestation

19 décembre 2016 / Sylvain Angerand



Près de la moitié de l’huile importée par l’Europe finit maintenant dans le gazole. Le pétrolier Total, explique l’auteur de cette tribune, se trouve en pointe de ce nouveau débouché, alors que l’exploitation d’huile de palme est un facteur de la déforestation.

Sylvain Angerand est coordinateur des campagnes de l’association Les Amis de la Terre.


La France est sans doute le pays où l’on aime le moins l’huile de palme. En dix ans, ce discret ingrédient est devenu un vrai sujet de société, forçant les industriels de l’agroalimentaire à réagir. Aujourd’hui, s’afficher « sans huile de palme » est devenu la norme et tartiner son pain de Nutella, un sacrilège. En quelques années, la consommation d’huile de palme pour l’alimentation a été divisée par deux. Une bonne nouvelle pour les orangs-outans ?

Pas sûr, car nous sommes loin d’en avoir fini avec notre dépendance à l’huile de palme. À peine chassée de nos frigos, l’huile de palme s’est glissée dans le réservoir de nos voitures… et elle y coule à flots ! Aujourd’hui, près de la moitié de l’huile de palme importée en Europe est incorporée comme « biocarburant » dans le gazole que nous trouvons tous les jours à la pompe. L’Europe, en obligeant les distributeurs de carburants à incorporer des « biocarburants », pensait offrir un juteux débouché à des agriculteurs en crise. Le calcul était simple : l’huile de palme étant relativement visqueuse, il n’était pas possible de l’utiliser directement dans les moteurs, contrairement à l’huile de colza ou de tournesol produites en Europe. Et cela a très bien fonctionné quelques années créant une situation de rente pour des entreprises comme Avril, et son patron Xavier Beulin. Mais, depuis que les industriels du raffinage ont mis au point une nouvelle technique pour modifier l’huile de palme et la rendre plus fluide, ce verrou a sauté.

À elle seule, cette usine doublerait donc la consommation française d’huile de palme 

En France, notre champion national, Total, est à la manœuvre. Près de Martigues, à La Mède, Total est en train de reconvertir sa raffinerie en « bioraffinerie » et assume publiquement qu’il importera pour cela en majorité de l’huile de palme. La capacité de cette raffinerie : 500.000 tonnes. À elle seule, cette usine doublerait donc la consommation française d’huile de palme.

La raffinerie de Total de La Mède, à Châteauneuf-les-Martigues.

Malgré notre interpellation, Mme Royal n’a pas pris officiellement position contre ce projet. Elle en a pourtant le pouvoir, car en tant que ministre de l’Énergie, c’est elle qui délivre les autorisations d’exploitation des raffineries.

Elle en a surtout la responsabilité, car c’est un article de sa loi sur la transition énergétique qui ouvre en grand les vannes à huile de palme. Total explique ainsi sur son site Internet que « la bioraffinerie de La Mède permettra de répondre à la demande croissante en biocarburants, et plus particulièrement en biodiesel », car la France prévoit « d’augmenter la part des biocarburants à 15 % en 2030 contre moins de 8 % aujourd’hui ».

Mais Total bluffe, et le sait très bien : les « biocarburants » sont sur la sellette et la Commission européenne vient de proposer d’en réduire l’utilisation à hauteur de 3,8 % à l’horizon 2030. C’est toujours 3,8 % de trop, mais c’est bien loin des 15 % sur lesquels mise Total.

C’est l’huile la moins chère et donc la promesse de profits accrus

Pourquoi un tel recul ? Depuis des années, les rapports s’accumulent pour dénoncer les impacts des biocarburants, et en particulier de l’huile de palme, sur le climat, la biodiversité et sur l’équilibre alimentaire mondial. Cultivé sous forme d’immenses monocultures, le palmier à l’huile est en effet la principale cause de déforestation en Indonésie et en Malaisie, et donc une source majeure de gaz à effet de serre. Total cherche à se dédouaner en prétendant que son huile de palme sera certifiée « durable », mais aucun système de certification actuel n’offre de garanties suffisantes.

Les fruits du palmier à huile.

Avec ce projet, Total adopte la stratégie qui lui a toujours réussi : miser sur le chantage à l’emploi pour forcer les pouvoirs publics à adopter des politiques en sa faveur. Si l’huile de palme intéresse autant Total, c’est simplement parce que c’est l’huile la moins chère et donc la promesse de profits accrus. Que les pouvoirs publics essaient ensuite de restreindre l’utilisation d’huile de palme, et Total menacera de fermer le site. La seule chance d’éviter de prendre en otage les salariés à l’avenir, c’est de forcer Total à revoir son plan de reconversion du site industriel de La Mède.

Et pour cela, Madame Royal, il faut fermer les vannes à huile de palme tant qu’il est en encore temps.




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Lire aussi : L’huile de palme reste un agent puissant de la déforestation

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : plantation de palmiers à huile dans l’état de Penang, sur la côte occidentale de la Malaisie, en juillet 2012. © Mathieu Génon
. La Mède : © mairie de Châteauneuf-les-Martigues
. fruits : Wikimedia (African Hope/CC BY-SA 4.0)

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