Ni avion ni ferry : la traversée de la Manche en voilier
L'« Echoes » propose de traverser la Manche en voilier, entre les villes de Boulogne-sur-Mer et Douvres, en Angleterre. - © Maël Galisson / Reporterre
L'« Echoes » propose de traverser la Manche en voilier, entre les villes de Boulogne-sur-Mer et Douvres, en Angleterre. - © Maël Galisson / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Plutôt qu’un ferry ou un avion, et si on prenait un catamaran pour rejoindre l’Angleterre ? C’est ce que propose SailLink, pour un trajet plus écologique et original. Embarquement immédiat.
Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), reportage
À peine passé les deux balises rouge et verte indiquant la sortie du port de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), « Captain » Andrew Simons, casquette et lunettes de soleil noires, se tourne vers Jeanne, une des passagères de la traversée du jour : « Je peux te confier la barre ? » Surprise, Jeanne hésite un instant avant de saisir avec enthousiasme le large volant faisant office de gouvernail. Alors que le voilier continue de s’avancer dans les eaux de la Manche, elle écoute attentivement les consignes du capitaine, les yeux rivés sur l’horizon et les côtes anglaises du Kent que l’on distingue déjà au loin.
Bienvenue à bord de l’Echoes, un catamaran de 17 mètres de long pour 9 de large, mis à l’eau par la société SailLink. Elle propose depuis avril un service de transport de passagers transmanche à la voile, entre les villes de Boulogne-sur-Mer et Douvres, en Angleterre. En plus des deux membres de l’équipage, ce voilier peut embarquer jusqu’à douze personnes (et autant de vélos non démontés) pour une traversée du Channel (la Manche, en anglais) censée durer entre 3 h 30 et 5 heures, en fonction des conditions météorologiques.
Une autoroute maritime plus écologique
L’idée a germé pendant plusieurs années dans la tête d’Andrew Simons, un Britannique de 49 ans vivant en Suisse et adepte de la propulsion vélique. Habitué à la mobilité en train et à vélo, Andrew a longtemps rongé son frein lorsqu’il rendait visite à sa famille restée au Royaume-Uni.
« L’offre de transport pour les cyclistes souhaitant traverser la Manche est vraiment limitée et les conditions pour circuler ne sont vraiment pas adaptées, regrette-t-il. Avec tous les camions et toutes les voitures qui embarquent dans les ferries, cela rend la traversée vraiment compliquée. »
« Ce qui est possible pour le fret doit être possible pour le transport de passagers » s’est alors dit Andrew qui, par le passé, a travaillé pour la Fairtransport Shipping Company, une société de transport de marchandises à la voile.
Depuis 2019, le Britannique a muri son projet, identifié le bateau et la route les mieux adaptés pour faire voyager des personnes jusqu’en Angleterre, ainsi que les ports les plus accessibles pour piétons et cyclistes. Côté investisseurs, le projet a malheureusement reçu peu de soutien financier de la part des institutions publiques, et ce, des deux côtés du Channel. Seuls des mécènes privés ont finalement accepté de le suivre dans cette aventure.
« Mon souhait, c’était de traverser la Manche autrement qu’avec les ferries et le tunnel, poursuit Andrew. Beaucoup de monde cherche à la traverser, je me suis donc dit que ce type de mobilité douce pouvait intéresser d’autres gens. » Le détroit du Pas-de-Calais concentre 25 % du trafic maritime mondial en termes de fret et de passagers, ce qui en fait une des routes maritimes les plus fréquentées au monde.
En 2024, le port de Calais a ainsi vu transiter par ferries 7,6 millions de passagers et 1,4 million de véhicules de tourisme. Une empreinte écologique conséquente, même si ce mode de transport demeure moins polluant que l’aérien. D’après l’Agence européenne de l’environnement, un ferry émet en moyenne environ 61 g de CO2 par km et par passager, contre 160 g en avion et 33 g pour le train.
Pour le prix, il faudra toutefois compter plus : environ 87 euros pour la traversée en voilier (100 euros si l’on voyage avec un vélo standard), soit en moyenne trois fois plus cher que les premiers prix en ferry.
Relier la ville... et les êtres
Revenons à notre traversée du jour : le ciel, nuageux au moment de l’embarquement, s’éclaircit soudainement après avoir quitté le port de Boulogne-sur-Mer. Alors que Jeanne maintient le cap vers Douvres, Andrew et son second, Ethan Dunn-Hermant, un étudiant de 18 ans dans le secteur du tourisme, se démènent pour hisser la grand-voile. Le bruit du moteur, nécessaire pour entrer et sortir des zones portuaires, laisse place au cliquetis des vagues sur la coque du catamaran et au son des cordes qui s’entrechoquent.
Une petite brise s’engouffre généreusement dans la grand-voile, l’Echoes est lancé pour parcourir, à une vitesse de 7 ou 8 nœuds (entre 13 et 15 km/h), les 24 miles (environ 39 km) séparant les deux ports.
« Par le biais d’une expérience de navigation à la voile, l’idée est aussi de connecter la France et l’Angleterre, de faire du lien entre les passagers et avec l’équipage, insiste Andrew. Le vote du Brexit [appliqué en 2020] a cassé ce lien, alors on essaie de reconnecter les deux territoires. »
La Manche reste également marquée par la réalité de l’exil de milliers de personnes migrantes tentant, chaque année et au péril de leur vie, de rejoindre un Royaume-Uni qui leur est toujours plus hostile. « J’ai l’impression parfois que l’Angleterre est restée bloquée dans le Moyen Âge et se considère comme une forteresse entourée de douves », soupire Andrew à ce sujet.
Allongés à l’avant du catamaran, Jeanne et son mari, Maxence, s’octroient un bain de soleil. Le couple, originaire d’Arras (Pas-de-Calais), a embarqué avec leurs vélos pour cette traversée, point de départ pour eux d’un périple d’une semaine en Grande-Bretagne qui se conclura par un retour également avec SailLink. « C’est un moyen original et bas carbone de se déplacer, c’est une chouette expérience », estime Maxence. « C’est super chill, même s’il peut parfois y avoir quelques aléas d’estomac », abonde en souriant Jeanne, parfois rattrapée par le mal de mer.
Alors que l’Echoes vient de dépasser le cap Gris-Nez, point terrestre le plus proche de l’Angleterre, soudain le ciel se couvre et le vent tombe, dégonflant immédiatement la grand-voile. Andrew se résigne à relancer le moteur diesel qui reprend son ronronnement du début de traversée. « On espère à terme fonctionner avec un moteur électrique alimenté par panneaux solaires, mais ça implique de nouveaux investissements », souffle Andrew, avant de solliciter Maxence pour l’aider à ranger la grand-voile.
Quelques miles plus tard, une très légère brise incite le capitaine à tenter de déployer le génois, la voile située à l’avant du catamaran. En vain. « Quand il n’y a pas de vent, il n’y a pas de vent », conclut Andrew, un peu dépité.
Quête d’équilibre
Pour le moment, l’activité reste saisonnière : « Si on arrive à accueillir 6 à 7 passagers en moyenne à chaque traversée, SailLink devrait être viable financièrement à terme », indique le capitaine britannique, qui considère la période actuelle du projet comme une « seconde phase pilote ».
Augmenter le nombre de trajets — l’Echoes en est déjà à son cinquantième —, identifier des « sponsors » partageant les valeurs du projet, imaginer des traversées thématiques avec des groupes font partie des pistes pour que l’aventure puisse se poursuivre dans le futur.
« SailLink fait le choix de voyager grâce aux énergies bas carbone que sont les marées, le vent et les courants, explique Andrew. J’aspire seulement à ce que ce type de déplacement devienne plus banal. »
Si le projet reste encore fragile économiquement, d’autres initiatives similaires ailleurs en France ont réussi à pérenniser — non sans difficulté — leur activité, à l’image de la compagnie Îliens qui propose des traversées entre Quiberon et Belle-Île-en-Mer (Morbihan) et Sailcoop, une coopérative maritime reliant la Corse au continent.
Après un peu plus de 5 h 30 de navigation, l’Echoes atteint le port de Douvres. Un soleil couchant rougeoyant disparaît derrière le château de la cité portuaire anglaise et ses falaises de craie. Jeanne et Maxence, accompagnés de leurs vélos, retrouvent la terre ferme. Andrew, jamais avare de bonnes adresses, conseille aux passagers d’aller faire un tour dans un bistrot dénommé First and Last (« Premier et dernier »), situé juste à côté du port. « Tout voyage en Angleterre commence et finit dans ce pub ! »