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Un an après, Nuit debout a muté en un archipel d’initiatives

31 mars 2017 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Il y a un an, des manifestants s’installaient place de la République, à Paris, lançant la Nuit debout contre « la loi El Khomri et son monde ». Faisant des émules ailleurs en France, ce mouvement d’occupation des places a vu fleurir les collectifs et les initiatives, portés par le désir de renouveler la démocratie. Aujourd’hui, l’élan reste vivace.

Sur la place de la République, skateurs et badauds ont repris leurs droits, profitant du retour des beaux jours. La statue de Marianne, dégagée des graffitis, bougies et autres messages d’hommage ou de révolte, se trouve désormais ceinturée d’un parterre d’eau protecteur. Fini les slogans gribouillés à la craie sur les dalles. Fini les bâches tendues entre les arbres avec trois bouts de ficelle. Tout est redevenu calme, docile, lisse. En apparence seulement.

Le 31 mars 2016 au soir, des manifestants décidaient de ne pas rentrer chez eux, appelant à une Nuit debout contre la « loi El Khomri et son monde ». Près de trois mois d’assemblées quotidiennes, de paroles libérées, d’actions directes non violentes, de discussions enflammées au cœur de la nuit. Mais de l’occupation insurrectionnelle et festive lancée il y a un an, il ne reste aujourd’hui rien… de visible.

« Bien sûr, la place n’est plus occupée de manière constante, admet Laury-Anne Cholez, de Gazette debout. Mais Nuit debout a muté : elle a évolué vers un archipel d’initiatives et de collectifs. » Ainsi, la commission Économie politique a réalisé des vidéos de vulgarisation sur le traité de libre-échange entre l’Europe et le Canada, sous le slogan #NoCetaChallenge. Le collectif Nuit féministe s’est énormément mobilisé le 6 novembre, lors de l’appel aux femmes à cesser le travail à 16 h 34. Photographes debout, Radio parleur, Touche pas à ma ZEP, Anti-Pub Nuit debout, Stop Bolloré, Chanteurs d’actu… autant d’initiatives nées dans l’effervescence du printemps 2016, qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.

« Certaines commissions n’ont d’ailleurs jamais cessé de se réunir et de travailler », poursuit Laury-Anne. C’est le cas du groupe Debout éducation populaire, qui se réunit sur la place toutes les semaines sans discontinuer depuis un an. « Au début, on se retrouvait pour débattre autour d’une question ou d’une idée, à partir d’une expérience ou d’une réflexion personnelle, explique Adèle. À partir de la rentrée 2016, on a eu envie de rêver, de discuter de quelle société on veut. » Chaque dimanche, pendant deux heures, une poignée d’irréductibles utopistes imagine ainsi le monde de demain : « On a déjà plus de 200 pages de compte-rendu, avec des idées extraordinaires sur la place des enfants ou la construction de la paix », ajoute Adèle. Pour elle, pas question d’abandonner la place, pour se retrouver dans un lieu fermé. « L’occupation d’un espace public permet de changer les rapports sociaux ; personne n’a de statut, d’étiquette, les rapports de force ou de séduction n’existent plus. »

« À l’origine, un sentiment de trahison » 

La métamorphose de Nuit debout ne s’est pourtant pas faite sans conflit, se rappelle-t-elle. « En août, alors que la place s’était franchement dépeuplée, il y a eu de vives discussions sur l’opportunité et la manière de relancer le mouvement. Une forme de hiérarchie s’est établie entre les différentes stratégies d’actions possibles, et cela nous a divisés, et a fait partir pas mal de monde. » D’après Adèle, la force du mouvement, c’est justement cette cohabitation et cette coopération entre différentes formes et stratégies de luttes, plus ou moins désobéissantes, directes, « citoyennistes » ou anarchistes.

« Nuit debout a participé à cette convergence des luttes par le bas », explique Benjamin Sourice, auteur d’un livre intitulé La Démocratie des places, à paraître le 21 avril prochain. Lui préfère le terme de confluence, traduction du terme espagnol de confluencia, pour retranscrire cette articulation entre des mouvements aux pratiques diverses, sans qu’il y ait pour autant une fusion et une unité. « Des réseaux se sont créés entre des luttes, des prises de contact se sont faites entre des collectifs », décrit Laury-Anne. Ainsi, des membres d’Ecologie debout se sont rendus à Notre-Dame-des-Landes, à Bure ou aux côtés du collectif pour le Triangle de Gonesse, contre le mégaprojet d’Europa City. « Le collectif se recréée régulièrement pour mener des actions ponctuelles, venir en soutien à d’autres militants, créer du lien entre des luttes dans différents points du territoire », explique Sylvain, d’Écologie debout.

Tous dénient l’idée selon laquelle Nuit debout se serait achevée lors du démontage des dernières bâches. « Nous ne sommes pas un lieu ni un nom, insiste Antoine, qui cogère les réseaux sociaux. Nous sommes un réseau, une dynamique, qu’importe la forme et l’endroit. » Un sujet en particulier semble avoir transcendé les collectifs, les lieux et les mois : la démocratie. Les commissions sur ce thème ont d’ailleurs accouché de projets concrets. « En obligeant le gouvernement à renoncer au débat parlementaire (49.3), et alors que 70 % de la population exprimait son désaccord contre la loi Travail, (…) la démonstration a été faite que notre pays souffrait d’un grave problème démocratique », écrit Benjamin Sourice dans son ouvrage.

« À l’origine de Nuit debout, il y a un sentiment de trahison : trahison d’un gouvernement qui ne tient pas ses promesses, n’écoute pas le peuple et passe en force contre l’avis général. » Très investi à Rennes, Matthieu a participé avec d’autres à l’élaboration collective et participative des propositions du 32 mars, un recueil d’idées et de doléances pour changer notre système politique. Parmi ces pistes, qui seront présentées ce samedi 1er avril à Paris au jardin des Tuileries : donner aux citoyens la capacité d’agir de manière permanente sur les décisions, mettre à bas l’extrême présidentialisation du système, accroître le contrôle des citoyens sur leurs représentants, assurer le pluralisme de l’information.

« Autant un appel à la démocratie qu’un lieu d’expérimentation de cette même démocratie » 

Outre ces propositions, les commissions démocratie souhaitent mettre en place un jury citoyen, pour réfléchir, au-delà de Nuit debout, à une nouvelle Constitution. Afin de proposer un autre regard sur la campagne électorale, un groupe de nuitdeboutistes anime le site Miroir 2017, qui met en valeur des initiatives citoyennes face aux promesses des candidats. D’ailleurs, nombre de participants au mouvement en sont convaincus : Nuit debout a influé sur la campagne électorale, en popularisant des thématiques comme la VIe République ou le revenu universel.

Le flyer de la commission démocratie de Rennes pour lancer la démarche participative qui a permis d’élaborer les propositions du 32 mars.

« Nuit debout apparaît autant comme un appel à la démocratie que comme un lieu d’expérimentation de cette même démocratie, ajoute Benjamin Sourice. Car il n’est désormais plus possible d’en parler sans se l’appliquer. » Pour le chercheur, ce mouvement européen d’occupation des places — Espagne, Grèce, France — porte un renouveau de l’idéal démocratique : les valeurs et l’idéologie portées s’appliquent immédiatement, dans l’organisation des assemblées ou des actions. La documentariste Mariana Otero a suivi pendant trois mois les travaux de l’assemblée et de sa commission, place de la République. Son film, L’Assemblée, devrait sortir à l’automne prochain, pourvu qu’elle trouve les financements. Pour elle, Nuit debout a été « un lieu de réappropriation du pouvoir politique par les citoyens via la reconquête de la parole ».

La documentariste Mariana Otero a suivi pendant trois mois les travaux de l’assemblée et de sa commission, place de la République.

Et cette prise de conscience du pouvoir d’agir de chacun perdure, estime-t-elle. « Nous avons tous dans notre entourage des gens qui se sont politisés avec Nuit debout, et qui s’investissent à présent dans d’autres collectifs. » Adèle se souvient ainsi d’une amie professeure en lycée professionnel qui a vu ses élèves s’intéresser soudainement à la chose publique et réclamer des débats. Laury-Anne se souvient de ce jeune homme de 19 ans, novice en politique, qui a décidé de se présenter aux élections législatives après son passage sur la place de la République. « Les anglophones parlent d’empowernment pour désigner cette prise de conscience et cette mise en œuvre de son pouvoir d’agir, avance Antoine. En nous redonnant de l’espoir, de la joie, Nuit debout nous a tous changés. »

« Hybridation des valeurs et construction de nouvelles pratiques militantes » 

Lieu de politisation, de transmission et d’autoformation intergénérationnel, Nuit debout a permis « une hybridation des valeurs et la construction de nouvelles pratiques militantes, estime Benjamin Sourice. Sur la place publique, différentes catégories de militance — ONG, syndicats, citoyens, collectifs — se sont retrouvées. Cette dynamique de dialogue, de mise en relation et de confrontation à de nouveaux publics parfois profanes a impulsé une mise à jour des pratiques et des discours militants. » Le répertoire commun d’actions s’en est vu élargi : désobéissance civile, action directe, flash mob, occupation, boycott, utilisation des réseaux sociaux… « Un nouveau vocable militant s’est diffusé, plus accessible, moins théorique, centré sur l’explication, le vécu, l’expérience personnelle plutôt que sur une approche intellectuelle. »

« Ce que Nuit debout a apporté à la société n’est pas palpable ni mesurable, observe Laury-Anne. Les gens s’attendaient à ce que l’on produise, que l’on soit rentable… mais Nuit debout ne s’inscrit pas dans les codes classiques de notre système productiviste. » D’où ce discours prégnant d’« échec ». Pourtant, « ce qui a été insufflé est très profond », assure Mariana Otero. Tous sont certains d’une chose : la dynamique peut renaître à tout instant, comme lors des manifestations contre les violences policières. « Les réseaux sont tissés, les compétences sont partagées, le dispositif est là », précise Antoine.

Pour Laury-Anne, le but de ce week-end d’anniversaire n’est donc pas de « relancer » ou de « faire renaître » Nuit debout, puisque le mouvement n’a jamais vraiment cessé. Mais ce moment doit servir à « contrer l’idée prégnante que tout cela n’a rien donné. Nous voulons montrer le foisonnement de collectifs, les liens créés, les changements opérés. Il faut arrêter de voir le verre à moitié vide ! »

Et après ? En plus de toutes les initiatives déjà lancées qui vont se poursuivre, des rendez-vous hebdomadaires de partage d’expérience et d’information, une sorte d’« agenda vivant des luttes » devrait voir le jour à partir de dimanche sous le nom de Printemps 2017.




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Lire aussi : Nuit debout lance l’Appel du printemps : le programme du week-end

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Mariana Otero sauf :
. chapô : Nuit debout le 41 mars 2016 (au dixième jour du mouvement). Wikimedia (Olivier Ortelpa/CC BY 2.0) )

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